UN
HOMME A LA BESBRE
Chronique
publiée dans Vosges Matin le 7 octobre 2010
" Qui
lit René Fallet aujourd'hui ? " se demandait, un brin désabusé,
son neveu Gérard Pussey dans un livre de souvenirs Au temps des
vivants édité en 2007. Peut-être bien de plus en plus
de monde, qui sait, grâce aux éditions du Cherche Midi qui,
après avoir dépoussiéré et regroupé
les trois premiers romans de Fallet dans un volume intitulé "
Romans acides ", remettent aujourd'hui les pieds dans le bouillon
en ressortant les souvenirs de pêche de l'écrivain bourbonnais.
Quand il quittait sa machine à écrire, René Fallet
n'aimait rien tant qu'enfiler un cuissard ou des cuissardes pour sacrifier
à l'une de ses passions, le vélo ou la pêche, principalement
autour de Jaligny-sur-Besbre, son fief de l'Allier. Le pêcheur,
c'est connu, est un raconteur d'histoires et quand il se double d'un romancier
hors pair, on prend un plaisir accru à les écouter. Fallet
a pêché en Irlande, en Yougoslavie, en Lozère mais
c'est la Besbre qui est son cours d'eau préféré,
celui au bord duquel il dit vouloir être enterré avec ses
deux vélos et toutes ses cannes. C'est là qu'il attrapera
son premier brochet, c'est là qu'il connaîtra aussi de cuisants
bredouilles et des bains forcés. Les apprentissages, les attentes,
les succès, les échecs forment bien sûr l'ossature
du livre mais le Fallet pêcheur n'éclipse pas l'amoureux
de la nature, le contempteur d'une époque devenue folle face à
laquelle le seul refuge est constitué de gens et de choses simples.
Le romancier est là aussi, avec son art du portrait éclair
(" un paysan aux yeux de cochonnet de pétanque planqués
sous des sourcils de président de la République ")
et son humour souvent teinté d'autodérision.
Le livre date de 1974. René Fallet est mort en 1983. C'est le chanteur
Renaud qui a hérité de son matériel de pêche,
on espère qu'il en fait bon usage. Jaligny n'a guère changé,
même si le bistrot de l'Aimée, favori de Fallet (on y fut
un jour lointain de premier pèlerinage accueilli par un abrupt
" Vin rouge ou vin blanc ? " qui montrait l'estime dans laquelle
la patronne tenait les breuvages sophistiqués) est aujourd'hui
fermé. Mais on n'y trouve toujours pas de rond-point européen,
l'enseigne peinte de l'huilerie J. Bel (Graines & Engrais, Farines
& Issues) y est toujours lisible et la Besbre y coule toujours paisiblement.
Tous les ans, au mois de juin, les amis et amateurs de Fallet s'y retrouvent
pour un hommage dénué de tristesse. Il y fait toujours beau,
un temps à se mettre les pieds dans l'eau.
Les pieds
dans l'eau (René Fallet, Le Cherche Midi, 112 p., 12 19
€)
TRAVAILLEZ,
PRENEZ DE LA PEINE…
Chronique
publiée dans Vosges Matin le 9 septembre 2010
En cette
rentrée littéraire, Philippe Claudel n'est pas le seul à
évoquer le malaise qui parcourt le monde du travail. De fait, cela
fait un moment que Thierry Beinstingel, notre voisin haut-marnais, a fait
de ce thème le fil rouge de son parcours de romancier, depuis Central,
son premier livre (2000). Retour aux mots sauvages met en scène
un homme qui a dépassé la cinquantaine, ancien technicien
dans une entreprise de communication recasé sur un centre d'appels
où il répond aux demandes de la clientèle. "
La bouche a remplacé la main ", un prénom d'emprunt
sert d'identité, les phrases toutes faites ont pris la place des
mots sauvages. Il ne faut plus créer, réparer, installer
mais parler, utiliser un langage prédigéré, obéir
aux critères de rendement, obtenir des contrats. La vie devient
terne et sans relief, les relations avec l'entourage se tendent ou se
délitent. Certains n'en veulent pas : l'entreprise est victime
(responsable ?) d'une vague de suicides parmi ses employés.
