Notules dominicales 2001
 
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Notules dominicales de culture domestique n°21 - 5 août 2001

DIMANCHE.
Nous passons la journée à Saint-Jean-du-Marché, brochettes, chaise longue, Tour de France...

Radio. Découverte des programmes d'été de France Culture, qui débutent demain. Le cru a l'air intéressant : deux séries sur Don Quichotte, récits de voyage sur la Route 66, rediffusions de Mardis du cinéma et de Microfilms de Serge Daney, des entretiens Hitchcock-Truffaut que j'ai déjà enregistrés en octobre 99 sur 8 cassettes mais de façon peut-être lacunaire (à vérifier), une Histoire du cinéma américain par Jean Douchet... A vos cassettes, comme dit Averty. Mon but, toujours le même chaque année, est simple : enregistrer le maximum de choses, plus que je ne pourrai en écouter sur le moment, afin de faire durer l'écoute jusqu'en octobre-novembre et d'avoir ainsi l'impression d'être en vacances prolongées.

TV. 1999 Madeleine (Laurent Bouhnik, France,1999, avec Vera Briole, Manuel Blanc, Jean-François Gallotte, Anouk Aimée, Jean-Michel Fête, Aurélia Petit, Samuel Jouy, Serge Blumenthal). Madeleine coud à la machine dans un petit magasin de vêtements. Pour rompre sa solitude, elle envoie des petites annonces dans la rubrique "Rencontres" des journaux. Rencontrés par l'intermédiaire de ces annonces ou rencontrés par hasard, plusieurs hommes vont faire leur entrée dans la vie de Madeleine.
Chacun fait l'objet d'un épisode du film. Aucun homme ne parvient à rendre la vie de Madeleine consistante, aucun épisode ne parvient à meubler le film. On s'ennuie, on se lasse des procédés de Bouhnik : au lieu de filmer les visages de deux personnages attablés au restaurant, il filme leurs jambes, sous la table. Intéressant. A la fin, le générique porte la mention "A suivre". Ce sera sans moi.

LUNDI.
Radio. Fin de l'écoute des 23 cassettes enregistrées au cours de la quinzaine Flaubert sur France Cul. Rien que des bonnes choses, desquelles émergent les 9 heures de l'adaptation de L'Éducation sentimentale en 6 épisodes.Ca date de 1970, l'adaptation est signée Hubert Juin, le fameux dixneuviémiste, la musique originale, superbe, de Georges Delerue. C'est d'autant plus remarquable qu'il n'y a pas de voix off (sauf pour le final, célèbre, "Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente..."), uniquement des dialogues, qui sont en fait peu nombreux dans le texte, Flaubert préférant l'indirect. Parallèlement, je poursuis la relecture du roman, qui me permet de trouver plusieurs passages repris dans La Vie mode d'emploi. Ainsi, au chapitre L, le paragraphe "le ciel d'un bleu tendre, arrondi comme un dôme, s'appuie à l'horizon sur la dentelure des bois; au premier plan, sur le bord de la route, une petite fille, nu-pieds dans la poussière, fait paître une vache. Plus loin, un peintre en blouse bleue travaille au pied d'un chêne avec sa boîte de couleurs sur les genoux." provient de trois endroits différents de L'Education.

MARDI.
TV. Les Poings dans les poches (I pugni in tasca, Marco Bellocchio, Italie, 1965, avec Lou Castel, Paola Pitagora, Marino Mase, Pierluigi Troglio, Liliana Gerace).
Cette chronique familiale appartient, je pense, à ce qu'on a appelé le courant néo-réaliste italien. C'est Augusto, le fils aîné, qui fait vivre la famille : le père n'est plus là, la mère est aveugle, le premier frère est épileptique, le second est épileptique ET demeuré. C'est à dire qu'on a une situation tout à fait propice à la construction d'un mélodrame. Mais Bellocchio refuse le mélodrame : l'épileptique a une relation incestueuse avec sa sur et se met à tuer les bouches inutiles de sa famille : la mère, puis le frère, avant de succomber lui-même à une de ses crises. Autant dire qu'on rigole rarement dans cette histoire, portée tout entière sur les épaules de Lou Castel, au visage d'ange torturé, qui montre l'effondrement de deux piliers de la société italienne, la famille et la religion.

