Notules
dominicales de culture domestique n°358 - 6 juillet 2008
DIMANCHE.
Anniversaire. Je m'aperçois
que juin se termine et que je n'ai toujours pas parlé de Mai 68.
Pour éviter de me singulariser plus longtemps, j'ai décidé
de m'y coller à mon tour. Pas pour raconter mes souvenirs personnels
qui sont plutôt maigres, j'avais huit ans, je me souviens d'avoir
vu des images des événements à la télévision,
je croyais que c'était la guerre, j'avais peur pour ma grand-mère
qui habitait Paris, c'est tout, c'est peu. Non, Mai 68 quarante ans après,
c'est pour moi cette photo :

Rien d'exceptionnel
me dira-t-on, c'est une photo ordinaire, une photo de famille, un peu
floue, mal cadrée, tout à fait caractéristique de
ce que je suis capable de faire avec un appareil. Mais c'est une photo
qui, dès que je l'ai vue, m'a fait penser à Mai 68 parce
que j'y ai retrouvé une autre photo, une vraie celle-là,
de l'époque.

J'y trouve
la même chose que chez Cohn-Bendit, la même façon d'effacer
par le regard la position d'infériorité et de toiser de
bas, en quelque sorte, l'individu casqué qui domine.
LUNDI.
Lecture. De la tranquillité
de l'âme (De tranquillitate animi, Sénèque,
49-61 (?), traduction par E. Bréhier, revue par J. Brunschwig,
rubriques, notice et notes par J. Brunschwig in Les Stoïciens, Gallimard,
1962, Bibliothèque de la Pléiade n° 156; 1504 p., 52,90 €).
Dans ce texte, Sénèque continue à jouer les conseillers
en stoïcisme pour son ami Sérénus, qu'il avait déjà
initié dans De la constance du sage. Pour atteindre la tranquillité,
cette ataraxie idéale qui est la marque du stoïcisme, il convient
d'éviter un certain nombre d'écueils que Sénèque
énumère et développe au fil des pages : amitiés
mal choisies, richesses, situations trop misérables ou au contraire
trop élevées, agitation mondaine, manque de souplesse et
de résignation, tendances au pessimisme, manque de simplicité.
"Voilà, mon très cher Sérénus, les moyens
de protéger ta tranquillité, de te la rendre quand tu la
perds, de résister à l'envahissement sournois des vices.
Sache cependant que, pour préserver quelque chose d'aussi fragile,
aucun de ces moyens n'est assez puissant, si nous n'entourons de soins
toujours attentifs et vigilants une âme toujours prête à
trébucher."
Vie professionnelle. Je corrige les
épreuves du Brevet des collèges dans l'établissement
où je fus élève. En mémoire, l'affaire d'Outreau
et la déclaration du psychologue au sujet du montant de ses expertises
: "Quand on paye des expertises au tarif d'une femme de ménage,
on a des expertises de femme de ménage". Que dirait-il s'il
avait à corriger des copies pour une poignée de centimes
?
TV. Bimboland (Ariel Zeitoun,
France, 1998 avec Judith Godrèche, Aure Atika, Gérard Depardieu;
diffusé le soir même sur W9).
Voir Judith Godrèche jouer une ethnologue juste après avoir
lu Lévi-Strauss, ça tient du choc thermique. C'est la rançon
de l'abandon de l'abonnement aux chaînes cinéma, qui nous
oblige à nous tourner vers un tout-venant pas toujours glorieux.
MARDI.
TV. Anna M. (Michel Spinosa, France,
2007 avec Isabelle Carré, Gilbert Melki, Anne Consigny; diffusé
ce mois sur Canal +).
MERCREDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Souffle le vent de James Patterson, en Pocket.
Vie professionnelle. Je participe
pour la première fois à la journée de solidarité
envers les personnes âgées. Rappelons le but de cette journée,
un temps située au lendemain de la Pentecôte, tel que le
présente un site gouvernemental : "L’objectif de la journée
nationale de solidarité est donc que chacun donne un peu de son
temps, de son énergie, de son talent, un peu de son coeur, au service
de la solidarité nationale et de nos aînés : c’est
par plus de travail que l’on finance plus de social." Au vu de l'énergie
et du talent déployés aujourd'hui sur mon lieu de travail
(molles réunions en matinée, apéritif, pique-nique),
les personnes âgées ont du souci à se faire en ce
qui concerne leur pouvoir d'achat et leur espérance de vie.
