Notules
dominicales de villégiature exotique n°219 - 7 août 2005
SAMEDI
1.
Vie automobile. L'euphorie caractéristique
des départs en vacances ne va guère au-delà des limites
du département. L'auto se met tout à coup à toussoter,
crachoter et adopte une vitesse d'escargot. Dans ce cas-là, je
ne connais qu'un seul remède, s'arrêter un moment et redémarrer
un peu plus tard en essayant de se persuader que ce n'était qu'un
mauvais rêve. D'autres soulèveraient le capot et examineraient
les entrailles de la bête avec, selon le degré de leurs compétences
en mécanique, un air entendu ou circonspect mais je ne sais même
pas où se situe la commande d'ouverture. Le remède adopté
est bien sûr inefficace mais nous parvenons à gagner la première
sortie d'autoroute en roulant à cinquante à l'heure sur
la bande d'arrêt d'urgence. Nous atteignons Chaumont à quarante,
traversons la ville à trente jusqu'à la concession Renault,
déjà soulagés d'avoir évité le dépannage.
L'homme de l'art a tôt fait de diagnostiquer l'avarie, remet la
durite fautive dans le logement qu'elle avait lâchement abandonné
et ça repart. Inutile de dire que le soulagement est de taille.
Je nous voyais déjà en week-end à Chaumont avec visite
de Colombey-les-Deux-Églises en guise d'illumination touristique.
Mais la confiance est rompue. Reprendre le volant d'un véhicule
qui vient de vous faire un coup pareil, c'est comme reprendre une vie
commune avec quelqu'un qui vous a été infidèle, du
moins j'imagine ou j'espère que j'imagine. On a beau faire semblant,
il restera toujours, lourde, massive et délétère,
l'ombre de la durite et de l'adultère. Nous arriverons juste un
peu plus tard que prévu à Mézières-sur-Issoire
(Haute-Vienne) où le propriétaire du gîte tient un
magasin de fournitures agricoles, le genre de type qui triture des John
Deere à longueur de journée et qui semble plus intéressé
par son chèque de caution que par nos ennuis de locomotion. Il
nous conduit à la maison qui servira de cadre à nos ébats
estivaux, une ancienne ferme entourée de champs et de parcs à
moutons. Pas un toit à l'horizon. L'étang n'est pas merveilleux
mais il est lui aussi isolé et, le plus important, désert
(je ne pratique la pêche que sans témoin : j'ai suffisamment
l'occasion de me rendre ridicule par ailleurs) et j'y récolte mon
premier bredouille. Nous dirons donc que c'est un coin où ça
ne mord que le matin.
DIMANCHE 1.
Vie touristique. Trois carpes au coup
du matin mais elles se sont fait attendre. J'ai bien cru que c'était
un coin où ça ne mordait qu'en semaine. Nous partons pour
un ravitaillement sommaire à Bellac, proche sous-préfecture.
Le nom est joli, prometteur, sent bon le sud-ouest, le soleil, le rugby,
la truffe et le confit d'oie mais perd de sa superbe quand on apprend
que les habitants du lieu s'appellent les Bellachons. Bien entendu, je
porte d'abord mon attention sur les enseignes des salons de coiffure.
Le premier que je déniche indique "Men Only. Barber."
Plus loin, l'agence immobilière s'appelle "The Blue Door".
Une maison à vendre porte l'écriteau "For sale".
Le doute n'est plus permis : nous sommes ici dans une contrée où
l'Anglois cherche à étendre son empire. Ma confiance en
l'autochtone, déjà naturellement peu élevée
en dépit ici d'une certaine proximité administrative et
minéralogique (les 88 visitent les 87), est réduite
à néant.
LUNDI 1.
Vie coloniale. Ravitaillement plus
conséquent à Saint-Junien dans un magasin Carrefour pas
encore rebaptisé Crossroads. Parce que ça se confirme :
le quotidien local n'est pas Le Populaire du Centre mais The
Daily Mail. Tout cela ne serait pas vraiment grave si ces maudits
Anglais n'avaient pas apporté leur climat avec eux. Conséquence
de l'environnement ovin : Caroline se met au tricot.
MARDI 1.
Lecture. Roman noir (Fat
Ollie's Book, Ed McBain, Hui Corp., 2002, Presses de la Cité,
coll. Sang d'encre, 2003 pour la traduction française; traduit
de l'américain par Jacques Martinache; 312 p., 18, 90 €).
C'est l'annonce du décès d'Ed McBain, il y a quelques semaines,
qui m'a donné envie de revenir le visiter. Je n'ai plus en mémoire
le nombre d'épisodes que compte la série du 87° District,
entre cinquante et soixante certainement. Celui-ci est le premier qui
n'ait pas été recueilli dans les volumes de la collection
Omnibus. Un autre est paru depuis (Le frumieux bandagrippe), il
en reste un à traduire et ce sera tout. Ed McBain inventa, dit-on,
le polar à héros collectif, un concept qui a bien servi
ensuite aux auteurs de série télévisée. De
la bande des inspecteurs du 87° District d'Isola, ville imaginaire
calquée sur New York, se détache toutefois la figure de
Steve Carella. Là où les auteurs de polars modernes mettent
en scène des héros affligés, pour les rendre plus
humains certainement, de tares sociales ou physiques plus ou moins lourdes
(âge, situation familiale difficile, diabète, alcoolisme,
oeil de bois ou jambe de verre), Ed McBain est resté fidèle
à un personnage presque trop parfait, bon, compréhensif,
humain, heureux en ménage et sur lequel le temps n'a pas de prise
(il devrait être au moins septuagénaire s'il avait vieilli
au même rythme que son auteur). Comme il dispose d'un héros
collectif, Ed McBain n'hésite pas à multiplier les intrigues.
Ici, comme dans la plupart des romans du 87°, l'intrigue principale
(l'assassinat d'un homme politique) est accompagnée d'affaires
secondaires menées en parallèle. Tout est une question de
timing pour arriver à dénouer les écheveaux de façon
cohérente dans les dernières pages. Avec son expérience,
Ed McBain n'a rien à craindre de ce côté-là.