Lecture. Punch Créole (Rum Punch, Elmore Leonard, Rivages/Noir n°294). Jackie Burke profite de son statut d'hôtesse de l'air pour transporter des fonds au profit d'Ordell, un trafiquant d'armes. Jusqu'au jour où elle se fait coincer par les Fédéraux. Elle accepte alors de continuer son trafic pour permettre l'arrestation d'Ordell mais élabore un plan pour se débarrasser des Fédéraux et garder l'argent. Ce plan en question, c'est la faiblesse du livre, est plutôt compliqué et le lecteur a du mal à s'y retrouver. Heureusement, il reste une galerie de personnages que Leonard dépeint à sa manière inimitable. Ordell, d'abord, un vrai truand qui, comme le Harry Harns de Pronto et de Beyrouth-Miami, aspire avant tout à prendre sa retraite. Sous les abords débonnaires avec lesquels il entretient ses collaborateurs et ses trois maîtresses, c'est un véritable tueur. Il y a aussi Max, un collecteur de cautions qui ne rêve que d'abandonner le métier, Louis, une tête brûlée, et Jackie qui louvoie entre tous ces
hommes pour tenter de les détrousser. Le livre a été adapté au cinéma par Quentin Tarantino sous le titre Jackie Brown et est traduit par Michel Lebrun, feu le pape du polar.

MERCREDI.
Obituaire. Mort de Jacques Bens, de l'OuLiPo dont j'avais lu, en leur temps, les Nouvelles désenchantées qui ne m'avaient pas vraiment emballé. Je découpe l'avis de décès paru dans Le Monde :

L'Ouvroir de littérature potentielle a la tristesse d'annoncer que, depuis le jeudi 26 juillet 2001,
Jacques BENS,
romancier,nouvelliste,
poète, verbicruciste,
membre fondateur de l'OuLiPo,
est excusé à ses réunions pour cause de décès.

Emplettes. J'achète un Série Noire et le volume 5 des Chroniques du 87° District d'Ed Mc Bain.

Séance chez le coiffeur. Comme il me connaît, aucun mot n'est échangé jusqu'à son "On se sent plus léger" final que j'aime presque autant que le "Ca repousse pas" qui suit, chez les commerçants, le bruit des pièces tombées sur le sol (cf. Des femmes qui tombent de Desproges) et auquel on pourra bientôt faire de subtils ajouts du genre "même en euros !".

TV. Le Cur à l'ouvrage (Laurent Dussaux, France, 1999, avec Mathilde Seigner, Marc Citti, Amira Casar, Catherine Jacob, Micheline Presle, François Perrot). Une équipe de cinéma, spécialisée dans les films X, se lance dans le tournage d'une oeuvre "sérieuse". Histoire de la réalisation d'un projet intime et cher (comme dans Les Frères Soeur vu récemment), histoire d'un tournage (La Patinoire de Jean-Philippe Toussaint), Le Cur à l'ouvrage confirme que le cinéma n'arrête pas de se filmer, de se regarder, de se regarder en train de se filmer. Ici dans le cadre d'une comédie plutôt filandreuse où on veut nous montrer que les acteurs réalisateurs X, ont aussi une tête avec quelque chose dedans. Soit. Les anecdotes annexes, faites pour meubler (l'acteur qui fait un don à la banque du sperme et cherche à en connaître la bénéficiaire, l'actrice qui devient la maîtresse d'un député) ennuient. Heureusement, Mathilde Seigner a de la pulpe...

JEUDI.
Informatique. Ca y est, je suis à jour dans mon Atlas. Profitant de l'euphorie ainsi provoquée, j'entame la saisie de mes Films vus et de ma Géographie de l'incipit. Bill Gates n'a qu'à bien se tenir.

Courrier. J'écris à Laure Adler au sujet de Flaubert sur France Cul.