Mettant en adéquation le sujet et la langue, Thierry Beinstingel
a choisi de traiter cet univers dépersonnalisé dans un style
aussi dépouillé que possible : personnages réduits
à des prénoms d'emprunt, cadre géographique vague,
répétitions, énumérations, absence de métaphores,
de lyrique et de pathos. Refus du rebond narratif aussi : la rencontre
physique avec un client devient un événement extraordinaire,
un acte de transgression. La description clinique suffit à rendre
désespérant ce monde aseptisé avec son décor
de carton-pâte, ses petits chefs et ses employés interchangeables,
à l'image d'une société dans laquelle l'humain s'est
incliné devant la machine, le politique devant l'économique,
l'employé et le client devant l'actionnaire.
Le constat serait désespérant si le romancier n'avait su
ménager à son personnage quelques échappatoires :
la reprise d'une activité physique, la course à pied, qui
lui permet de s'évader et la rencontre, déjà évoquée,
avec un client en chair et en os qui donne une touche humaine à
son univers. La clé est là : trouver des interstices, s'évader
de ce monde clos pour réaliser quelque chose d'extérieur,
de personnel, qui seul permet le " retour aux mots sauvages ",
ceux qui ne font pas partie du vocabulaire formaté. La survie est
à ce prix.
Retour
aux mots sauvages (Thierry Beinstingel, Fayard, 296 p., 19 €)
Histoires
littéraires n° 41 (janvier-février-mars 2010)
Chronique de l'actualité
littéraire (septembre -novembre 2009)
Adrienne Monnier,
Rue de l'Odéon
Thierry Marchaisse,
Comment Marcel devient Proust : enquête sur l'énigme de la
créativité
Michel Joiret,
Lire Marcel Proust aujourd'hui
Colloque des Invalides
12. Des prix
Jean-Christophe Sarrot
& Laurent Broche,
Le roman policier historique : histoire et polar, autour d'une rencontre
DOUBLE
COMBAT
Chronique
publiée dans Vosges Matin le 22 avril 2010
Un malheur
n'arrive jamais seul. Au moins pour le narrateur de ce roman, condamné
à plus ou moins brève échéance par une maladie
du système sanguin : lorsque son fils, renversé par une
voiture, se retrouve plongé dans le coma, le voilà amené
à lutter sur un second front, obligé d'oublier sa propre
douleur pour accompagner celle d'un autre.
Avec le récit de ce double combat, Jean-Jacques Busino quitte les
collections policières de Rivages pour un roman plus personnel
dans lequel la vie de famille se délite sans espoir de retour.
Médecins, assureurs et avocats entrent en scène mais c'est
la maladie qui tient le premier et le plus mauvais rôle. Le récit
est prenant, parfois poignant même si l'auteur n'évite pas
quelques facilités : évocation de souvenirs d'enfance étirés
à l'envi, humour noir de faible envergure (" morphine est
le contraire de mort large ", " lorsqu'un médecin parle
d'une tumeur, le patient entend tu meurs ", etc.), dialogues artificiels
qui donnent le sentiment que le livre n'est pas tout à fait au
niveau de ses ambitions.
Cancer
du Capricorne (Jean-Jacques Busino, Rivages, 184 p., 18 €)
PIERRE
LE FATALISTE
Chronique
publiée dans Vosges Matin le 25 mars 2010
Lorsqu'il
entreprend la rédaction de ce livre, Pierre Bost a déjà
une belle carrière de romancier derrière lui et il n'est
pas encore devenu le brillant scénariste-dialoguiste qui, en duo
avec Jean Aurenche, participera à la renommée du cinéma
" qualité française " d'après-guerre avec
des films comme Douce, Jeux interdits ou La Traversée de Paris.
Entre-temps, en 1940, Pierre Bost a été mobilisé
et fait rapidement prisonnier. Un an dans un tiroir, publié pour
la première fois en 1945, relate son expérience du Stalag,
un an dans un camp de prisonniers de Prusse-Orientale, qui ne ressemble
à aucun autre témoignage de cette époque.