Il s'amuse même ici à livrer les chapitres d'un roman écrit
par un collègue de Carella, le gros Ollie du titre original, histoire
de montrer à quoi peut ressembler un mauvais roman policier. La
série du 87° est devenue à ce stade une affaire de virtuose,
un exercice acrobatique parfait qui, c'est souvent la loi du genre, manque
tout de même un peu d'âme.
Extrait. "Veronica D'Alessandro ressemblait à cette actrice
qui jouait dans tous les films des Marx Brothers, Geraldine Dumont ou
quelque chose comme ça." Il s'agit en fait de Margaret Dumont.
Ed McBain, scénariste entre autres de Graine de violence
(Richard Brooks) et des Oiseaux d'Hitchcock, s'amuse à tester
les cinéphiles.
MERCREDI 1.
Vie touristique. Excursions dans les
monts de Blond, fierté locale, qui culminent à 500 et quelques
mètres. De quoi impressionner les touristes venus des Landes.
JEUDI 1.
Vie touristique. Baignade au lac de
Saint-Pardoux, fréquenté mais pas couru. Caroline devient
la meilleure cliente du magasin Phildar de Bellac.
VENDREDI 1.
Météo. Un orage impressionnant
nous prive de quelques tuiles et de beaucoup d'électricité.
SAMEDI 2.
Vie halieutique. Le héron cendré,
qui attendait mon arrivée au bord de l'étang pour s'envoler,
semble avoir déserté les lieux. Il a compris que face à
un prédateur de mon acabit il n'avait aucune chance d'assurer sa
subsistance par ici.
DIMANCHE 2.
Vie halieutique. Meilleure journée
de pêche de la semaine. A la maison, cernée par les chats,
plus personne ne veut m'approcher. Je pue comme un vieux morutier.
LUNDI 2.
Obituaire. Après une vie entière
passée à prôner la rigueur, Wim Duisenberg, ancien
président batave de la Banque Centrale Européenne, meurt
dans la piscine de sa villa du Vaucluse. La presse ne dit pas combien
de danseuses sans linge évoluaient autour de la piscine en question
à l'heure du drame.
Lecture. Paris "fin-de-siècle"
(Marie-Claire Bancquart, Éditions de la Différence, coll.
Les Essais, 2002; 416 p., 28,50 €).
Je pensais trouver dans cet essai quelque chose de plus géographique,
un genre d'atlas présentant quelques aspects de l'histoire littéraire
du Paris fin-de-siècle, quelque chose qui aurait pu, pourquoi pas,
guider mes pas au cours de quelques promenades parisiennes. Malheureusement,
ce n'est pas le propos de Marie-Claire Bancquart qui, en guise de promenade,
ne propose qu'une traversée des oeuvres de l'époque dite
"fin-de-siècle" - en gros entre la Commune et la construction
du métro. Elle épluche avec une méticulosité
parfois lassante car proche de la paraphrase les oeuvres de Vallès,
Maupassant, Zola, Huysmans, en oubliant souvent Paris en chemin pour dresser
un portrait de la mentalité fin-de-siècle. On est donc plus
près de l'histoire des mentalités que de la géographie
espérée. La déception est atténuée
par le soin que prend l'auteur à sortir de l'oubli des auteurs
peu lus comme Jean Lorrain, Édouard Dujardin, Remy de Gourmont
et d'autres carrément inconnus comme Elémir Bourges. On
trouve aussi quelques propos intéressants sur les rapports entre
Maupassant et le suicide, et une tentative de réhabilitation du
baron Haussmann qu'on a l'habitude de voir plutôt malmené.
L'index des noms cités manque cruellement.
MARDI 2.
Vie touristique. Baignade au lac de
Saint-Pardoux.
MERCREDI 2.
Vie répétitive. Baignade
au lac de Saint-Pardoux.
Lecture. La Cité des Jarres
(Arnaldur Indridason, 2000; Éditions Métailié, coll.
Bibliothèque nordique, 2005 pour la traduction française;
traduit de l'islandais par Eric Boury; 288 p., 18 €).
Un vieil homme, coupable de plusieurs viols dans les années 1960,
est assassiné dans un faubourg de Reykjavik. La police recherche
ses anciennes victimes.
Un nouvel auteur, un nouveau pays et un nouveau personnage font irruption
dans le monde du polar et pourraient bien s'y incruster. Indridason est
en effet l'auteur de cinq autres romans noirs qui, au vu de l'accueil
que celui-ci a reçu, pourraient bien être prochainement traduits.
On ne sait cependant s'ils mettent en scène le même inspecteur,
prénommé Erlendur, qui officie ici. Erlendur, c'est sans
doute dû à la proximité géographique, est le
cousin de Kurt Wallander. Mieux, c'est presque son frère jumeau
: ils ont le même âge, le même caractère d'ours,
ont vécu le même divorce, partagent la même santé
précaire, les mêmes enfants à problèmes, la
même hygiène de vie déplorable. Ils ont aussi en commun
une ténacité à toute épreuve, une volonté
de venir à bout des problèmes qui leur sont posés
qui n'est pas due à une conscience professionnelle hors du commun
mais plutôt à une propension à faire de chaque cas
soumis une affaire personnelle. Chaque coup porté à une
victime ( l'empathie joue un grand rôle dans leur comportement)
est un coup contre la société de leur pays et donc un coup
porté à eux-mêmes. Comme Wallander, Erlendur a aussi
le chic pour mettre à jour, à partir d'un fait-divers d'apparence
anodine, des affaires qui concernent et menacent le pays tout entier (et
dont on trouve, hasard, une réplique française ces jours-ci
avec la découverte des fœtus de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul).
Comme Henning Mankell, Indridason n'est pas parrainé par l'office
du tourisme de son pays. Il faudrait avoir une bonne dose d'inconscience
pour avoir l'envie de mettre un orteil en Islande après la lecture
de cette histoire, et pas seulement pour des raisons climatiques... Enfin,
les deux auteurs ont en commun le goût des intrigues bien balancées,
des enquêtes qui changent brusquement de direction à la lumière
d'un fait nouveau et inattendu. A suivre, on espère.
