Notules
dominicales de culture domestique n°369 - 5 octobre 2008
DIMANCHE.
Vie notulienne. Quel tintouin mes
aïeux ! Quel ramdam dans le Landernau notulien ! Imaginez :
un dimanche, vous devez voyager loin, jusqu'à la frontière
luxembourgeoise où vous êtes attendu pour une croûte
amicale. Vous bousculez donc un tantinet les rites dominicaux et envoyez
les notules beaucoup plus tôt que d'habitude en vous disant que
de toute façon, à cette heure-là, le notulien est
encore dans les toiles et qu'il ne prendra connaissance de ses messages
qu'une fois de retour du marché, du jogging, du tiercé ou
de la messe. Pensez-vous ! Le notulien est à l'affût dès
l'aurore, il trempe ses tartines dominicales dans les cristaux liquides.
C'est un fait désormais avéré : the sun never
sets on the Notulian Empire. La preuve : à peine les notules
envoyées, c'est le tohu-bohu général. On s'agite
dans les colonnes du petit journal ("8 heures 31, les notules sont
tombées du lit !", "j'ai reçu les miennes à
8 heures 32", "moi à 8 heures 30", etc.), les courriels
arrivent en masse ("c'est pas l'heure", "qu'est-ce que
je vais faire jusqu'à midi ?", etc.). La secousse se fera
sentir jusqu'à Salonique où l'on demandera un abonnement
d'urgence, le premier d'une surprenante série. Le krach boursier
à côté ? De la gnognotte.
LUNDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
La Psy de Jonathan Kellerman, polar en Points Seuil.
MERCREDI.
Courrier musical. Arrivée d'un
CD de Duke Ellington dont j'aime à recueillir les enregistrements
en petite formation. Là, c'est Piano in the Foreground avec
juste Aaron Bell à la basse et Sam Woodyard à la batterie
et il y a en bonus des plages d'improvisation remarquables.
VENDREDI.
Lecture. Le Correspondancier du
Collège de 'Pataphysique. Viridis Candela, 8e série,
n° 1 (15 septembre 2007, 128 p., 15 €).
Suivant le cycle habituel, les Carnets du Collège de 'Pataphysique
se sont interrompus après 28 numéros. Les rumeurs d'une
deuxième occultation n'ayant débouché sur rien de
concret, la gidouille pataphysique continue donc à tourner et se
lance dans une nouvelle série sous le titre de Correspondancier.
Le papier est plus riche, le volume plus maniable et la maquette plus
soignée avec des notes qui s'insèrent aisément dans
le corps des articles. Le premier dossier est consacré au Catalan
Joseph Baqué et aux 1500 dessins de monstres qui sont sortis de
sa plume au cours de son existence. Gérard Berry conduit ensuite
une longue réflexion sur les unités de poids et mesures
visant à chiffrer des données aussi insaisissables que le
quart de poil, la trotte ou la portée de fusil, à localiser
des endroits aussi vagues que Pétaouchnock ou le Diable Vauvert,
à déterminer le temps réel qui s'écoule en
un clin d'oeil ou en un éclair. Le reste est moins capital. On
regrettera, par rapport à la formule précédente,
la quasi-disparition du Courrier des sous-commissions (ramené
ici à quelques articulets en fin de volume) qui rassemblait avec
bonheur un grand nombre d'informations éditoriales, scientifiques,
artistiques et autres qui constituaient à chaque fois un véritable
trésor pataphysique.
SAMEDI.
Lecture. L'Homme du lac (Kleifarvatn,
Arnaldur Indridason, 2004; Métailié Noir coll. Bibliothèque
nordique, 2008 pour la traduction française; traduit de l'islandais
par Eric Boury; 352 p., 19 €).