Vie littéraire. Mise en ligne
des chroniques d'Histoires littéraires annoncées dans le
numéro précédent : http://pdidion.free.fr/chroniques/chroniques_2008.htm
TV. Une journée particulière
(Una giornata particolare, Ettore Scola, Italie, 1977 avec
Sophia Loren, Marcello Mastroianni, John Vernon; diffusé dimanche
dernier sur France 3).
JEUDI.
Météorologie ferroviaire.
Ce matin, vers cinq heures, j'ai entendu le premier train. Tous les gens
qui vivent à proximité d'une voie ferrée vous diront
que lorsqu'ils entendent le bruit du train, c'est signe de pluie. Et ce,
quelle que soit la position de leur logis par rapport à la voie
ferrée. Aujourd'hui, il a plu.

Vie
scolaire. Au collège, les vacances commencent après
une journée passée à aligner quelques exercices gymniques,
ludiques et rhétoriques. Les filles, elles, sortent ensemble de
l'école pour la dernière fois (elles se rejoindront au collège
dans trois ans), empruntant le chemin bucolique qui les mène à
la pharmacie.
VENDREDI.
TV. American Haunting (An
American Haunting, Courtney Solomon, E.-U., 2005 avec Donald Sutherland,
Sissy Spacek, James D'Arcy; diffusé en juin dernier sur Canal +).
SAMEDI.
TV. Rugby. Australie - France 40 -
10, en direct sur Canal +. Laissons de côté le résultat,
je tenais avant tout à voir Maxime Mermoz pour sa première
sélection en équipe de France. En effet, ce n'est pas tous
les jours qu'il est donné de voir un Spinalien - même s'il
joue à Toulouse depuis un bon moment - devenir international de
rugby. Une nouvelle d'autant plus plaisante que j'ai joué dans
ma jeunesse derrière le père de Maxime, un fort pousseur
de première ligne avec un physique à la Jean-Pierre Garuet.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Paris, rue du Laos, photo de l'auteur, 27 novembre 2004
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°359 - 13 juillet 2008
DIMANCHE.
Presse. La Liberté de l'Est
consacre un article à Marc Ways et à son Institut de Recherches
sur les fous littéraires, un sujet qui intéresse quelques
notuliens. Je tiens l'article à leur disposition.
Lecture. De sang-froid (In
Cold Blood, Truman Capote, 1965, Gallimard, 1966 pour la traduction
française, rééd. Folio n° 59, traduit de l'américain
par Raymond Girard; 512 p., s.p.m.).
"Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences"
En 1959, Truman Capote est en pleine gloire dans son pays après
la publication de Petit déjeuner chez Tiffany. Seulement,
il est sec, la fiction ne l'intéresse plus et il est à la
recherche d'un sujet. Le 16 novembre, il tombe sur un article du New York
Times : "Un riche cultivateur de blé, sa femme et leurs deux
jeunes enfants ont été trouvés abattus par balles,
chez eux, aujourd'hui. Ils ont été tués par balles
de fusil de chasse, tirées à bout portant, après
avoir été ligotés et bâillonnés."
Et si c'était ça, le sujet rêvé ? En attendant,
ça peut faire un reportage pour le New Yorker : Capote ne fait
ni une ni deux, il s'envole pour les lieux du drame, Holcomb, un bled
du Kansas, sans savoir qu'il se lance en fait pour un travail qui ne prendra
fin que le 14 avril 1965 lorsque furent pendus les deux auteurs de la
tuerie, Richard Eugene Hickock et Perry Edward Smith. Entre-temps, Capote
avait multiplié les visites, les notes, suivi la progression de
l'enquête et la traque des assassins, était entré
en contact avec les deux meurtriers une fois que ceux-ci eurent été
emprisonnés au pénitencier de Lansing et attendu avec une
impatience difficilement avouable leur exécution pour mettre un
point final à son travail. De sang-froid est le fruit de cette
longue démarche, un livre saisissant dans lequel l'auteur additionne
ses talents de romancier et de reporter. L'ouverture est en montage alterné,
d'un côté la peinture d'une petite ville tranquille et prospère,
et dans ce cadre, le portrait de la famille Clutter, les victimes, de
l'autre, la rencontre et la progression des deux tueurs, deux produits
de l'Amérique déshéritée, en route vers leur
forfait. Une fois celui-ci accompli, on balance cette fois entre le récit
de leur cavale et les démarches des enquêteurs, Al Dewey
et son équipe, qui finissent par les arrêter. La dernière
partie du livre est statique, c'est le procès, la vie en prison,
les demandes de révision et l'exécution finale. Le tout
est construit sur un assemblage de témoignages, de retours en arrière,
de comptes rendus d'enquête, de portraits, de rapports, de lettres,
d'anecdotes : c'est avant tout le montage, le sens de la construction
qui font de ce livre quelque chose d'unique. Sans démonstration,
sans se départir d'une froideur qui se veut la même que celle
dont Hickock et Smith ont fait preuve au moment du crime, Truman Capote
montre la rencontre dramatique entre l'Amérique respectable et
sa face cachée, celle qui génère des monstres à
force de violence, d'incompréhension, d'alcool, de rejet, d'ignorance.