JEUDI 2.
Vie ménagère. Caroline
part à Limoges, histoire de remplacer la vaisselle cassée
pendant le séjour.
Vie sociale. Nous allons présenter
nos civilités aux H2S, Bellachons historiques qui nous dressent
la liste de tout ce que nous aurions dû visiter.
VENDREDI 2.
Adieux. C'est la journée des
dernières, dernière séance de pêche (bredouille
comme au premier jour), derniers pas dans Bellac où la marchande
Phildar nous salue avec des sanglots dans la voix, dernière excursion
(Arnac-la-Poste, par intérêt toponymique), dernière
baignade à Saint-Pardoux, dernière photo de publicité
peinte et liste des choses à se rappeler : les compagnons de l'aube
à l'étang - le héron déjà mentionné,
une famille de faisans de Colchide, les huppes fasciées, les martins-pêcheurs,
un chevreuil, à deux reprises), les coups de frein pour laisser
traverser les hérissons, le cul blanc des lapins dans la lumière
des phares, les premiers pas au volant d'Alice et Lucie, les moutons en
plâtre sur les trottoirs de Mézières-sur-Issoire,
les moutons, les vrais, qui s'échappaient régulièrement
de leur parc et venaient bêler sous nos fenêtres, le tic-tac
des aiguilles à tricoter, le travail de Bobby, chien de berger,
les cris et les cavalcades des filles en liberté totale.


SAMEDI
3.
Retour. Le voyage est longuet mais
sans péripéties, les filles et les durites se tiennent à
peu près tranquilles. A peine l'auto déchargée, je
fonce à la Colombière pour l'ouverture du Championnat de
France Amateur, groupe A : S.A. Spinalien 0 - A.S. Nancy Lorraine B 3.
M'est avis que la saison va être longue.
Courrier. Les cartes postales reçues
nous présentent les charmes de la Corniche Vendéenne, de
la Haute-Corse, du massif des Écrins, du Portugal, et de Castelnaud-la
Chapelle (Dordogne). Il y a aussi quelques DVD envoyés par Le Monde
et une belle liasse de chroniques de Foglia parues dans La Presse de Montréal.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°220 - 14 août 2005
DIMANCHE.
Retour. Si on oublie de tourner à
gauche sur la route de Tendon, on passe le col de Bonnefontaine et là
commencent les Vosges connues, locations de skis, théories de camping
cars, champs de camping à Bataves, sentiers pour randonneurs à
alpenstock, fermes-auberges "authentiques", tarte aux myrtilles,
lard à tous les étages et munster en pure craie véritable,
Gérardmer, la Perle des Vosges, des Vosges que je n'aime pas. Celles
que j'aime elles sont là, juste avant, entre Xamontarupt et le
plateau de Champdray, avec Saint-Jean-du-Marché au milieu. On y
trouve autant de nuances de vert qu'il y a de jaunes chez Van Gogh, on
n'y est pas au calme (la campagne est le royaume des tronçonneuses,
tondeuses, débroussailleuses et taille-haies) mais on y est bien.
Surtout après deux semaines dans les prairies pelées de
la Haute-Vienne, on est content de revoir des vaches avec des taches et
de l'herbe verte. Pour un peu, si ce n'était pas si proche, on
y passerait volontiers ses vacances.
LUNDI.
Courrier. Des nouvelles des G, de
l'Aveyron et une carte postale de R redevenu breton.
Presse. "VOL : deux modèles
rares de locomotives ayant été utilisées pour la
construction d'un goulag en Sibérie ont été subtilisés.
Ces deux machines pesant 40 tonnes chacune étaient exposées
au musée de Permafrost d'Igarka, ville du Grand Nord russe."
(Le Monde). Ces types-là vous soulèveraient un sous-marin
avec le petit doigt.
TV. Une souris verte (Three
Blind Mice, Mathias Ledoux, G.-B., 2002 avec Edward Furlong, Emilia
Fox, Elsa Zylberstein; diffusé sur Canal + en juin 2005).
Un informaticien assiste en direct à un meurtre sur internet et
se met au service de l'enquêtrice chargée de l'affaire.
Webcams, firewalls, chevaux de Troie, hacking, ce film utilise tous les
ingrédients d'internet et déroute le spectateur pour qui
l'informatique reste une chose partiellement ou totalement mystérieuse.
Autant dire que l'affaire m'a semblé bien obscure. Rien à
retirer sur le plan cinématographique, il ne suffit pas de surfer,
si l'on peut dire, sur l'air du temps pour faire un film digne de ce nom.
Il y a tout de même la surprise de revoir, très furtivement,
Christophe Bourseiller, ancien adolescent dodu à lunettes et duffle-coat
chez Yves Robert dans les années 70, et devenu depuis un spécialiste
reconnu de l'histoire de Mai-68 et de Guy Debord.
MARDI.
TV. La Maison de campagne (Jean
Girault, France, 1969 avec Danielle Darrieux, Jean Richard, Maria Pacôme,
Xavier Gélin; diffusé sur RTL 9 en ?).
Madame souffre de voir ses relations passer leurs fins de semaine dans
des résidences secondaires. Monsieur accède à ses
désirs et cherche à faire l'acquisition d'une maison de
campagne.
Monsieur est un bourgeois prospère dont les finances et l'équanimité
vont être rudement mises à l'épreuve par les désirs
de grandeur de Madame. On peut supposer qu'à l'origine, avec la
présence de Jean Girault à la mise en scène et de
Jacques Vilfrid au scénario, le rôle était destiné
à Louis de Funès. Jean Richard, qui en a hérité,
est mieux qu'une doublure. Bien meilleur que dans les comédies
rurales qui constituaient jusqu'alors sa spécialité, il
joue parfaitement le mari excédé et dépassé
par les événements. Avec le recul, le film constitue une
satire amusante du désir de paraître d'une certaine classe
sociale dans les années Pompidou.
MERCREDI.