Au bout de cette quatrième traduction, on commence à y voir
plus clair dans le dossier Indridason, à cerner ce qui rend cet
auteur si particulier. On ne parle pas du cadre islandais de ces histoires
auquel on est désormais habitué mais plutôt de la
manière dont il traite son héros récurrent, le policier
Erlendur. Rarement on aura vu un auteur faire autant d'efforts pour empêcher
tout lien de sympathie entre le lecteur et son héros décrit
comme "un bonhomme solitaire et neurasthénique, reclus dans
un appartement obscur". Des ours mal léchés, il y en
a bien d'autres dans le polar mais leurs créateurs s'arrangent
toujours pour montrer qu'un coeur d'or bat sous la cuirasse et finissent
par lier le lecteur à leur personnage. Indridason ne fait rien
dans ce sens : Erlendur traverse les livres sans qu'on éprouve
quoi que ce soit pour lui : s'il a raté sa vie, échoué
dans tout ce qu'il a entrepris sur le plan des relations humaines avec
ses collègues ou avec les membres de sa famille, c'est de sa faute
et c'est bien fait. Alors pourquoi ça marche, Indridason ? Ça
marche parce que le héros n'est pas seul, parce que, à la
limite, le héros n'est pas le héros. Les affaires auxquelles
il s'attache permettent de découvrir des personnages autrement
plus intéressants et plus riches que lui : une femme battue dans
La Femme en vert, un portier d'hôtel dans La Voix,
des personnages dotés d'un passé douloureux que le policier
exhume et au contact duquel il finit tout de même par gagner un
peu d'humanité. Ici, le rôle est tenu par Tomas, jeune communiste
islandais des années cinquante envoyé à Leipzig par
le Parti pour y suivre ses études. La découverte de la réalité
socialiste de l'Allemagne de l'Est le conduira successivement à
la désillusion, à la révolte puis au meurtre, un
meurtre sur lequel Erlendur se penche cinquante ans plus tard. Mais Erlendur,
et c'est là que réside l'habileté d'Indridason, reste
au second plan, ce n'est pas son destin qui importe mais celui de ce Tomas
dont le parcours tragique résonne étrangement quand on a
pu enfin voir cette semaine La Vie des autres à la télévision.
Faire du personnage principal un personnage secondaire, un obscur qui
illumine les autres par effet de contraste : il fallait y penser, Indridason
l'a fait et de belle manière.
IPAD. 17 janvier 1999. 101 km (521
km).

275 habitants
Le
village est loin d'être coquet mais le monument est très
bien entretenu. Il est adossé au mur aveugle d'une maison, sur
une petite esplanade dallée.

A nos morts de la Grande Guerre
1914-1918
GERARD Paul 1915
GISCARO Paul 1915
CHATELAIN Félix 1916
CHATELAIN Henri 1917
JEANNOT-MUNIER Henri 1918
TREVILLOT Henri 1918
POTIER Gabriel 1918
GROSJEAN-FRICOT 1918
----------
DONNEL-JEANNOT Gustave 1918
COLINMAIRE Charles 1940
Trois noms
composés, et l'un d'eux est tellement long qu'on n'a même
pas pu graver le prénom. Sur un côté de la stèle,
d'autres noms sont inscrits sur deux colonnes :
Aux
anciens élèves de l'école
BASTIEN Joseph LAURENT Alphonse
CHATELAIN Félix LEGRAS Louis
CHATELAIN Henri PARISOT Alexandre
GERARD Paul POIRET René
HALLY Louis POTIER Gabriel
JEANNOT-MUNIER HRI SCHNEIBERGER Louis
JEANNOT-COLLIGNON HRI TREVILLOT Henri
Six noms
sont communs aux deux listes. Comment, où et quand les autres sont-ils
morts ? Dans l'annuaire, il reste un seul nom composé, Thomas-Voirot.
Mais les Grosjean-Fricot, Donnel-Jeannot, Jeannot-Munier et Jeannot-Collignon
ont disparu. On note dans les L une abonnée sous le titre La Baronne
d'Ambacourt (qui n'existe plus dans l'édition 2008, au moment où
je recopie ces notes).
Le 22 janvier 2000, j'ai téléphoné à la Mairie.
La secrétaire, qui n'est pas d'Ambacourt, m'a passé une
dame qui m'a expliqué que l'école avait accueilli des élèves
venant des villages environnants, eux aussi morts à la guerre.