Extrait. "Dewey se souvint de la première fois qu'il avait
rencontré Perry dans la salle d'interrogatoire du quartier général
de la police de Las Vegas : l'homme-enfant, le nabot assis sur la chaise
métallique, ses petits pieds chaussés de bottes n'arrivant
pas jusqu'au plancher. Et lorsque Dewey rouvrit les yeux à présent
c'est ce qu'il vit : les mêmes pieds d'enfant, qui pendaient et
se balançaient."
Itinéraire patriotique départemental.
Direction Chamagne, pour le monument aux morts bien sûr,
mais aussi pour une visite à la maison natale de Claude Gelée,
un peu semblable au souvenir que j'ai de celle de Shakespeare à
Stratford. Les deux hommes sont d'ailleurs à peu près contemporains
comme me le confirme mon Robert 2 qui fait naître le peintre à
Champagne (Vosges).
Courriel. Une demande de désabonnement
aux notules.
TV. La Cité des enfants
perdus (Jean-Pierre Jeunet & Marc Caro, France, 1995 avec Ron
Perlman, Daniel Emilfork, Judith Vittet, Dominique Pinon; diffusé
la semaine dernière sur ARTE).
LUNDI.
TV. Michou d'Auber (Thomas
Gilou, France, 2008 avec Gérard Depardieu, Nathalie Baye, Samy
Seghir, Mathieu Amalric, Fellag; diffusé en avril dernier sur Canal
+).
MARDI.
Vie oisive. Premier plaisir des vacances,
plaisir trivial, je n'en disconviens pas : acheter France Football et
le lire de bout en bout, de l'affaire Domenech à la victoire d'Albirex
Niigata sur Nagoya Grampus (2-1) dans la quinzième journée
du championnat du Japon.
TV. Le Pari (Bernard Campan
& Didier Bourdon, France, 1997 avec Didier Bourdon, Bernard Campan,
Isabelle Ferron; diffusé le soir même sur TF1).
MERCREDI.
Courrier. Arrivée d'un CD de
Helen Kane, immortelle mais bien oubliée créatrice du "Boop-Boop-A-Doop".
Révérence gardée envers Marilyn Monroe, c'est bien
Helen Kane qui créa I Wanna Be Loved By You, en 1928.
TV. Après lui (Gaël
Morel, France, 2007 avec Catherine Deneuve, Thomas Dumerchez, Guy Marchand;
diffusé ce mois sur Canal +).
JEUDI.
Cinéma. Mes amis, mes amours
(Lorraine Levy, France, 2008 avec Vincent Lindon, Pascal Elbé,
Virginie Ledoyen, Florence Foresti, Bernadette Lafont).
VENDREDI.
Lecture. Formules/Revue des littératures
à contraintes n° 9 (Noésis, 2005; 456 p., 25 €).