Lecture. Mémoires d'une
jeune fille dérangée (Bianca Lamblin, Balland, coll.
document, 1993; 208 p., 98 F).
Bianca Lamblin aime les mises au point. Il y a cinq ans, comme le numéro
7 des Cahiers Georges Perec tardait à paraître, elle
avait publié à compte d'auteur sa contribution, une Lecture
critique de la biographie de Perec (son cousin) par David Bellos,
désireuse d'épingler les approximations, erreurs et à-peu-près
commis, à son gré, par le biographe. Une mise au point assez
sévère, malgré les précautions d'usage. Il
faut dire, j'ai pu m'en rendre compte à plusieurs reprises au cours
du séminaire Perec, que Bianca Lamblin n'a pas pour habitude de
mâcher ses mots. Ici, c'est la parution, en 1990, des Lettres
à Sartre et du Journal de guerre de Simone de Beauvoir
qui suscite son ire et la fait bondir sur sa plume.
Rappel des faits : en 1937, au lycée Molière, Bianca Bienenfeld,
seize ans, est subjuguée par son professeur de philosophie, une
jeune femme d'à peine trente ans, Simone de Beauvoir. Elle admire
son intelligence, sa beauté, lui écrit, obtient un rendez-vous,
devient son amie puis son amante. Beauvoir lui fait rencontrer Jean-Paul
Sartre et c'est le début, en 1939, d'une relation triangulaire
intellectuelle et charnelle de courte durée : la guerre venue,
Sartre lui écrit une lettre de rupture et Beauvoir lui préfère
la fréquentation de Jacques-Laurent Bost (les lettres du Castor
au petit Bost ont été publiées depuis mais Bianca
n'a pas réagi). Bianca se retrouve dans une immense détresse,
juste au moment où elle découvre que sa judéité
est une menace de mort. Elle épouse Bernard Lamblin, se réfugie
avec sa famille dans le Vercors, échappe à la déportation,
revoit le Castor avec qui elle reste amie jusqu'à la mort de celle-ci.
Mais en 1990 paraissent donc les fameuses Lettres et le Journal
qui jettent un jour nouveau sur cette liaison. Les échanges entre
Beauvoir et Sartre laissent clairement apparaître que la première
a servi de rabatteuse au second et que Bianca n'a été qu'un
jouet dans leurs mains, que c'est le Castor qui a poussé Sartre
à rompre après lui avoir fait un portrait détestable
de Bianca. Plus que tout, Bianca Lamblin s'emporte contre le fait d'avoir
été abandonnée en pleine Occupation nazie, au moment
où elle avait le plus besoin de soutiens et de relais pour échapper
aux rafles. Elle démolit avec vigueur l'image du couple vedette,
souligne les contradictions flagrantes entre leurs idéaux philosophiques
et leur comportement au quotidien sans pour autant nier qu'elle a été
avant tout la victime de sa propre jeunesse et de sa propre crédulité.
Au-delà de l'aspect polémique qui, aujourd'hui que l'on
sait que Simone de Beauvoir n'était pas vraiment un personnage
sans taches, a un peu perdu de sa nouveauté, le livre de Bianca
Lamblin vaut surtout par ses passages purement autobiographiques, l'évocation
de sa famille, la période de guerre, le récit des combats
du Vercors, passages dans lesquels apparaît de temps à autre
la figure du petit Georges, dans des circonstances sur lesquelles elle
aura l'occasion de revenir à propos de sa lecture de David Bellos.
Extrait. "Pour finir ces évocations, je veux encore raconter
comment, un jour, vers la fin de sa vie, Simone de Beauvoir me posa l'ultime
question : "Que penses-tu, en fin de compte, de notre amitié,
de toute notre histoire ?" Après avoir réfléchi
un moment, je lui ai répondu : "Il est vrai que vous m'avez
fait beaucoup de mal, que j'ai beaucoup souffert pour vous, que mon équilibre
mental a failli être détruit, que ma vie entière en
a été empoisonnée, mais qu'il est non moins vrai
que sans vous je ne serais pas devenue ce que je suis. Vous m'avez donné
d'abord la philosophie, et aussi une plus large ouverture sur le monde,
ouverture que je n'aurais sans doute pas eue de moi-même. Dès
lors, le bien et le mal s'équilibrent."
J'avais parlé spontanément, avec sincérité.
Simone de Beauvoir me serra les mains avec effusion, des larmes plein
les yeux. Un grand poids de remords était enfin tombé de
ses épaules.
Pourtant, lorsque quatre ans après sa mort, j'ai lu les Lettres
à Sartre et le Journal de guerre, lorsque, après
avoir décidé de rédiger ma version des faits, je
réfléchis à mes propos d'alors, je me rendis compte
que ma réponse était encore enveloppée dans cette
brume dont mon esprit était toujours nimbé et ne pouvait
donc contenir qu'une vérité tronquée. Sans doute
aussi la mort de Simone de Beauvoir m'avait-elle libérée.
Par-delà la mort, elle m'avait envoyé cet ultime message
: j'avais reçu en plein visage la figure de sa vérité
et de la vérité de nos rapports anciens. Mes yeux étaient
enfin dessillés. Sartre et Simone de Beauvoir ne m'ont fait, finalement,
que du mal."
TV. Nos amis les flics (Bob
Swaim, France, 2004 avec Frédéric Diefenthal, Armelle Deutsch,
Lorànt Deutsch, Atmen Kelif; diffusé ce mois sur Canal +).
Une bande de jeunes cambrioleurs calamiteux entreprend le casse d'une
galerie d'art moderne.
Un hold-up entrepris par une équipe de bricoleurs qui tourne en
eau de boudin, les catastrophes qui s'enchaînent suivant l'effet
boule de neige, les ingrédients font immanquablement penser aux
équipées de Dortmunder et ses acolytes dans les romans de
Donald Westlake. Mais là où les histoires de Westlake reposent
sur une construction rigoureuse qui rend l'humour encore plus efficace,
ce film ne propose qu'un joyeux foutoir dans lequel on trouve pas mal
de déchet. N'importe : Bob Swaim est un bon faiseur et sait mettre
en valeur ses comédiens, représentants sympathiques et souvent
drôles d'une génération évoluant ici sous le
patronage bienveillant de Daniel Auteuil.