J'aurais dû demander quels étaient ces villages : peut-être
n'ont-ils pas de monuments aux morts et ont-ils, sous le prétexte
d'une scolarité commune, laissé le soin à Ambacourt
de les honorer.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Mesnil-le-Roi (Yvelines), photo d'Alain Zalmanski, 1er mai 2005
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°370 - 12 octobre 2008
DIMANCHE.
Joie de vivre. De plus en plus souvent,
le dimanche, quand je ne suis pas de monument aux morts, je vais au cimetière
Saint-Michel. Question de tempérament. J'y trouve toujours de quoi
raviver quelques souvenirs, de quoi nourrir quelques songeries et la carte
mémoire de mon appareil photo. Aujourd'hui, je traîne mes
guêtres dans le carré réservé aux enfants,
une section dont j'ignorais l'existence. Des tombes grandes comme deux
boîtes à chaussures, des cailloux blancs, des petites voitures,
des angelots, des Bambi, des dates rapprochées, des prénoms
quand on a eu le temps d'en donner un. "Oh ! les après-midi
solitaires d'automne..."

LUNDI.
Vie ferroviaire. 7 heures 46. Je descends
du train à Châtel-Nomexy, un peu frustré de n'avoir
pu identifier la lecture du supporter de Sochaux repéré
il y a deux semaines. Un jeune gars me tombe sur le râble : "Je
n'ai pas pu éditer mon ticket, la machine est en panne !"
Il a l'air confus, je le rassure, la machine est toujours en panne et
puis je suis un simple voyageur, je n'appartiens pas à la SNCF.
C'est mon cartable qui a dû causer la méprise. N'empêche
que ça me donne des idées : ce soir j'achète une
casquette, une agrafeuse grand modèle et demain j'attaque la collecte
des amendes.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
Lecture. Guide érotique
du Louvre et du Musée d'Orsay (Jean-Manuel Traimond, La Musardine,
2008; 162 p., 14, 90 €).
On peut supposer que ce petit guide (papier) dû à un guide
(humain) a rencontré un certain succès : publié d'abord
par le valeureux mais confidentiel Atelier de Création Libertaire
en 2005, il est aujourd'hui repris par La Musardine après
avoir été remarqué par Le Canard Enchaîné,
Le Nouvel Observateur et VSD dont les commentaires louangeurs
sont repris en quatrième de couverture. A cet endroit aurait pu
également figurer un extrait de l'article du numéro 25 d'Histoires
littéraires mais on ne prête qu'aux riches. Malgré
ce succès, on ne voit pas encore, tout du moins au Louvre où
je suis assidu, de visiteurs avec le guide en main en train d'inspecter
si le centaure de la Galerie Thorvaldsen empoigne vraiment la bacchante
à laquelle il est soudé "avec une telle passion que
son majeur cache et presse l'anus de la bacchante pendant que son annulaire
en cache et en presse la vulve." Jean-Manuel Traimond y va de son
palmarès, révélant où se trouvent les seins
les plus pointus, les plus belles jambes, le plus beau derrière
féminin et le plus beau pénis érigé du Louvre
- qui n'est pas celui de l'Enfant Jésus pourtant saisi d'une incontestable
vigueur ascensionnelle dans une Adoration des bergers due à Giulio
Romano. Mais la promenade sert surtout à rappeler une flopée
de mythes antiques plus ou moins oubliés ou méconnus (Apollon
et Marsyas, Atalante et Hippomène, Cybèle et Attis...) et
à dérouler des citations littéraires qui mettent
à l'honneur Pierre Louÿs, Théophile Gautier et d'autres
moins connus mais non moins lestes. Le tout est frappé d'une érudition
de bon aloi tempérée par un humour nécessaire.
VENDREDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour). Voie
express : Méthode intensive d'anglais britannique. Bon courage.
SAMEDI.
IPAD. 17 janvier 1999. 133 km (654
km).