C'est un homme mûr qui parle, un écrivain chevronné,
un privilégié - il évite les kommandos de travail
- qui ne se voit que peu de points communs avec ses camarades d'infortune.
Volontairement solitaire, isolé, il se livre à l'introspection.
Evitant soigneusement l'anecdote et le pittoresque, il analyse froidement
sa situation. Il imagine la suspicion dont seront victimes ceux qui reviendront
(" Comment ! Et vous n'en êtes pas mort ? Et vous ne vous êtes
pas révolté ? Et vous ne vous êtes pas sauvé
? "), refuse tout espoir, tout sentiment d'appartenance, dénie
toute vertu à l'expérience collective et ne voit aucun enseignement
à tirer d'une telle épreuve : " nous ne rapporterons
rien, en sortant d'ici, pas même un droit. " Un constat dur,
fataliste, qui fait peu de cas des valeurs humaines.
On comprend mieux, à cette lecture, la proximité de Pierre
Bost avec un auteur comme Marcel Aymé ou un cinéaste comme
Claude Autant-Lara dont il partage la vision sans concession de l'humanité.
Sans être obligé d'adhérer à celle-ci, on appréciera
qu'une fois de plus Le Dilettante fasse un excellent travail de réédition
en rendant ce texte étonnant à nouveau disponible.
Un an
dans un tiroir (Pierre Bost, Le Dilettante, 126 p., 14 €)
MICHEL
ARRIVÉ, ARCHITECTE ROMANCIER
Chronique
publiée dans Vosges Matin le 25 février 2010
Chacun de
ces derniers siècles a connu son grand roman d'immeuble : le XVIIIe
avec Le Diable boiteux de Lesage, le XIXe avec Pot-Bouille
de Zola et le dernier avec La Vie mode d'emploi de Georges Perec.
C'est au tour de Michel Arrivé, connu pour ses travaux de linguiste
et ses études sur Alfred Jarry, de se lancer dans le genre avec
au départ un homme, Joël Escrivant, qui entreprend la description
d'un immeuble étage par étage, appartement par appartement,
et imagine la vie de ses occupants. Cette enveloppe contient un tas d'histoires
qui se succèdent et finissent par s'imbriquer, renfermant elles-mêmes
une autobiographie entreprise par un des locataires. Au milieu de ces
récits, un narrateur anonyme nous montre Joël Escrivant au
travail, nous fait part de sa démarche, de ses hésitations,
de ses difficultés, de sa progression. Un bel immeuble est le roman
d'un roman qui se construit - et se défait - sous les yeux du lecteur,
transformé tantôt en chef de chantier tantôt en visiteur
d'appartements.
Peu à peu, une sorte de tourbillon se forme : où est la
farce, où est le farci, qui est dans quoi, le manège accélère,
ralentit, on manque s'y perdre et on s'y retrouve toujours, ravi de repartir
pour un nouveau tour. La construction ingénieuse, l'effet de poupées
gigognes, sans oublier la vision de l'écrivain au travail, rappellent
clairement La Vie mode d'emploi mais ce qui est plus important, c'est
que Michel Arrivé a hérité de Perec le goût
des histoires "à lire à plat-ventre sur son lit",
cet art de simplement raconter. Il y a dans Un bel immeuble un foisonnement
de récits, de personnages, de parcours qui se côtoient ou
se croisent et que l'on suit avec un intérêt grandissant
: les déboires conjugaux du docteur Ménétrier, les
parties de bridge-plafond avec le docteur Lefébure et sa sinistre
épouse, les toilettes mortuaires de ce demeuré de Bornichet
et les cancans de Madame Pinaudier, l'exil d'Anatole Gandillot, et les
époux Tournesac, et le sulfureux abbé Bérardier,
et Roger Arrivé qui était si bon élève...
Michel Arrivé, architecte romancier, nous invite à le suivre
pour une visite guidée des plus stimulantes : on peut lui emboiter
le pas sans hésiter.
Un bel
immeuble (Michel Arrivé, éditions Champ Vallon, 224
p., 17 €)
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