JEUDI.
Courrier. Une carte postale de Dordogne
et un polar en provenance de l'Aveyron. Je reprends mes envois de coupures
à Y.
TV. Le Roi (Marc-Gilbert Sauvajon,
France, 1949 avec Maurice Chevalier, Annie Ducaux, Sophie Desmarets, Alfred
Adam, Robert Murzeau; diffusé sur France 3 en juin 1999).
Jean IV ("Oubliez le numéro, ce sera plus intime"), roi
de Cerdagne, rend visite à la France, un pays dont il apprécie
particulièrement la population féminine.
Cette version n'ajoute rien à celle de 1936 réalisée
par Pierre Colombier et chroniquée dans le N° 99 des notules.
Au contraire : la satire politique est un peu moins appuyée et
Maurice Chevalier, s'il est bien secondé par de bons numéros
d'Alfred Adam et de Robert Vattier, est franchement mauvais. Il faudra
attendre l'année suivante pour le retrouver en forme dans Ma
pomme, du même Sauvajon.
VENDREDI.
Courrier. Toujours des cartes postales
: C&F à Saint-Malo, N&I à Langres, mes parents en
Normandie.
TV. Pour le plaisir (Dominique Deruddere, France-Belgique-Grande-Bretagne,
2003 avec Samuel Le Bihan, Nadia Farès, Olivier Gourmet, Lorànt
Deutsch, Catherine Salviat; diffusé ce mois sur Canal +).
Pour reconquérir sa femme qui fantasme sur les assassins, un garagiste
s'accuse d'un crime qu'il n'a pas commis.
Ce petit film (les scènes de foule rassemblent une quarantaine
de personnes) présente une intrigue policière suivant un
schéma qui a tant servi qu'il ne surprend plus : un innocent est
accusé, libéré, le vrai coupable est arrêté
et, dans les cinq dernières minutes, retournement de situation,
l'innocent était le vrai coupable. Personne ne semble d'ailleurs
trouver beaucoup d'intérêt à la chose, le spectateur
non plus. Heureusement, il y a çà et là quelques
échappées vers l'absurde qui constitue peut-être la
touche belge de l'ensemble. Ainsi, alors que le garagiste est emprisonné,
ses amis décident de composer une chanson en son honneur. Échange
: "Honneur à notre héros...
- Non, ça ne va pas, il y a trop de H.
- Et alors, quand Herbert Léonard chante Pour le plaisir,
il y a beaucoup de P." Bon, on s'amuse comme on peut. A noter tout
de même la présence comme acteur du chanteur Yvan Dautun.
SAMEDI.
Cartes postales. Au palmarès
des vues envoyées par nos correspondants en vacances, la ville
de Saint-Malo arrive en tête mais l'Estonienne Tallinn la talonne.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de villégiature exotique n°221 - 21 août
2005
DIMANCHE.
Lecture. Retour à la Grande
Ombre (Aterkomsten, Hakan Nesser, Albert Bonniers Förlag,
Stockholm, 1995; Éditions du Seuil, coll. Policiers, 2005 pour
la traduction française; traduit du suédois par Agneta Ségol
et Pascale Brick-Aïda; 302 p., 19 €).
Un homme condamné à vingt-quatre ans de prison pour un double
meurtre est assassiné le jour de sa libération. Le commissaire
Van Veeteren se demande s'il n'a pas été victime d'une erreur
judiciaire.
Heureusement pour mon temps de lecture, tout ce qui tombe du ciel scandinave
en matière de polar n'est pas exceptionnel. Vu l'engouement actuel
pour le genre, le commissaire Van Veeteren est en effet un personnage
récurrent dont les aventures feront sans doute l'objet de futures
traductions (celle-ci est la deuxième après un premier essai
aux Presses Universitaires de Caen en 1997). Van Veeteren est un flic
de cinquante-sept ans, solitaire bien sûr, un ours bourru avec ses
collaborateurs qui ne peuvent s'empêcher de l'admirer malgré
eux. Ici, il dirige l'enquête depuis son lit d'hôpital où
il est immobilisé après une intervention chirurgicale. L'intrigue
progresse par bonds qui ne semblent pas obéir à une quelconque
logique, une série d'interrogatoires de témoins qui apparaissent
miraculeusement sans qu'on sache vraiment qui ils sont et comment ils
sont rattachés à l'affaire qui nous intéresse. Pas
ennuyeux mais pas franchement passionnant.
LUNDI.
TV. De beaux lendemains (The
Sweet Hereafter, Atom Egoyan, Canada, 1997 avec Ian Holm, Bruce Greenwood,
Sarah Polley, Arsinée Khanjian, Tom McCamus; diffusé sur
Canal + en ?).
Une petite ville de Colombie britannique est endeuillée par un
accident de car scolaire qui a tué une quinzaine de ses enfants.
Un avocat propose ses services aux familles pour attaquer la municipalité
et le constructeur du véhicule.
Je ne connaissais d'Atom Egoyan que le plus récent Ararat
(2002) et j'ai eu plaisir à retrouver ici toutes les qualités
que je trouvais alors au cinéaste. Comme Ararat, De beaux lendemains
est construit sur une trame narrative complexe qui multiplie les points
de vue et les époques. L'accident est évoqué en flash-back,
on suit l'avocat au cours de ses rencontres avec les différents
parents et deux ans plus tard, au cours d'un voyage en avion à
l'issue duquel il doit retrouver sa fille. Comme Ararat, De beaux lendemains
traite avec prudence et retenue un sujet extrêmement sensible, le
génocide arménien pour l'un, la perte de l'enfant pour l'autre.
L'histoire d'Ararat était condensée dans le tableau
d'un peintre rescapé du génocide, ici c'est l'histoire du
joueur de flûte de Hamelin qui, en voix off, sert de fil conducteur.