109 habitants
A l'entrée
du village, un champ de pneus sur la droite. Il règne une odeur
pestilentielle. L'attention est attirée par une bâtisse imposante,
genre gentilhommière. Le monument aux morts se trouve justement
sur le chemin d'accès à cette bâtisse. C'est une colonne
de petite taille, élevée sur deux marches au centre d'un
carré matérialisé par une grille. Quatre obus sont
dressés aux quatre coins. Une torchère est sculptée
au sommet de la colonne, ornée elle-même d'un casque, d'un
rameau de quelque végétal, d'un drapé d'étoffe
et d'une épée portant les initiales RF à la garde.

1914-1918
Ameuvelle
A ses enfants
Morts pour la France
BARTHELEMY Maurice chef d'escon cl. 1886
TETEVUIDE Emile sergent cl. 1914
BESANÇON Henri caporal cl. 1900
CLAIRIOT Jules cl. 1902
GUILLAUME Paul cl. 1893
LIEGEY Louis cl. 1911
Au pied du
monument, une plaque fendue au milieu :
Les
prisonniers d'Ameuvelle
A leur camarade Emile BERTOT
Mort au champ d'honneur
1945
Madeleine
Bertot habite toujours Ameuvelle. Tous les noms de la guerre 14-18 ont
disparu de l'annuaire.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Bordeaux (Gironde), photo anonyme, 1er mai 2005
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°371 - 19 octobre 2008
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
J'en demanderai confirmation par téléphone à la Mairie
mais apparemment il n'y a pas de monument aux morts à Châtas,
village minuscule perché dans les hauteurs de Senones.
LUNDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Le supporter du FC Sochaux attaque La Fascination du pire de Florian
Zeller (J'ai lu). Sa voisine est plongée dans Birmane de
Christophe Ono-dit-Biot (Pocket). Au retour, une grande gueule ferait
mieux de ligoter La première loi de Joe Abercrombie (J'ai
lu grand format) qu'il a posé sur ses genoux plutôt que de
bassiner le wagon avec sa conversation inepte.
Comme la vie est lente. Alice revient
de l'école couverte de poux. C'est ce qu'on se dit, plutôt
que d'avouer qu'on l'a envoyée à l'école couverte
de poux.
MARDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour). Le
type devant moi a dégainé trop vite pour que je puisse saisir
le titre de son bouquin. Je me console en chipant une phrase à
la volée : "Il se précipita à l'intérieur
du Whistling Dick".
Lecture. La Princesse des glaces
(Isprinsessan, Camilla Läckberg, Bokförlaget Forum,
Stockholm, 2004; Actes Sud, coll. Actes noirs, 2008, pour la traduction
française, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc
de Gouvenain; 384 p., 21 €).
On trouve tout chez Camilla Läckberg : meurtre, suicide, faux meurtre
et faux suicide aussi d'ailleurs, disparition, inceste, pédophilie,
corruption, secrets de famille, tout le catalogue des turpitudes du polar
est ici réuni, et on se demande ce qui l'a retenue de nous coller
une petite prise d'otages en prime. Au lieu de ça on a droit, pour
enrober le tout, à une histoire sentimentale harlequinesque dont
les scènes torrides dégagent autant d'érotisme qu'un
stand de la Leche League sur le marché de Felletin (Creuse). Bref,
c'est de la soupe, du gnangnan et c'est bien dommage. Car au milieu de
tout cet étalage finit par se dégager une trame policière
qui, miraculeusement, tient la route et empêche le lecteur de quitter
son poste. Pour s'y intéresser, il faut malheureusement oublier
l'écriture pleine de clichés et les poncifs psychologiques
qui surgissent à chaque page. Enivrées par le succès
de Millenium, les éditions Actes Sud essaient de faire passer Läckberg
pour l'équivalent féminin de Stieg Larsson ("En Suède
tous ses ouvrages se sont classés parmi les meilleures ventes de
ces dernières années, au coude à coude avec Millémium",
quatrième de couverture) dont ils reproduisent les couvertures
quasiment à l'identique mais il faut se méfier des imitations.
JEUDI.
Itinéraire patriotique départemental.
