Chroniques publiées 2010
Chroniques 2009
 

UN HOMME A LA BESBRE

Chronique publiée dans Vosges Matin le 7 octobre 2010

" Qui lit René Fallet aujourd'hui ? " se demandait, un brin désabusé, son neveu Gérard Pussey dans un livre de souvenirs Au temps des vivants édité en 2007. Peut-être bien de plus en plus de monde, qui sait, grâce aux éditions du Cherche Midi qui, après avoir dépoussiéré et regroupé les trois premiers romans de Fallet dans un volume intitulé " Romans acides ", remettent aujourd'hui les pieds dans le bouillon en ressortant les souvenirs de pêche de l'écrivain bourbonnais.
Quand il quittait sa machine à écrire, René Fallet n'aimait rien tant qu'enfiler un cuissard ou des cuissardes pour sacrifier à l'une de ses passions, le vélo ou la pêche, principalement autour de Jaligny-sur-Besbre, son fief de l'Allier. Le pêcheur, c'est connu, est un raconteur d'histoires et quand il se double d'un romancier hors pair, on prend un plaisir accru à les écouter. Fallet a pêché en Irlande, en Yougoslavie, en Lozère mais c'est la Besbre qui est son cours d'eau préféré, celui au bord duquel il dit vouloir être enterré avec ses deux vélos et toutes ses cannes. C'est là qu'il attrapera son premier brochet, c'est là qu'il connaîtra aussi de cuisants bredouilles et des bains forcés. Les apprentissages, les attentes, les succès, les échecs forment bien sûr l'ossature du livre mais le Fallet pêcheur n'éclipse pas l'amoureux de la nature, le contempteur d'une époque devenue folle face à laquelle le seul refuge est constitué de gens et de choses simples. Le romancier est là aussi, avec son art du portrait éclair (" un paysan aux yeux de cochonnet de pétanque planqués sous des sourcils de président de la République ") et son humour souvent teinté d'autodérision.
Le livre date de 1974. René Fallet est mort en 1983. C'est le chanteur Renaud qui a hérité de son matériel de pêche, on espère qu'il en fait bon usage. Jaligny n'a guère changé, même si le bistrot de l'Aimée, favori de Fallet (on y fut un jour lointain de premier pèlerinage accueilli par un abrupt " Vin rouge ou vin blanc ? " qui montrait l'estime dans laquelle la patronne tenait les breuvages sophistiqués) est aujourd'hui fermé. Mais on n'y trouve toujours pas de rond-point européen, l'enseigne peinte de l'huilerie J. Bel (Graines & Engrais, Farines & Issues) y est toujours lisible et la Besbre y coule toujours paisiblement. Tous les ans, au mois de juin, les amis et amateurs de Fallet s'y retrouvent pour un hommage dénué de tristesse. Il y fait toujours beau, un temps à se mettre les pieds dans l'eau.

Les pieds dans l'eau (René Fallet, Le Cherche Midi, 112 p., 12  19 €)