Cinéma. Liberté-Oléron (Bruno Podalydès, France, 2001, avec Denis, Bruno et Jean Podalydès, Guilaine Londez, Patrick Pineau [bienvenu pour un film qui se passe en Charente], Eric Elmosnido, Arnaud Jalbert, Ange Ruzé, Lou-Nil Font, Marie Diot, Marie-Armelle Deguy). En vacances sur l'île d'Oléron avec sa femme et ses quatre fils, Jacques achète un bateau et entraîne sa famille en voyage à l'île d'Aix. Les expériences de vie familiale au grand air peuvent servir de révélateurs de personnalités et de pulsions bien cachées. C'était déjà le cas dans La Brèche de Roland, le moyen métrage des frères Larrieu, où une famille se déchirait, chaussures de marche aux pieds et alpenstock en main, sur fond de montagnes pyrénéennes. Denys Podalydès tient un peu le même rôle que celui de Mathieu Amalric dans ce film : un père de famille encore jeune, tôt marié, qui éprouve le besoin de trouver un peu d'air pur, de se ressourcer. C'est un homme parfois touchant, souvent crispant, qui ne peut
s'empêcher de tout commenter, même le silence, avec ses naïvetés, ses petites veuleries... Le ton est celui de la comédie,avec quelques longueurs, jusqu'à ce fameux voyage à l'île d'Aix. Au retour, la menace d'un grain va faire perdre les pédales à Jacques qui va alors se révéler sous un jour effrayant, devenir un véritable monstre. La transformation ,en l'espace de quelques minutes, est une performance d'acteur de Denis Podalydès. La scène est hitchcockienne, réminiscence de Lifeboat (il y a aussi, m'a-t-il semblé des allusions aux Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang mais c'est à vérifier). Le calme reviendra après la tempête, sur la mer comme dans la famille, mais on sent bien qu'un ressort s'est cassé et que, malgré les efforts de la mère pour minimiser la crise, les choses ne pourront plus jamais être les mêmes.

VENDREDI.
Informatique. Je range ces notules, et les réactions qu'elles amènent parfois, dans un dossier que m'aide à créer Alain N.

Perec. J'envoie des limiers sur la piste d'une citation de Joyce que je n'arrive pas à localiser dans La Vie mode d'emploi.

SAMEDI.
Vie sociale. Nous nous rendons au mariage de Frédérique, préparatrice à la pharmacie.

Visite nocturne de l'exposition Claude le Lorrain et le monde des dieux au Musée d'Épinal. Il y a là un conférencier-guide au débit et au zézaiement avertyens dont les propos donnent l'envie d'aller immédiatement s'inscrire en Histoire de l'Art et l'impression de se coucher moins niaiseux qu'au réveil.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°22 - 10 août 2001

DIMANCHE.
TV. Allonsanfan (Paolo & Vittorio Taviani, Italie, 1975, avec Marcello Mastroianni, Lea Massari, Mimsy Farmer, Laura Betti, Bruno Cirino). 1816. Fulvio est membre de la société secrète des Frères sublimes, qui veut soulever les paysans du Sud de l'Italie. Après avoir été emprisonné, il cherche à abandonner le combat. Son rêve est de partir pour l'Amérique avec sa maîtresse mais ses camarades ne l'entendent pas de cette oreille. Pris entre son rêve personnel et son idéal révolutionnaire, il finira par trahir son camp. C'est la queue de la comète de la Révolution française (voir le titre, qui est le nom d'un personnage) que mettent ici en scène les Taviani. J'avoue mon manque d'intérêt pour ce genre de fresque historique, déjà constaté à la vision de Fiorile qu'ils tourneront 17 ans plus tard. De plus, leur goût pour les plans soignés, très profonds (il y a un véritable travail de l'arrière-plan), passe plutôt mal sur le petit écran.

LUNDI.
Courrier. J'envoie la nécro de Jacques Bens parue dans Le Figaro à l'AGP : Perec y est mentionné. En recherchant, je trouve que Bens apparaît au chapitre LIX de La Vie mode d'emploi sous le nom d'Isaac de Bensérade.