Celui-là, je n'ai pas à me détourner beaucoup pour
l'étudier : il s'agit du monument aux morts de Châtel-sur-Moselle
devant lequel je passe presque tous les jours en montant au boulot.
Courrier musical. Arrivée d'un
disque des Parisiennes. Vous vous souvenez des Parisiennes et des arrangements
que leur tricotait Claude Bolling ? Ça a plutôt bien vieilli.
Lecture. Une saison avec Marcel Proust
(René Peter, Gallimard, nrf, 2005; 176 p., 13,50 €).
Souvenirs.
On croyait bien que tous ceux qui avaient côtoyé Marcel Proust
avaient fait leur devoir de mémorialiste et s'étaient acquitté
de leur volume de souvenirs sur l'air de "J'ai bien connu le grand
homme". La bibliographie du Proust de Jean-Yves Tadié en recense
presque une cinquantaine et on peut penser qu'elle est loin d'être
exhaustive. Or voici que surgit du néant ou presque, plus exactement
du grenier de sa petite-fille, un recueil de souvenirs dû à
un certain René Peter. René Peter n'est pas un inconnu du
monde littéraire (biographe de son ami Debussy, historien de l'Académie
française, auteur dramatique à succès avec Chiffon)
ni du monde proustien : il figure dans le Tadié, dans le Painter
et dans le Dictionnaire Marcel Proust des éditions Champion. Il
est le fils d'un collègue du docteur Proust, fréquenta Marcel
dans son enfance et on retient généralement de lui qu'il
se vit proposer par celui-ci l'écriture d'une pièce en commun
dont Proust se contenta de fournir le titre, Le Sadique. C'est
également Peter que Proust envoya visiter un certain nombre d'appartements
parisiens en vue d'une future installation, dont celui du 102 boulevard
Haussmann. On est alors en 1906, et Proust vient de perdre sa mère.
Pour l'été, il renonce aux villégiatures normandes
et s'installe à Versailles, à l'Hôtel des Réservoirs,
où René Peter vient en voisin lui rendre des visites presque
quotidiennes. C'est une saison difficile pour Marcel, sur le plan affectif,
familial, mais aussi littéraire : Les Plaisirs et les Jours
et ses traductions de Ruskin n'ont rencontré qu'un succès
confidentiel et il est à la recherche de ce qui deviendra La
Recherche. L'amitié de René Peter lui sera un soutien
précieux et apprécié comme on peut le voir dans les
extraits de lettres fournis par celui-ci. L'amitié de Peter est
sincère, désintéressée et on sent dans le
récit qu'il fait de cette saison une admiration et une compassion
qui ne sont pas feintes. On y découvre un Proust un peu désemparé
mais brillant et drôle plus souvent qu'à son tour, et à
bien des égards fascinant pour son interlocuteur. Ecrit en 1947,
le texte fait un va-et-vient entre le Proust obscur de 1906 et l'écrivain
adulé qu'il deviendra : René Peter ne cache pas sa préférence
pour le premier. Teinté de nostalgie, son récit nous présente
un Proust simple et humain, éloigné des mondanités
et des excès qui font l'ordinaire de ses biographies. A la fin
de l'année 1906, Proust s'éloigne de Versailles et de son
ami, s'installe boulevard Haussmann et se souvient tout à coup
que longtemps il s'est couché de bonne heure.
VENDREDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Voie express : Méthode intensive d'anglais britannique.
C'est le même lecteur que vendredi dernier. Un consciencieux. Cette
fois je suis assis à côté de lui et je peux piquer
une phrase : "The company is doing very well : La société
marche très bien." Il s'agit assurément d'un manuel
optimiste. Au retour, aperçu par la vitre du train, La Vie en
sourdine de David Lodge (Rivages). Le soir (je fais deux allers et
retours aujourd'hui, je joue en nocturne dans une réunion de parents
d'élèves), un homme roupille consciencieusement avec Les
Enfants de Dune de Frank Herbert (Pocket) sur les genoux.
SAMEDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Les Assassins sont parmi nous de Pierre Bellemare (tome 1 au Livre
de poche) et au retour Lucky You de Carl Hiaasen (Pan) en version
originale. La lectrice doit être une jeune Anglaise égarée
dans nos contrées. Son téléphone de poche sonne.