Le personnage de l'avocat est complexe, sa réelle compassion (il
a lui aussi, d'une certaine façon perdu sa fille en proie à
la drogue) ne masque pas le fait qu'il est en quelque sorte un avocat
vautour qui vient profiter de la peine des autres. Egoyan filme cela avec
lenteur et équilibre, sans dérouter le spectateur dans un
domaine narratif pourtant très emmêlé.
MARDI.
Courrier. Y envoie une carte postale
de Bruxelles. Le Mannecken-Pis plaît beaucoup aux filles.
Presse. Notre lieu de villégiature
exotique est en passe de devenir le centre de l'univers. Après
les notules, c'est Le Monde, toujours un peu en retard, qui en parle dans
un article consacré à l'annulation du Teknival, prévu
à Saint-Martial-sur-Isop (Haute-Vienne) : "Cette commune est
située dans le canton de Mézières-sur-Issoire, limitrophe
de la région Poitou-Charentes, très rurale et vouée
à l'élevage." On l'avait remarqué.
Vie sociale. Traditionnelle croûte
estivale avec les H.
MERCREDI.
Cinéma. Caroline emmène
Lucie voir Charlie et la chocolaterie. J'attends pour ma part la rentrée
et l'abandon des horaires d'été, qui ne me conviennent pas
vraiment, pour m'y remettre.
TV. Football. France - Côte
d'Ivoire 3 - 0.
Pas de doute. L'équipe de France a tout pour redevenir championne
du monde. Des matches amicaux.
JEUDI.
TV. People (Jet set 2) (Fabien
Onteniente, France-Espagne, 2004 avec Rupert Everett, José Garcia,
Ornella Muti; diffusé sur Canal + en juillet 2005).
Charles de Polignac, grand organisateur de soirées tendance, est
dans le creux de la vague. Pour se refaire, il entreprend d'organiser
les noces d'un roi de la nuit d'Ibiza.
3 zéros, Jet set, People : Fabien Onteniente s'est fait
le spécialiste de la mise en scène de milieux à la
mode, ceux du sport et de la société des médias.
Il veut peut-être en faire des oeuvres satiriques, ce qui ne marche
pas puisqu'on voit dans ses films des vedettes jouer leur propre rôle
avec complaisance, des footballeurs pour le premier, des stars de magazines
populaires pour les seconds. Faute de satire, on pourrait tout aussi bien
se rabattre sur le divertissement, ce qui était le cas avec 3
zéros, un film tout à fait regardable. Rien de cela
dans ce dernier film, qui est d'une vacuité peu commune. Le scénario
a la consistance d'une blague Carambar et on peut, en cherchant bien,
trouver deux gags : un groupe de mafiosi russes qui se lancent dans une
parodie de Village People et une chèvre enamourée après
avoir avalé des pilules aphrodisiaques. José Garcia est
mauvais comme un cochon, Rupert Everett s'ennuie à mourir. Une
seule chose à noter : Jean-Claude Brialy s'est fait la tête
de Michel Galabru dans La Cage aux folles, ce qui lui ouvrira peut-être
des perspectives pour la suite de sa carrière.
VENDREDI.
Courrier. Le phare de Chassiron (Charente-Maritime)
à marée basse.
TV. Manèges
(Yves Allégret, France, 1949 avec Simone Signoret, Bernard
Blier, Jane Marken, Frank Villard, Jacques Baumer, Mona Dol, Laure Diana,
Jean Ozenne, Gabriel Gobin; diffusé sur CinéClassics en
mars 2002).
Au chevet de sa femme mourante à la suite d'un accident automobile,
Robert découvre que celle-ci ne l'a jamais aimé et a joué
la comédie pour l'épouser et lui soutirer son argent.
Deux ans après Yves Allégret, Henri Decoin se servira de
la même situation, la révélation d'un amour factice
au chevet d'un mourant dans La Vérité sur Bébé
Donge. Manèges est sans doute le meilleur film d'Allégret,
dans lequel Simone Signoret, aussi diabolique que chez Clouzot, et Jane
Marken forment un couple de garces, mère et fille, proprement stupéfiant.
On est ici dans une noirceur proche de celle des films américains
de Bette Davis ou de La Bête humaine de Renoir. Allégret
y ajoute une forte dose de mysoginie (alors qu'il est à l'époque
marié à Signoret) pour donner sa vision d'une société
au sortir de la guerre où l'appât du gain, la fausseté
et la vulgarité sont les valeurs dominantes. Bernard Blier, en
mari berné qui voit tout s'écrouler autour de lui, est inoubliable.
SAMEDI.
Football. SA Spinalien - Lille B 1
- 0. Apparemment, le charme néfaste de R, qui fait sa rentré
en tribunes, ne fonctionne plus. Ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de villégiature exotique n°222 - 28 août
2005
DIMANCHE.
TV. Football. Troyes - Paris-Saint-Germain
1 - 1.
Je sais, il y a beaucoup de foot en ce moment dans ces notules et j'imagine
que ça ne fait pas partie des préoccupations majeures du
notulien de base. Patience, cela devrait de toute façon s'atténuer
avec la reprise du boulot et l'intérêt qui finit par s'émousser
au fur et à mesure que la saison avance. Mais je n'y peux rien,
ça fait partie de ma culture domestique, c'est une survivance de
mes instincts primitifs, comme la pêche, le tiercé ou la
chasse aux limaces. Heureusement, personne ne s'en est encore plaint à
la manière du distingué JT sur une liste de diffusion que
je fréquente : "Vous voulez encore que je m'agace et que je
vous dise ce que je pense de tous ces petits jeunes gens en culotte courte
qui courent bêtement après un ballon en faisant "You,
you, you", se sautent dessus et se roulent des pelles dès
que le susdit ballon est entré dans une espèce de filet,
tandis qu'une bande de décérébrés avinés
soufflent stupidement dans des trompettes, mirlitons, et autres langues
de belle-mère, leurs peinturlurages idiots (oui, mais aux couleurs
de leur club !) dégoulinant lamentablement sur leurs fanions au
fil de leurs éructations haineuses et vulgaires..." J'ai comme
ça une partie de mon héritage que je me refuse à
renier : Le Monde, oui, mais aussi L'Équipe, Alain
Resnais, oui, mais aussi Jean Girault, les Marx Brothers, oui, mais aussi
les Charlots, Proust, oui, mais aussi Desproges, le séminaire Perec,
oui, mais aussi la Colombière. J'apprécie certes les choses
raffinées mais je vendrais mes filles pour un sandwich merguez-moutarde
et préférerai toujours à celui des gommeux et des
sucrés de salon le voisinage de ceux qui fument des clopes et boivent
des bières au bar.