TV.
Nadia et les hippopotames (Dominique Cabrera, France, 1999, avec Ariane Ascaride, Marilyne Canto, Thierry Frémont, Olivier Gourmet). Paris, décembre 1995. Nadia recherche parmi les cheminots en grève celui qu'elle a aperçu au journal télévisé en qui elle a reconnu le père de son enfant. Dominique Cabrera a réussi, semble-t-il, à rendre assez bien cet hiver de lutte contre le plan Juppé : les discussions interminables autour des braseros, le froid, la solidarité et la détermination attisées par le mépris et la morgue affichées par Juppé. Dans cet univers de dépôts en grève, Nadia débarque comme un chien dans un jeu de quilles : mère abandonnée avec son enfant, sans ressources, même pas sympathique. Face à elle, les grévistes se sentent mal à l'aise : et s'ils étaient vraiment les nantis, les privilégiés (car fonctionnaires) de la société ? Peut-on, a-t-on le droit de se battre pour un statut plutôt préservé quand la vraie misère existe autour de soi ? Le film, qui se termine par la mise en route d'une grande manifestation, semble répondre par l'affirmative à ces questions mais la présence de Nadia, qui s'en va poursuivre sa vie on ne sait où, aura fait vaciller l'espace d'un instant quelques certitudes.

MARDI.
Radio. Nuit hachée pour enregistrer une longue émission consacrée à Nabokov.

Vie sociale. Réception des P., couple pharmaco-professoral comme le nôtre mais dans l'autre sens. Nous nous couchons tard.

MERCREDI.
Je rédige mes listes pour les vacances. Le moment le plus épineux est celui du choix des lectures à emporter. Je décide de laisser de côté (définitivement peut-être) mon système de choix aléatoire de lecture. Après tout, pourquoi m'en remettre toujours au hasard et ne pas lire ce que j'ai envie de lire ? Ce sera un pavé, les lectures estivales sont propices à la découverte des pavés, quoique cette notion soit assez floue : pour les magazines féminins, le dernier Mary Higgins Clark, 450 pages en caractères que je pourrais déchiffrer sans verres correcteurs, est considéré comme pavé. Après moult hésitations, j'opte pour L'Homme sans qualités de Robert Musil, en deux tomes qui font leurs deux kilos.

Aménagement intérieur. Un peintre vient refaire le salon pendant notre absence, il faut faire place nette. Je commence à vider les étagères.

Lecture, ou plutôt relecture. L'Éducation sentimentale (Gustave Flaubert, 1869, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard). Je relis les notes que j'avais prise lors d'une première lecture en 1982. A l'époque, j'insistais sur l'aspect romantique du duo Frédéric-Mme Arnoux. J'étais plutôt indulgent pour Frédéric, le voyant comme une victime de l'Histoire, symbole d'une génération perdue. Aujourd'hui, je serais plus sévère, voyant plus nettement l'aspect velléitaire du personnage : que ce soit en amour, en amitié, en politique, il ne va jamais
jusqu'au bout, hésite, tergiverse, puis recule. Une autre chose passée alors sous silence : les difficultés qu'il y a à suivre les aspects financiers de l'histoire où il est à maintes reprises question de billets d'ordre, d'hypothèques, choses pour moi totalement obscures. Sinon,
confirmation du plaisir de la relecture, peut-être supérieur à celui de la découverte. A la prochaine.

JEUDI.
Caroline est à Nancy pour choisir les matériaux et couleurs de la nouvelle pharmacie.

Lecture. Histoires littéraires n°4 (Revue trimestrielle consacrée à la littérature française des XIX° et XX° siècles). Découverte de cette revue, d'abord un bel objet aux pages non coupées, à la typographie très "érudite". Les documents, études et inédits (un feuillet de
Mallarmé, des lettres de Huysmans, de Claudel) ne sont pas passionnants, loin de là, mais l'intérêt s'éveille à la lecture de la rubrique Livres reçus. Une cinquantaine de pages qui recensent les nouveautés dans des domaines plutôt pointus, notamment les études
bibliographiques (dont un bon nombre de thèses), les biographies d'écrivains, la bibliophilie, les correspondances inédites...Ce n'est pas que la critique de l'édition du premier tome des Oeuvres poétiques complètes de Théodore de Banville, par exemple, soit passionnante en
soi, mais le ton adopté par les rédacteurs de la revue est toujours accrocheur. Ils se plaignent du manque de notes ou d'index, traquent la coquille, l'imprécision, l'approximation (ce qui correspond assez à mon tempérament), dénoncent le jargon (mais en font parfois usage) et distribuent plus de coups de griffe que de louanges (on reconnaît par moments -les chroniques ne sont pas signées- la patte de Jean-Jacques Lefrère, récent biographe de Rimbaud). A noter aussi une très bonne section consacrée à l'actualité des sociétés et
associations d'amis d'écrivains et à leurs publication.