"Allo, c'est toi ?" Ce n'est pas une jeune Anglaise.
IPAD. 19 avril 1999. 89 km (743 km).

164 habitants
Au vu du
nombre d'habitants, je ne me faisais pas de souci. Cruelle désillusion
: pas de monument, pas d'église, et même pas de cimetière
! J'ai demandé à un gamin. Il ignorait l'existence d'un
monument aux morts mais savait que l'église et le cimetière
se trouvaient à Ménil-sur-Belvitte, à deux kilomètres
de là. Il y a bien une église et un cimetière à
Ménil-sur-Belvitte, il y a même un monument mais celui-ci
est consacré aux seuls morts de la commune. Nulle part il n'est
question d'Anglemont. Nous avons même trouvé un cimetière
militaire avec une nécropole imposante (la Chipotte n'est pas loin)
mais son tour n'est pas venu : il reste des kilomètres à
faire avant d'arriver à la lettre M.
Le lendemain, j'ai laissé un message sur le répondeur de
la Mairie d'Anglemont. Le maire m'a rappelé dans l'après-midi
: il n'y a pas de monument aux morts dans sa commune. Je ne lui ai pas
demandé si c'était parce qu'il n'y avait pas eu de victimes,
j'aurais dû. Cependant, un soldat avait été tué
à Anglemont pendant la Seconde Guerre mondiale, une stèle
en commémorait l'événement.
L'Invent'Hair perd ses poils.

Auray (Morbihan), photo de Christine Gérard, 5 mai 2005
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°372 - 26 octobre 2008
DIMANCHE.
Football. SA Epinal - GS Neuves-Maisons
3 - 1.
Lecture. Les Feuilles mortes
(Red Leaves, Thomas H. Cook, 2005, Gallimard, coll. Série
Noire, 2008 pour la traduction française, traduit de l'américain
par L.; 288 p., 22,50 €).
En donnant un coup de plumeau à son catalogue pour sa nouvelle
formule, la Série Noire a su conserver quelques piliers de la collection,
dont ce Thomas H. Cook qui y publie ici son huitième titre. On
s'en veut de ne le découvrir qu'à cette occasion parce que
si le reste de sa production est du niveau de ces Feuilles mortes,
on est passé à côté de quelque chose. En tout
cas, ce roman est une vraie réussite. Il met en scène Eric
Moore, petit commerçant de la côte Est des Etats-Unis qui
mène une vie prospère et sans histoires jusqu'au jour où
Amy, une jeune voisine âgée d'une huitaine d'années,
disparaît. Ce soir-là, les parents de la gamine étaient
de sortie et avaient confié sa garde à un baby-sitter qui
n'est autre que le fils du photographe. A partir de là, il n'y
aura pratiquement plus d'événements, on recherche la fillette
mais il n'y a pas de traces, pas de piste. Le roman se contente de raconter
comment le doute s'installe dans l'esprit du photographe qui, petit à
petit, va être amené à soupçonner son fils.
Un doute qui va en amener d'autres sur la fidélité de son
épouse, sur les circonstances de la mort de sa mère, sur
les vices cachés de son frère... Thomas H. Cook emmène
le lecteur dans une randonnée mentale au pays du mensonge, montre
comment le soupçon peut détruire un homme une fois qu'il
se met à douter de ce qu'il a de plus cher. Le résultat
est absolument glaçant.
LUNDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
La Promesse de l'aube de Romain Gary (Folio) à ma droite
et Ne le dis à personne de Harlan Coben (Pocket) posé
sur le siège devant moi.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
MARDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
La Place d'Annie Ernaux (Folio).
MERCREDI.
Courrier littéraire. Arrivée
du numéro 35 d'Histoires littéraires, ce qui autorise
la mise en ligne de mes textes parus dans le numéro précédent,
la chronique de l'actualité littéraire et un article sur
Léo Malet, que je signalerai le moment venu.
JEUDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Celle de gauche a sorti un roman chinois dont je n'ai pu retrouver le
titre, celle de droite un Livre de poche fatigué, L'Adieu à
la femme sauvage d'Henri Coulonges. La première avoue n'en
avoir lu que les dix premières pages, la deuxième dit que
ça se passe pendant la guerre. La première : "Laquelle
?" Ce sont deux lycéennes qui me font face, elles partent
en voyage à Nancy avec leurs professeurs. De bonnes élèves,
elles parlent de cours de grec et d'une prof d'allemand (que j'ai eue
moi-même dans mes jeunes années, ça m'étonne
qu'elle soit encore de ce monde) dont le parfum "sent le répulsif
à moustiques." Si elles pouvaient mettre le nez dans leur
bouquin... Au retour, Les Enfants de la liberté de Marc
Levy (Pocket) et Le peintre de la Reine. Elisabeth Vigée
Lebrun de Geneviève Chauvel (Pygmalion).
Lecture. Europe (revue trimestrielle,
n° 923, mars 2006; 384 p., 18,50 €).
"Franz Kafka"
300 pages sur Kafka, 300 pages de glose, de pose, de commentaire littéraire
amphigourique et indigeste. Sur Kafka, il y en a des milliers d'autres,
j'en ai lu mon content, j'en ai même écrit, mais là
je sature, j'abandonne. J'ai l'impression que Marthe Robert a tout dit,
et c'était tout de même en 1946 (Initiation à la
lecture de Franz Kafka). Depuis, on tourne autour du Château,
on se perche sur La Muraille de Chine et on rouvre Le Procès
sans apporter grand-chose de neuf. Pourtant, il y avait là des
intitulés prometteurs, des articles sur "La soumission et
la loi", "Bruno Schulz et Franz Kafka", sur "Kafka
ethnologue" qui semblaient intéressants, il y avait des contributeurs
qu'on estime, Pierre Pachet, Elfriede Jelinek mais rien de lisible n'en
ressort. A noter tout de même, hors dossier, un article intéressant
de Jean-Marie Lamblard sur le sculpteur Dalou, auteur entre autres du
célèbre gisant de Victor Noir au Père-Lachaise.
VENDREDI.
Comme la vie est lente. Alice peut
aujourd'hui entrer dans sa neuvième année totalement dépouillée,
grâce à de frêles doigts aux ongles argentins.
SAMEDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Stupeur et tremblements d'Amélie Nothomb (Livre de poche).
J'échange quelques mots avec le lecteur, qui a été
mon élève il y a quelques années. C'est une lecture
obligée, scolaire, mais il me dit l'apprécier. Nous parlons
un peu de l'auteur. Juste après l'avoir quitté, je regrette
d'avoir oublié de lui confier que j'avais dormi dans la même
chambre qu'Amélie Nothomb mais ça, je l'ai déjà
raconté dans un vieux numéro des notules : http://pdidion.free.fr/notules_2001/notules_2001_septembre.htm
Comme la vie est féculente. C'est en mars 2005, à
l'occasion de sa mort, que j'avais dit ici mon goût pour le travail
de Yann Paranthoën. Cet incomparable tailleur de sons avait réalisé
le meilleur documentaire que j'aie jamais entendu sur France Culture,
Les Mangeurs de pommes de terre, une enquête menée
en Hollande sur les origines du tableau de Van Gogh, je me souviens encore
de ses questions posées aux paysans du cru pour savoir quel type
de patate pouvait bien figurer sur le tableau dont il leur montrait une
petite reproduction. Cette notule était tombée sous les
yeux d'une spécialiste en tubercules, résidant en Bretagne,
près du berceau d'origine de Paranthoën. Devenue notulienne,
elle me fit part de son intérêt pour l'homme et l'oeuvre,
dont on put réentendre la diffusion cet été au cours
de l'exposition "Histoires de pommes de terre" au domaine de
Trévarez (Finistère). Aujourd'hui de passage à Epinal
(dont elle est originaire, c'est même à son frère
que Caroline a racheté la pharmacie de Saint-Laurent, c'est incroyable
Internet, c'est juste Epinal en un peu plus grand) elle me rend une visite
surprise qui me permet d'apprendre que peut-être, dans un avenir
plus ou moins proche, Les Mangeurs de pommes de terre feront l'objet
d'une édition sur disque. En attendant, je lui passe Lulu
(l'histoire d'une femme de ménage dans les couloirs de Radio France),
elle me confie Un Paris-Roubaix parmi 100 (celui de la victoire
de Bernard Hinault en 1981), deux autres bijoux dus à Paranthoën,
et nous épluchons quelques souvenirs.