TRAVAILLEZ, PRENEZ DE LA PEINE…

Chronique publiée dans Vosges Matin le 9 septembre 2010

En cette rentrée littéraire, Philippe Claudel n'est pas le seul à évoquer le malaise qui parcourt le monde du travail. De fait, cela fait un moment que Thierry Beinstingel, notre voisin haut-marnais, a fait de ce thème le fil rouge de son parcours de romancier, depuis Central, son premier livre (2000). Retour aux mots sauvages met en scène un homme qui a dépassé la cinquantaine, ancien technicien dans une entreprise de communication recasé sur un centre d'appels où il répond aux demandes de la clientèle. " La bouche a remplacé la main ", un prénom d'emprunt sert d'identité, les phrases toutes faites ont pris la place des mots sauvages. Il ne faut plus créer, réparer, installer mais parler, utiliser un langage prédigéré, obéir aux critères de rendement, obtenir des contrats. La vie devient terne et sans relief, les relations avec l'entourage se tendent ou se délitent. Certains n'en veulent pas : l'entreprise est victime (responsable ?) d'une vague de suicides parmi ses employés.
Mettant en adéquation le sujet et la langue, Thierry Beinstingel a choisi de traiter cet univers dépersonnalisé dans un style aussi dépouillé que possible : personnages réduits à des prénoms d'emprunt, cadre géographique vague, répétitions, énumérations, absence de métaphores, de lyrique et de pathos. Refus du rebond narratif aussi : la rencontre physique avec un client devient un événement extraordinaire, un acte de transgression. La description clinique suffit à rendre désespérant ce monde aseptisé avec son décor de carton-pâte, ses petits chefs et ses employés interchangeables, à l'image d'une société dans laquelle l'humain s'est incliné devant la machine, le politique devant l'économique, l'employé et le client devant l'actionnaire.
Le constat serait désespérant si le romancier n'avait su ménager à son personnage quelques échappatoires : la reprise d'une activité physique, la course à pied, qui lui permet de s'évader et la rencontre, déjà évoquée, avec un client en chair et en os qui donne une touche humaine à son univers. La clé est là : trouver des interstices, s'évader de ce monde clos pour réaliser quelque chose d'extérieur, de personnel, qui seul permet le " retour aux mots sauvages ", ceux qui ne font pas partie du vocabulaire formaté. La survie est à ce prix.

Retour aux mots sauvages (Thierry Beinstingel, Fayard, 296 p., 19 €)

Histoires littéraires n° 41 (janvier-février-mars 2010)

Chronique de l'actualité littéraire (septembre -novembre 2009)

Adrienne Monnier, Rue de l'Odéon

Thierry Marchaisse, Comment Marcel devient Proust : enquête sur l'énigme de la créativité

Michel Joiret, Lire Marcel Proust aujourd'hui

Colloque des Invalides 12. Des prix

Jean-Christophe Sarrot & Laurent Broche, Le roman policier historique : histoire et polar, autour d'une rencontre

 

DOUBLE COMBAT

Chronique publiée dans Vosges Matin le 22 avril 2010

Un malheur n'arrive jamais seul. Au moins pour le narrateur de ce roman, condamné à plus ou moins brève échéance par une maladie du système sanguin : lorsque son fils, renversé par une voiture, se retrouve plongé dans le coma, le voilà amené à lutter sur un second front, obligé d'oublier sa propre douleur pour accompagner celle d'un autre.
Avec le récit de ce double combat, Jean-Jacques Busino quitte les collections policières de Rivages pour un roman plus personnel dans lequel la vie de famille se délite sans espoir de retour. Médecins, assureurs et avocats entrent en scène mais c'est la maladie qui tient le premier et le plus mauvais rôle. Le récit est prenant, parfois poignant même si l'auteur n'évite pas quelques facilités : évocation de souvenirs d'enfance étirés à l'envi, humour noir de faible envergure (" morphine est le contraire de mort large ", " lorsqu'un médecin parle d'une tumeur, le patient entend tu meurs ", etc.), dialogues artificiels qui donnent le sentiment que le livre n'est pas tout à fait au niveau de ses ambitions.

Cancer du Capricorne (Jean-Jacques Busino, Rivages, 184 p., 18 €)