LUNDI.
Cinéma. Le Parfum de la
dame en noir (Bruno Podalydès, France, 2005 avec Denis Podalydès,
Sabine Azéma, Pierre Arditi, Olivier Gourmet, Jean-Noël Brouté;
vu en avant-première au cinéma Palace à Épinal).
Après son mariage avec Robert Darzac, Mathilde Stangerson se réfugie
au fort d'Hercule où personne, à commencer par Rouletabille,
ne croit à la mort de Larsan.
Ceux qui ont apprécié Le Mystère de la chambre
jaune dû à la même équipe retrouveront avec
plaisir personnages et acteurs dans cette suite réalisée
avec le même soin et le même entrain. Ceux qui, comme moi,
avaient eu une impression mitigée verront la confirmation de celle-ci.
L'aspect suspense du roman de Gaston Leroux est mis de côté
au bénéfice de la fantaisie, d'un humour un peu forcé.
Plus regrettable encore, le côté oedipien du personnage de
Rouletabille, amoureux de sa mère Mathilde et attaché à
la mort de son père Larsan, est évoqué de façon
beaucoup trop superficielle. Il faudrait voir, ce que je n'ai jamais eu
l'occasion de faire, les versions de Marcel Lherbier (1930) avec Roland
Toutain ou de Louis Daquin (1949) avec Serge Reggiani pour savoir si cette
histoire y est traitée comme la tragédie qu'elle est en
réalité, ou plutôt en littérature.
MARDI.
Vie brève. En règle
générale, les appareils photo ont chez nous une durée
de vie d'un an, pas plus. Lorsque ma gestuelle, héritée
des grands burlesques américains, s'en mêle, ce seuil n'est
même pas atteint : malgré un amorti désespéré
du cou-de-pied, j'expédie ad patres le dernier exemplaire
acquis le 1° octobre dernier.
Cinéma. Madagascar (Eric
Darnell & Tom McGrath, E.-U., 2005).
Une bande d'animaux s'échappe du zoo de New York et découvre
la vie sauvage.
Si l'on a vu, par goût ou par obligation familiale, les deux volets
de Shrek et Gang de requins, les dernières productions
Dreamworks, cette aventure animale constituera une grande déception.
Une histoire très faible et rapidement épuisée, un
visuel plutôt pauvre, des scènes bavardes dans lesquelles
les répliques, traduites en français branché, se
chevauchent jusqu'à l'incompréhensible, une ou deux trouvailles
par demi-heure, le bilan est maigre.
MERCREDI.
Vie nomade. Départ pour Paris
par le 7 heures 40.
Lecture. Le brasier de l'ange
(Burning Angel, James Lee Burke, 1995, Hyperion, New York; 1998,
éditions Payot et Rivages pour la traduction française,
coll. Rivages/Thriller; traduit de l'américain par Freddy Michalski;
360 p., 139 F).
Ça y est, je suis à jour dans la série consacrée
à David Robicheaux, enquêteur de New Iberia (Louisiane),
ayant lu les dix titres traduits en français à ce jour.
Je quitte la Louisiane et ne pense plus y retourner : j'ai ma dose de
bayous, de champs de canne à sucre, de mousse espagnole, de bouquets
de pacaniers, de routes en coquillages concassés et d'enseignes
Jax oscillant au fronton des bars louches. L'élément naturel
est une des composantes essentielles des récits de Burke et il
est d'autant plus précieux ici que l'enquête de Robicheaux
est absolument incompréhensible. L'autre élément
important est l'histoire de ce pays : pas une enquête de Robicheaux
sans qu'apparaissent à un moment un autre les fantômes des
esclaves ou des combattants de la Guerre de Sécession. La nature,
l'histoire et, troisième élément, la violence quotidienne
d'une contrée, d'une ville (La Nouvelle-Orléans) où
la frontière entre le bien et le mal n'existe plus et où
Robicheaux se désespère de pouvoir, par moment, rétablir
un semblant de justice. Cette violence, James Lee Burke aime à
la contenir le plus longtemps cachée, jusqu'à ce qu'elle
explose à la fin d'un paragraphe comme dans l'incipit de Brasier
de l'ange :
"La famille Giacano avait complètement verrouillé les
trafics des paroisses d'Orléans et de Jefferson à l'époque
de la Prohibition. La charte avalisant son droit à exercer son
emprise lui venait naturellement de la Commission de Chicago, et aucune
autre famille du crime ne s'était jamais hasardée à
empiéter sur son territoire. En conséquence, toute la prostitution,
le recel, le blanchiment de l'argent, le jeu, les prêts d'usure,
la mainmise sur les syndicats ouvriers, le trafic de drogue, et même
le braconnage du gibier en Louisiane du Sud devinrent à jamais
son domaine préservé. Arnaqueurs des rues, escrocs, monte-en-l'air
de bas étage, artistes de l'entôlage, pickpockets, barons
ou macs au petit pied, pas un ne remettait d'ailleurs cet état
de fait en question, sauf s'il leur prenait l'envie d'entendre la cassette
de ce que Tommy Figorelli (connu aussi sous les noms de Tommy la Figue,
Tommy les Doigts, Tommy les Cinq) avait eu à dire en essayant de
couvrir le geignement d'une scie électrique, juste avant qu'on
le congèle et le suspende, en pièces détachées,
aux pales de bois du ventilateur de sa propre boucherie."
Curiosité. Belle phrase pour thème anglais : "J'aimerais
beaucoup que tu ne me tutoies pas en m'appelant par mon prénom."