Lecture toujours. Le Mystère de la Sombre Zone (Pierre Siniac, 1999, Rivages). Douze membres d'un club d'échecs sont réunis dans un manoir isolé des Ardennes belges. L'un d'eux est assassiné alors qu'il se trouvait enfermé seul dans une pièce. C'est clair dès le titre : Siniac rend hommage à Gaston Leroux avec un meurtre en chambre close. Même si l'histoire est contemporaine, les personnages (un policier en retraite, un spécialiste des autopsies, un croque-mort entre autres, ce qui sera bien pratique une fois le cadavre découvert) s'expriment d'une manière surannée. On sent la jubilation sous la plume de Siniac qui semble beaucoup s'amuser. Il fait même apparaître un équivalent de Rouletabille à la fin, qui ne pourra résoudre totalement l'énigme. Il n'oublie pas non plus que Leroux était un feuilletoniste, en tirant à la ligne plus souvent qu'à son tour. L'explication donnée dans le chapitre final est assez ingénieuse, peut-être pas très vraisemblable mais si on a décidé de jouer le jeu avec l'auteur, on l'accepte sans problème.

Aménagement intérieur. Poursuite de la manutention des caisses de livres. Ambiance de déménagement, synonyme pour moi de traumatisme.

VENDREDI.
Emplettes. Achat d'un scanner. Je renonce à essayer de le mettre en route, ce qui nécessiterait de retarder notre départ d'une bonne semaine.

Courrier. J'écris à la Société des Amis de Marcel Proust pour avoir un numéro de leur revue qui m'intéresse.

Préparatifs de départ. Habituellement, c'est Alice qui tombe malade au moment de partir. Aujourd'hui, c'est Lucie qui nous gratifie d'une belle angine, ça change. A nous la Creuse et ses mystères... et rendez-vous dans une quinzaine pour la relation de ce certainement palpitant séjour.

Bises.

 

Notules dominicales de villégiature exotique n°23 - 26 août 2001

SAMEDI 1.
Départ à 10 heures, comme prévu. Autoroute jusqu'à Chalon-sur-Saône avec arrêt pique-nique près de Gevrey-Chambertin. Après, c'est la route que je prends pour aller chez Fallet à Jaligny, Le Creusot, Montceau-les-Mines, Digoin. Près de Dompierre-sur-Besbre, une église portant un énorme LIBERTE-EGALITE-FRATERNITE peint sur son côté. Vestige révolutionnaire ?
Moulins, Montluçon, et arrivée en Creuse. Première impression : c'est bocager, et très vert : ça ne semble pas manquer d'arrosage. Sinon, pour ce qui est du dépaysement, on se croirait à Hadol, à 10 kilomètres de chez nous. Nous arrivons à Pionnat, la commune sur laquelle est située la maison. J'entre dans la boulangerie, j'arrive à faire rappliquer la boulangère septuagénaire en frappant à la porte de l'arrière-boutique. Dialogue :

"Bonjour madame, je voudrais une baguette. Savez-vous où se trouve le lieu-dit Las Brouas ? (je prononce à l'espagnole, comme si j'étais parti en vacances dans la pampa argentine, ignorant encore qu'on dit "La Broi")
- Connais pas. Mais c'est peut-être Laboureix (prononcer Labourrée).
- C'est où ?
- Par là. (elle m'indique trois directions différentes d'un bras nonchalant).
- C'est loin ?
- Deux kilomètres...
- Il y a de l'eau ? (je sais que c'est au bord de la Creuse).
- Je ne sais pas. Je n'y ai jamais été."