"Recherches visuelles en littérature"
Formules avait déjà présenté dans son numéro
7 un dossier intitulé "Textes/Images". La revue poursuit
ici son exploration des rapports entre forme plastique et forme écrite
avec une prédilection pour la forme carrée : les "Carrés"
de Pierre Reverdy, qui s'approchent de la poésie cubiste, les carrés
magiques, dont le célèbre SATOR AREPO étudié
par Alain Zalmanski à la lumière des dernières trouvailles
d'Iksnamlaz ("un chercheur turc, ouroboriste notoire"), les
poèmes cadrés de Denis Roche, des créations de Robert
Rapilly et de Nicolas Graner. Sur un plan purement graphique, on redécouvrira
les dessins animés sur Minitel étudiés par Elisabeth
Chamontin et le "Soupe-sonnet" d'Etienne Lécroart. Au
total, comme d'habitude dans cette revue toujours aussi généreuse,
un panorama complet du thème étudié, des textes théoriques,
des créations, et un cahier critique extrêmement fourni sur
tout ce qui touche à la contrainte.
TV. Chocolat (Claire Denis,
France, 1988 avec Isaach De Bankolé, Giulia Boschi, François
Cluzet; diffusé sur ? en ?).
SAMEDI.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Paris,
rue de Buci, photo de l'auteur, 11 décembre 2004
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°360 - 20 juillet 2008
DIMANCHE.
Lecture. Le temps de la sorcière
(Timi nornarinnar, Arni Thorarinsson, 2005, Editions Métailié,
coll. Noir, 2007 pour la traduction française, traduit de l'islandais
par Eric Boury; 336 p., 20 €).
Einar, rédacteur au Journal du soir, est envoyé à
Akureyri, une ville du nord de l'Islande où il est en charge de
l'antenne locale. Rien de bien folichon à première vue,
chiens écrasés, stylo-trottoir, manifestations culturelles
locales, jusqu'à ce qu'on découvre le cadavre d'un lycéen
dans la décharge locale.
Arnaldur Indridasson n'est plus seul. Il fallait s'y attendre après
le succès des aventures du commissaire Erlendur, le polar islandais
intéresse désormais les éditeurs et Métailié
a confié à Eric Boury, traducteur d'Indridasson, le soin
de faire découvrir Arni Thorarinsson aux lecteurs français.
Ceux-ci n'en tomberont pas à la renverse : les démêlés
d'Einar, journaliste lancé dans une enquête policière,
sont loin d'être aussi captivants que les aventures d'Erlendur.
Pourtant, en s'éloignant de Reykjavik, l'auteur avait la possibilité
de faire quelque chose d'intéressant en montrant une province livrée
aux changements induits par la mondialisation économique : abandon
des activités traditionnelles, arrivée des travailleurs
étrangers, destruction du milieu naturel, perte des traditions,
perte de la langue aussi avec la présence de plus en plus envahissante
de l'anglais. Ces thèmes sont plus effleurés que réellement
traités, au détour d'une enquête laborieuse dont Einar
vient à bout grâce à une intuition assez extraordinaire,
démêlant dans le dernier chapitre une histoire plutôt
confuse. Les dialogues manquent de punch, l'humour tombe à plat,
et le lecteur s'ennuie. Finalement, Arnaldur Indridasson est bien seul.
Curiosité. Note en bas de page, concernant le mot sjoppa, utilisé
dans le texte : "Une sjoppa (dérivé de l'anglais shop)
est une particularité islandaise qui n'a pas son équivalent
en France. C'est un petit magasin qui vend des cigarettes, des friandises,
des sodas, des magazines et des journaux." C'est tellement particulier
qu'on en trouve ici à chaque coin de rue sous le nom de tabac-journaux.
Itinéraire patriotique départemental.
Découverte du monument aux morts de Champdray.
TV. Le Coeur des hommes 2 (Marc
Esposito, France, 2007 avec Bernard Campan, Gérard Darmon, Jean-Pierre
Darroussin, Marc Lavoine; V.O.D. Orange).
LUNDI.
Itinéraire patriotique départemental.
Découverte du monument aux morts de Champ-le-Duc qui permet un
joli tir groupé puisqu'il accueille, outre les victimes de la commune,
celles de Beauménil, de Fiménil, de Prey et sans doute d'un
ou deux autres villages (il manque une plaque sur un côté).
Vie sportive.
"Départ du Tour de France. Sans moi. Ma passion pour le cyclisme
s'est éteinte au cours des dernières années, conséquences
des abus commis par les coureurs et leur entourage. Je le regrette vraiment."