Football. SA Epinal - Vesoul Haute-Saône
Football 2 - 2.
IPAD. 8 mai 1999. 127 km (870 km).

2960 habitants
Face à
la Mairie, une grande esplanade est dominée par une vaste composition
qui se tient au sommet d'une montée de cinq marches. L'ensemble
est imposant, propre, bien entretenu. La date choisie pour notre visite
y est peut-être pour quelque chose.

Sur la quatrième
marche, à gauche, une hampe et un drapeau, à côté
d'une statue représentant une femme embrassant un Poilu. A droite,
une stèle irrégulière dont la forme rappelle la silhouette
d'un menhir.
The
town of Anould
In gratitude
To the Soldiers of the 36th U.S. Infantry Division
Who died for the liberation of the community
In November 1944
(Hommage de la commune d'Anould
A ceux de la 36e Division US
Qui sont morts au combat, sur son territoire en novembre 44,
Pour qu'elle recouvre la liberté)
En écriture
manuscrite : "Ces soldats sans doute ne reviendront pas, mais ils
se taisent, par pudeur. Cet assaut est dans l'ordre. On puise dans une
provision d'hommes. On puise dans un grenier à grains. On jette
une poignée de grains pour les semailles." Terre des hommes,
A. de SAINT-EXUPERY
Sur la cinquième marche, à gauche, une stèle :
Aux
morts pour la Patrie
Guerre
de 1870-1871
|
Outremer
|
14
noms sur deux colonnes |
Tonkin-Annam-Sénégal-Maroc |
de
GEORGEON J.Octave |
7
noms de DURAND Nicolas |
à
NOEL Jean-Baptiste |
à
GEORGES Félicien |
A
nous le souvenir, à eux l'immortalité
Au centre,
le monument proprement dit, surmonté du mot Honneur. De chaque
côté, 67 noms répartis sur quatre colonnes dans une
symétrie parfaite : de gauche à droite 14 + 15 + 17 + 21/21+
17 + 15 + 14. Au total, 134 morts rangés par ordre alphabétique
d'ANTOINE Louis à VINCENT Gaston qui n'est que l'avant-dernier
nom, suivi de celui de MATHIEU Camille, probablement retrouvé après
l'inscription. On note quatre GERARD, quatre HOUSSEMAND, cinq JEANDEL
et cinq PARISOT.
Sur la colonne centrale :
Aux
enfants d'Anould
Morts pour la Patrie
1914-1918
Hymne
Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie
Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.
Entre les plus beaux noms leur nom est le plus beau.
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère;
Et, comme ferait une mère,
La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.
Gloire
à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
A ceux qu'enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple,
Et qui mourront comme ils sont morts !
Extrait des Chants du crépuscule
1831 Victor HUGO
A droite,
une stèle :
A
nos morts
1939-1945
AUX
ARMEES
|
F.F.I.
|
VICTIMES
DES MINES
|
12
noms |
6
noms |
10
noms |
de
FLAYEUX Roger |
de
CLAUDE André |
d'ANTOINE
Gilberte |
à
LACAQUE Robert |
à
THIRY Marcel |
à
LACAQUE Félicien |
|
|
|
|
INDO-CHINE
|
DEPORTE
DU TRAVAIL
|
|
2
noms |
un
nom |
Deux
gerbes ont été déposées ce matin au pied du
monument.
L'Invent'Hair
perd ses poils.

Larmor-Baden (Morbihan), photo de Christine Gérard, 5 mai 2005
Bon
dimanche.
|