Ce pays commence à me plaire. Sinon, confirmation du fait qu'il est impossible de trouver du pain consommable au sud de la Loire.
Nous finissons par trouver la maison, isolée, près d'un restaurant fermé ( Au beau rivage, comme le roman de Fallet, heureux présage) et d'un viaduc (Eiffel bien sûr) sur lequel passe une micheline. En contrebas paresse la Creuse. C'est bien joli. La maison est proprette, mais il n'y a pas un grain de riz. Il faut aller se ravitailler à Guéret.

DIMANCHE 1.
Je joue aux petits chevaux avec Lucie, qui n'aime pas perdre. Nous montons au village de Busseau (1 km). Au bar-tabac-journaux (journal plutôt, on n'y trouve que La Montagne, j'ai bien fait de prendre un abonnement vacances au Monde), j'achète pour 150 francs une carte de pêche pour 15 jours. J'ai du mal à faire comprendre au patron (Guy) que je m'appelle Didion et non Dion. Après ça, je le laisse mettre le nombre de l et de p qu'il veut à mon prénom. Le fait que son établissement s'appelle le Modern Bar est en soi un régal.

Préparation des lignes et descente à la Creuse. Retour de sensations que je n'ai pas connues depuis plusieurs années, souvenir des parties de pêche à Bouzey avec Fred : excitation, fébrilité, puis exaspération et enfin résignation devant ma malhabileté et mon incompétence. Après moult emmêlages et bris de ligne (il va falloir racheter du matériel bientôt), je capture quatre vairons centimétriques. L'après-midi, je parviens, je ne sais comment, à me planter un hameçon à l'intérieur de la lèvre. Je suis tellement accoutumé à ce côté Hulot ( celui de Tati, pas celui de TF1) de ma personne que ça ne me surprend même pas. Compatissante, Caroline me délivre à grandes rasades d'eau oxygénée. Le soir, j'attrape une rousse plus longue que mon paquet d'OCB.

LUNDI 1.
Radio. En contrepoint ironique de mes exploits halieutiques, j'enregistre Moby Dick que France Cul diffuse en feuilleton.

Je perds mes lunettes de soleil.

Civilisation : le facteur apporte Le Monde.

Pêche. la taille des poissons augmente, sans qu'ils soient encore photographiables. Lucie attrape son premier vairon, fierté.

MARDI 1.
Pêche. Trois crapets soleil.

Apparition des premiers nuages.

MERCREDI 1.
Voyage à Guéret, distant d'une vingtaine de kilomètres, improbable préfecture de 14 000 habitants. Le plus beau bâtiment sert bien sûr de siège au Conseil
Général. Promenade dans les rues piétonnes désertes. Dans l'église, on chante la messe. Lucie prend une avoinée pour avoir jeté un chewing gum par terre.

Partie de pêche interrompue par l'orage.

TV. France-Danemark (1-0). Même si le football a cessé de me passionner, c'est un vrai régal de regarder jouer cette équipe de France et ce Zidane.

JEUDI 1.
Dans La Montagne, je m'aperçois que la Creuse n'est pas épargnée par la plaie des étés français, les festivals. Un festival de blues et un festival du conte (!) je ne sais où.

Gastronomie. Nous goûtons les deux spécialités locales, le Creusois, un gâteau aux noisettes, et le pâté de pommes de terre, sorte de pâté lorrain dans lequel la patate a remplacé la marinade. C'est peu diététique mais bien bon.

VENDREDI 1.
Informations. J'apprends à l'aube la mort de François Santoni, abattu alors qu'il quittait la noce d'un ami. D'où il ressort qu'en Corse on se marie le jeudi.
Peut-être parce qu'on y est déjà en week-end ?

Pêche. Trois goujons au matin, ce sera tout jusqu'au soir : l'orage a modifié l'écosystème.

SAMEDI 2.
Un seul goujon au coup du matin.