Retour sur cette phrase parue dans un numéro des notules datant
de juillet 2001. La passion ne s'est pas réveillée, non,
mais les raisons de son extinction sont plus complexes que celles que
j'évoquais à l'époque et le fait de voir partir et
courir le Tour sans passion, sans émotion même, n'est pas
seulement un regret mais un véritable crève-coeur. J'ai
été, dès mon plus jeune âge, fou de cyclisme,
passionné comme pas un. Le Tour, c'était la lecture intégrale
des huit pages quotidiennes de L'Equipe, Blondin, Chany, Brunel,
Ballester, Jacques Anquetil répond à vos questions, c'était
le papier bistre ou sépia des Miroir Sprint que mes parents
m'envoyaient quand j'étais en colonie de vacances et dont la découverte
constituait le seul moment supportable de ces semaines d'ennui. C'était
aussi le classement quotidien de tous les coureurs, tous, recopié
sur des feuilles quadrillées, c'était l'étape reconstituée
après l'arrivée à l'aide de mes figurines de coureurs
sur un parcours tracé avec des cartes à jouer - pour donner
une idée de l'époque, mes coureurs s'appelaient Jan Janssen,
Pingeon, Gandarias, Lopez Carril, Wolfshohl, Vifian le Suisse, Van Springel,
Den Hertog, Godefroot, Bitossi, Dancelli... Les flashes toutes les demi-heures
sur France Inter et les heures passées devant la télé,
même quand les coureurs ont commencé à mettre des
casques et des lunettes, je les reconnaissais au premier coup d'oeil.
J'ai été fan de Felice Gimondi, le plus grand de tous (parce
qu'il courait pour Salvarani et que dans la cuisine il y avait un chauffe-eau
Salvarani, ça a commencé comme ça), de Michel Laurent
parce que René Fallet avait écrit un article sur lui dans
L'Equipe, des frères Simon, de Giuseppe Sarroni, de Gianni
Bugno, de Jalabert pour finir. J'ai vu passer le Tour à Epinal,
à Lamarche, à Vittel, au Grand Ballon, à Essey-et-Maizerais,
à Thann, à Luxembourg, à Manosque, à Vaison-la-Romaine,
à Saint-Jean-de-Sixt et ailleurs sans doute. J'ai crié "Forza
Beppe !" à Sarroni qui m'a fait un clin d'oeil, ça
a été le plus beau jour de ma vie pendant au moins 48 heures,
j'ai vu voler Marco Pantani, j'ai entendu Bernard Hinault râler
au sein du peloton parce que des jeunots avaient osé s'échapper,
j'ai vu Laurent Fignon dans son dernier coup d'éclat, j'ai bu dans
le bidon de Stephen Roche, j'ai écrit à Laurent Jalabert,
j'ai bousculé Jean-Pierre Danguillaume, tapé sur l'épaule
de Ronan Pensec, je me suis fait marcher sur les pieds par Cyrille Guimard,
j'ai vu Raphaël Géminiani attablé dans un bistrot et
Raymond Poulidor assis à l'arrière d'une voiture publicitaire
en train de vendre du café, j'ai rôdé autour de la
Maison de la Presse à Biarritz dans l'espoir d'apercevoir André
Darrigade qui en était devenu le gérant, j'ai demandé
un autographe à Luc Roosen qui n'en avait jamais signé que
pour sa famille. Et depuis dix ans, plus rien, je regarde le nom du vainqueur
de l'étape dans le journal et c'est tout. Bien sûr, il y
a eu l'épisode Festina de 98 et ce qui s'est passé depuis,
je hais Richard Virenque et ceux qui continuent à lui donner la
parole, mais il y a surtout, et c'est beaucoup plus grave, les passions
qui s'émoussent avec le temps. Il y a comme ça un tas de
trucs pour lesquels je m'enthousiasmais et qui ne me font plus soulever
une paupière, ça me désole. Heureusement, il me reste
l'équipe de foot d'Epinal, même à son niveau modeste,
qui parvient encore à me passionner. Même si cela me vaut
plus de sarcasmes que de compliments, je ne rate pas un match, les notuliens
en savent quelque chose, je palpite, et je garde ce dernier feu de ma
jeunesse comme un bien très précieux.

TV.
Voici le temps des assassins (Julien Duvivier, France,
1956 avec Jean Gabin, Danièle Delorme, Gérard Blain, Lucienne
Bogaert; diffusé en juin 1999 sur La 5e).
MARDI.