PIERRE LE FATALISTE

Chronique publiée dans Vosges Matin le 25 mars 2010

Lorsqu'il entreprend la rédaction de ce livre, Pierre Bost a déjà une belle carrière de romancier derrière lui et il n'est pas encore devenu le brillant scénariste-dialoguiste qui, en duo avec Jean Aurenche, participera à la renommée du cinéma " qualité française " d'après-guerre avec des films comme Douce, Jeux interdits ou La Traversée de Paris. Entre-temps, en 1940, Pierre Bost a été mobilisé et fait rapidement prisonnier. Un an dans un tiroir, publié pour la première fois en 1945, relate son expérience du Stalag, un an dans un camp de prisonniers de Prusse-Orientale, qui ne ressemble à aucun autre témoignage de cette époque.
C'est un homme mûr qui parle, un écrivain chevronné, un privilégié - il évite les kommandos de travail - qui ne se voit que peu de points communs avec ses camarades d'infortune. Volontairement solitaire, isolé, il se livre à l'introspection. Evitant soigneusement l'anecdote et le pittoresque, il analyse froidement sa situation. Il imagine la suspicion dont seront victimes ceux qui reviendront (" Comment ! Et vous n'en êtes pas mort ? Et vous ne vous êtes pas révolté ? Et vous ne vous êtes pas sauvé ? "), refuse tout espoir, tout sentiment d'appartenance, dénie toute vertu à l'expérience collective et ne voit aucun enseignement à tirer d'une telle épreuve : " nous ne rapporterons rien, en sortant d'ici, pas même un droit. " Un constat dur, fataliste, qui fait peu de cas des valeurs humaines.
On comprend mieux, à cette lecture, la proximité de Pierre Bost avec un auteur comme Marcel Aymé ou un cinéaste comme Claude Autant-Lara dont il partage la vision sans concession de l'humanité. Sans être obligé d'adhérer à celle-ci, on appréciera qu'une fois de plus Le Dilettante fasse un excellent travail de réédition en rendant ce texte étonnant à nouveau disponible.

Un an dans un tiroir (Pierre Bost, Le Dilettante, 126 p., 14 €)

MICHEL ARRIVÉ, ARCHITECTE ROMANCIER

Chronique publiée dans Vosges Matin le 25 février 2010

Chacun de ces derniers siècles a connu son grand roman d'immeuble : le XVIIIe avec Le Diable boiteux de Lesage, le XIXe avec Pot-Bouille de Zola et le dernier avec La Vie mode d'emploi de Georges Perec. C'est au tour de Michel Arrivé, connu pour ses travaux de linguiste et ses études sur Alfred Jarry, de se lancer dans le genre avec au départ un homme, Joël Escrivant, qui entreprend la description d'un immeuble étage par étage, appartement par appartement, et imagine la vie de ses occupants. Cette enveloppe contient un tas d'histoires qui se succèdent et finissent par s'imbriquer, renfermant elles-mêmes une autobiographie entreprise par un des locataires. Au milieu de ces récits, un narrateur anonyme nous montre Joël Escrivant au travail, nous fait part de sa démarche, de ses hésitations, de ses difficultés, de sa progression. Un bel immeuble est le roman d'un roman qui se construit - et se défait - sous les yeux du lecteur, transformé tantôt en chef de chantier tantôt en visiteur d'appartements.
Peu à peu, une sorte de tourbillon se forme : où est la farce, où est le farci, qui est dans quoi, le manège accélère, ralentit, on manque s'y perdre et on s'y retrouve toujours, ravi de repartir pour un nouveau tour. La construction ingénieuse, l'effet de poupées gigognes, sans oublier la vision de l'écrivain au travail, rappellent clairement La Vie mode d'emploi mais ce qui est plus important, c'est que Michel Arrivé a hérité de Perec le goût des histoires "à lire à plat-ventre sur son lit", cet art de simplement raconter. Il y a dans Un bel immeuble un foisonnement de récits, de personnages, de parcours qui se côtoient ou se croisent et que l'on suit avec un intérêt grandissant : les déboires conjugaux du docteur Ménétrier, les parties de bridge-plafond avec le docteur Lefébure et sa sinistre épouse, les toilettes mortuaires de ce demeuré de Bornichet et les cancans de Madame Pinaudier, l'exil d'Anatole Gandillot, et les époux Tournesac, et le sulfureux abbé Bérardier, et Roger Arrivé qui était si bon élève...
Michel Arrivé, architecte romancier, nous invite à le suivre pour une visite guidée des plus stimulantes : on peut lui emboiter le pas sans hésiter.

Un bel immeuble (Michel Arrivé, éditions Champ Vallon, 224 p., 17 €)