Promenade jusqu'à Ahun, le bourg voisin (penser à prendre la photo de la pancarte directionnelle "4 AHUN" pour la légender "joli score"). A l'Office du Tourisme, un hobereau fait un scandale parce que son château n'est pas assez mis en valeur dans les dépliants mis à la disposition des touristes. Nous mémorisons le nom de sa gentilhommière afin d'être sûrs de ne pas y mettre les pieds. A l'étage, exposition Jacques Lagrange, un peintre sans doute originaire du coin, qui fut conseiller artistique de Jacques Tati, dessinant par exemple la maison de Mon Oncle, dont on voit les plans, et des gags pour Les Vacances de Monsieur Hulot.

Un autre goujon au coup du soir.

DIMANCHE 2.
Nous roulons au hasard de la campagne creusoise. Il faut jongler pour éviter les vide-grenier et autres fêtes du terroir. A Lavaleix-les-Mines, une "Fête du
ventre et de l'esprit" dont l'intitulé est tout de même prometteur.

Lecture. Fin du premier tome de Musil.

Pêche. Enfin des poissons de taille, dont une petite perche.

LUNDI 2.
Voyage à Aubusson (30 kilomètres tout de même, ce sera le plus grand déplacement de la quinzaine). Ca ressemble à Plombières, avec quelques vieilles maisons à colombages et une Grande-rue commerçante. Par amour du contrepet, nous achetons des pâtisseries.

MARDI 2.
Caro emmène Lucie au plan d'eau d'Ahun. Je fais une grande marche avec Alice, longeant la Creuse jusqu'à un moulin. Ce sera tout pour l'activité physique.

Trois crapets soleil au coup du soir.

MERCREDI 2.
Courrier. 10 cartes postales.

Panne de gaz.

A mon tour d'emmener Lucie au plan d'eau. Je parviens à lui montrer qu'elle peut, avec ses nageottes, flotter sans être pendue à mes basques.

Presse. Parfum de rentrée littéraire. Le Monde et Les inrockuptibles publient des extraits du nouveau Houellebecq, déjà entouré d'un parfum de scandale. Difficile de se faire une idée, le tapage médiatique est peut-être crispant mais ça n'avait pas empêché Les Particules élémentaires d'être un très bon livre.

Pêche. Une perche et une petite tanche.

JEUDI 2.
Courrier. 10 cartes postales.

Pêche. Quelque poissons au coup du soir mais rien d'intéressant.

VENDREDI 2.
Courrier. 4 cartes postales.

Pêche. Un beau gardon, la pièce maîtresse de la quinzaine. Le coup du soir ne donnera rien, ce qui me permettra de ne pas avoir de regrets. La rivière est désempoissonnée. La faute à qui ?

Dernière virée automobile, nous allons jeter un oeil sur la laiterie de Busseau où on fabrique le camembert Coeur de Lion qui porte avantageusement sur ses boîtes la mention "Fabriqué en Normandie". A Ahun, courses de départ, essence, Creusois, matériel à sandwiches...

SAMEDI 2.
Départ à 11 heures. Chaleur. Les filles ont bien du mérite à ne pas être trop pénibles. Arrêt pique-nique près de Jaligny. Arrivée à 18 heures 30. Découverte de la grande pièce refaite, tout en blanc, ça a de la gueule. Ouverture du courrier. Des cartes postales : Indre-et-Loire, Turquie, Annecy, Crète, Bonaire (Antilles néerlandaises), Lozère, île d'Yeu, Corse, Chamonix. Un bon de commande pour le Bulletin que je convoite et un dépliant sur la maison de tante Léonie de la Société des Amis de Marcel Proust et un gentil mot de Laure Adler, sensible à mes éloges concernant son opération Flaubert. 6 CD commandés consacrés aux "Merveilles de la Musique de Genre". Qu'est-ce que la musique de genre ? Je n'en ai aucune idée mais la lecture des titres enregistrés ("Parade des gnomes", "Idylle des vers luisants", "Le Siffleur et son chien", "Dans les Eaux Bleues Hawaïennes", "Le Rêve du Nègre", "Le Policeman qui siffle"...) laisse augurer de bien belles choses.

Courriel. Découverte des messages électroniques reçus en notre absence, j'adresse quelques brèves réponses.