Lecture. Paris, sa vie, son oeuvre
(Du Lérot éditeur, coll. "En marge", 2005; 204
p., 25 €).
Huitième Colloque des Invalides, 19 novembre 2004, textes réunis
par Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens.
Avec ce huitième volume, je boucle la boucle. J'ai désormais
lu tous les actes des Invalides qui se sont tenus de 1996 à 2004
et connais les trois suivants pour y avoir assisté en personne.
Le sujet choisi pour celui-ci, consacré à Paris, est peut-être
le moins purement littéraire de tous, ce qui le dote d'une variété
et d'une richesse encore supérieures aux autres éditions.
On peut faire confiance aux Invalides pour ne pas tomber dans les poncifs
du Paris littéraire. Les orateurs du colloque ont dans leurs mémoires
et dans leurs bibliothèques suffisamment de connaissances et d'éléments
originaux pour ne pas nous infliger une tartine supplémentaire
sur le Flore, la rue de Rome ou chez Drouant. Paris est donc abordé
ici sous de multiples aspects : l'architecture (les immeubles de l'Avenir
du Prolétariat), la sculpture (les bronzes envoyés à
la fonte en 1941 pour se plier à l'ordonnance de Vichy visant la
"récupération des métaux non ferreux"),
les guides insolites, les petits métiers ("le ramasseur de
crottes de chien, le lanceur de rats, le pêcheur de grenouilles
pour amphithéâtres, la loueuse de sangsues..."), les
transports (l'omnibus, le fiacre et son cocher), les sentiments (la haine
de Jean Lorrain pour Paris), les tranches de vie parisienne contemporaine
(par Michel Deguy, Christophe Bourseiller, Marc-Edouard Nabe), les lieux
(Gourmont et les quais, la rue Aubry-le-Boucher et ses fantômes
vus par Alain Chevrier), les inscriptions (la "Lecture de Paris"
par François Caradec), les héros (Cartouche). Sans oublier
quelques échappées vers l'extérieur, proche (la banlieue
vue par Eric Dussert) ou lointaine (le Saskatchewan où Michel Pierssens
a déniché une commune qui porte le nom de Montmartre). Pas
de bons Invalides sans la découverte de quelques obscurs et sans-grade,
le plus remarquable de cette livraison étant Ymbert Galloix "poète
genevois venu à Paris en octobre 1827 et mort de misère
un an plus tard" et dont Hugo put dire "Ymbert Galloix qui souffre
vaut Byron". La discussion finale aborde des thèmes plus convenus,
comme celui des prix littéraires qui seront au menu du prochain
Colloque des Invalides le 31 octobre prochain.
Curiosité. "Le poing fermé, je regardais en passant
Ivry
Etalé sur ses rives infectes sous les cieux noirs... !
rue de Tolbiac [...]
C'est le lieu maudit par une misère obscène;
Triste chantier où la Bièvre aussi épaisse que le
miel est utile pour les cuirs et les toisons.
Vers Saint-Denis
Sur les quais du canal, du côté où la ville du gaz
range huit cheminées,
Où, tripotant dans la graisse de la boue, l'homme respirant
Se nourrit de l'odeur sucrée de la glycérine et de l'engrais,
Sur les boulevards où les femmes vendent leurs propres intestins,
à Belleville
Dans les clapiers où la fillette, épouse de son père,
Met ses bas à un gosse sans chemise, aussi pustuleux que le crapaud
[...] le quartier des coupeurs de poils aux dents bleues, et le mercure
leur sort par la plante des pieds. Là les vieillards [...] se nourrissent
de fruits pourris et de boyaux
J'ai vu l'homme qui s'est approché jusqu'à ce point où
la borne humaine de l'anti-espoir porte ce mot : c'est là."
Zola ? Céline ? Cendrars ? Apollinaire ? Desnos ? Tout faux : Paul
Claudel, dans La Ville. Etonnant, non ?
TV. Légère et court-vêtue
(Jean Laviron, France, 1953 avec Madeleine LeBeau, Jean Parédès,
Jacqueline Pierreux, Louis de Funès; DVD René Chateau Vidéo).
MERCREDI.
Lecture. Meurtre au ralenti
(Boileau-Narcejac, drame en deux actes créé au Théâtre
du Grand Guignol le 10 novembre 1956; in Robert Laffont, coll. Bouquins,
"Quarante ans de suspense" vol. 1, édition établie
par Francis Lacassin, 1988; 1340 p., 120 F).
On ne s'étendra pas sur l'intrigue, plutôt convenue, de cette
courte pièce policière dont l'intérêt réside
plutôt dans le cadre choisi par Boileau et Narcejac : l'histoire
se déroule en effet dans un stand de ravitaillement, aux 24 Heures
du Mans. Le décor : d'énormes affiches Dunlop et Shell,
des drapeaux, le pavillon d'un haut-parleur qui donne des nouvelles de
la course, des roues de secours, ce qui change des guéridons et
des bergères. La pièce semble avoir été écrite
pour la radio, où elle connaîtra plusieurs adaptations.
Extrait. "Regarde... Ces deux boîtes sont absolument identiques...
Et leur contenu aussi a le même aspect... Mais pas les mêmes
propriétés... Ces pilules-là, ce sont celles que
Raymond avale pour se doper, quand il commence à fléchir..."
Ce n'est pas les 24 Heures, c'est le Tour de France !
TV. Mais qui a tué Pamela
Rose ? (Eric Lartigau, France, 2003 avec Kad Merad, Olivier Baroux,
Gérard Darmon, Jean-Paul Rouve; diffusé ce mois sur Canal
+).
JEUDI.
Vie matinale. Ce matin, je me suis
levé de bonne heure. Comme tous les matins où je me lève
de bonne heure, j'ai pensé à ce passage de Francis Grossmann
: "Un matin, on se réveille vers quatre heures. On ne se rendort
pas jusqu'à l'heure de se lever. On s'est couché très
tard la veille. A peine trois heures de sommeil. On ne sait pas ce qu'on
a, on n'a pas dormi de la nuit. On se dit que c'est pour ça qu'on
se traîne toute la journée. On passe son temps à bâiller.
On résiste mal aux envies de sieste après le déjeuner.
La fin de journée est harassante. On ne pense qu'à se coucher,
pour rattraper le rythme. Une bonne nuit et il n'y paraîtra plus.
Mais arrivé le soir, on n'a plus sommeil. Impossible de se coucher.
On tourne en rond, du frigo de la cuisine à la télé
du salon. On se dit qu'à ce rythme on ne va pas tenir. On couve
quelque chose, mais non. Le lendemain matin, on se réveille à
nouveau avant l'aube. On se dit qu'il faudrait bien récupérer
de toute cette fatigue. Le week-end suivant on ne fait rien. On essaie
de récupérer. On se dit qu'on va faire une bonne grasse
matinée. On se réveille encore avant l'aube. On ne récupère
pas. Rien n'y fait. Et puis cela dure des mois, des années. Les
fins de journées sont toujours harassantes et les nuits toujours
aussi courtes. On sait que la fatigue ne vous quittera plus. On oublie
même qu'on n'était pas fatigué. On ne fera plus jamais
de grasse matinée. Il n'y a pas de remède. Le pire c'est
qu'on s'y habitue. La révolte n'a qu'un temps. On préfère
s'asseoir que de rester debout et même les jeunes femmes vous cèdent
leur place. On ne monte plus les escaliers quatre à quatre. On
ne court plus après les autobus. On n'a plus de petits matins triomphants.
On ne sait toujours pas ce qu'on a. On n'a rien. On est vieux et c'est
tout."
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
TV. Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean
Girault, France, 1964 avec Louis de Funès, Geneviève Grad,
Michel Galabru; diffusé le soir même sur M6).
Avis du supplément TV du Monde : "Un intérêt
historique et sociologique seulement". L'histoire et la sociologie
m'intéressent beaucoup.
VENDREDI.
Courrier. Ça y est, je l'ai.
Il est arrivé ce matin, nous pouvons partir en vacances tranquilles
et en règle, puisque nous sommes désormais en possession
du fameux gilet jaune fluorescent désormais obligatoire, à
utiliser en cas d'immobilisation du véhicule. Moi, je le mettrais
volontiers pour aller au marché. Il faut dire que le gilet que
j'ai acquis n'est pas n'importe quel gilet. Présenté dans
une jolie housse nylon siglée, il m'aura tout de même coûté
trente camemberts.

SAMEDI.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Nancy,
(Meurthe-et-Moselle), photo de François Decq, 30 décembre
2004.
Bon dimanche.
|