(p. 218)
Cinéma. Mademoiselle Gagne-tout
(Pat and Mike, George Cukor, E.-U., 1952 avec Spencer Tracy, Katherine
Hepburn, Aldo Ray, William Ching, George Mathews, Sammy White; vu au Reflet
Médicis, rue Champollion, V°).
Une monitrice d'éducation physique refuse un mariage tout fait
et passe sous la coupe d'un manager qui a su déceler ses talents
de sportive. Elle devient championne professionnelle de tennis et de golf.
C'est la septième apparition du couple Tracy-Hepburn au cinéma.
A ce moment de leur carrière, on écrit des comédies
spécialement pour eux et ils reproduisent sans mal à l'écran
la complicité qui est la leur dans la vie civile. La machine est
merveilleusement bien rôdée et est ici agrémentée
par de longues séquences en extérieurs où Katherine
Hepburn fait étalage de ses réelles qualités de golfeuse
et de joueuse de tennis. Le manager bourru, qui entend la diriger comme
il le fait avec les autres membres de son écurie (un boxeur à
moitié débile et un cheval de course), tombe sur un bec
et sous son charme. Le vainqueur final n'est pas la femme, qui a su amadouer
le mâle dominant, mais bel et bien le couple, indissociable, "fifty-fifty,
five o-five o" qui est le leitmotiv du film.
On note au générique la présence de Charles Buchinski
qui fera carrière sous le nom de Charles Bronson et qui reçoit
ici une rossée magistrale de la belle Katherine.
Vie parisienne. Vie studieuse en l'occurrence,
puisque je partage mon temps entre la BiLiPo et le Louvre, entre mon Atlas
de la Série Noire et ma Mémoire louvrière.
JEUDI.
Vie parisienne (suite). Je m'offre
trois heures de déambulation, sans être trop gêné
par la pluie, de la Tour Eiffel à la BiLiPo, via l'École
Militaire, le siège un rien délabré de l'UNESCO,
les Invalides (belle devise sur la statue de Lyautey : "Le patriotisme
lorrain est inséparable du patriotisme français"),
la rue de Varenne (Musée Rodin, Hôtel Matignon), le boulevard
Raspail et la rue Sébastien-Bottin où l'immeuble Gallimard
ne semble guère en effervescence à l'approche de la rentrée
littéraire.
Lecture. Dictionnaire des clichés
littéraires (Hervé Laroche, Arléa, 2001; 192 p.,
15,24 €).
Hervé Laroche propose un voyage amusant au pays des clichés
littéraires, un monde merveilleux dans lequel les foules sont toujours
bigarrées, les cavalcades effrénées, les cendres
encore tièdes et les décombres encore fumants, la susceptibilité
maladive ou à fleur de peau, où les escaliers sentent l'encaustique
et non la cire, où les coups de minuit sont toujours égrenés
et, précision rassurante, au nombre de douze et où, s'il
l'on conquiert, c'est toujours de haute lutte. Un voyage amusant mais
inconfortable car on a vite fait de se rendre compte que le cliché
est partout et que, notamment, les notules en pullulent. Cependant, il
est parfois malaisé de démêler le pur cliché
("mot ou locution d'origine artistique, formant image, et qui est
répété sans réfléchir" selon Charles
Dantzig, auteur de La guerre du cliché) de la métaphore
ou de la périphrase ordinaires. Par ailleurs, certaines entrées
du dictionnaire présentent plus les caractéristiques du
pléonasme que du cliché ("cerner de toutes parts"),
quoique les deux ne soient pas incompatibles. Hervé Laroche attribue
le succès de certains clichés à des critères
morphologiques. Ainsi, le y d'abysse et le î d'abîme seraient
irrésistibles, le mot ondoyer serait lui aussi irrésistible
à cause de la petite houle créée par le y, et le
mot torrent (de larmes, de paroles, de musique, d'amour, de tendresse,
de haine, de passion, de lumière, de sang, etc.) aurait "sur
le flot l'avantage de ces deux r qui roulent, emportent comme un torrent".
Une autre raison de ce succès peut être le caractère
obscur de certains termes : si on trouve autant d'yeux "chassieux"
et de silhouettes "bien découplées", c'est avant
tout parce qu'on ne sait pas vraiment ce que ces adjectifs veulent dire.
Chaque entrée est suivie d'un exemple, confectionné par
l'auteur dans un registre sentimental bas de gamme qui cherche à
parodier les produits préfabriqués du genre Harlequin ("Nue
sur sa couchette, elle luttait contre la touffeur de la nuit en agitant
son exemplaire dépenaillé de Tristes tropiques").
Il aurait peut-être été plus intéressant d'aller
chercher des citations chez de "vrais" auteurs. Il n'y a pas
de littérature sans cliché et il est aisé d'en dénicher
chez les classiques, dans les traductions des Série Noire des années
50 qui en regorgent ou dans les ouvrages de Philippe Delerm pour qui le
cliché est un art de vivre. Enfin, comme dans tout dictionnaire,
on peut regretter certains oublis : l'auteur aurait pu faire un sort à
l'adjectif "éponyme", ou à l'expression "travail
de deuil", même si, il est vrai, on est plus ici dans le domaine
du cliché journalistique que du cliché littéraire.
Extraits. "accoutrement : toujours étrange. Un accoutrement
normal n'intéresse personne.
confectionner : dans la vie ordinaire, on se fait un sandwich; dans la
vie littéraire, on le confectionne. Il n'en est que meilleur.
demi-nue
: beaucoup plus audacieux que nue, évidemment. Elle fit irruption
dans le salon, demi-nue, échevelée, hagarde. On ne précise
jamais quelle moitié.
joncher
: beau mot qu'on aime voir souvent. Ne joncher que d'une seule catégorie
de choses à la fois. Par exemple, pour un accident d'avion en automne,
choisir, pour joncher le sol, entre les feuilles, les débris et
les cadavres.
oublieux
: très chic, surtout au féminin. Attention, rien à
voir avec l'étourderie : on n'est pas oublieux de son parapluie,
mais de sa promesse, de ses résolutions, de son engagement et,
surtout, de soi-même. Comme perdu dans un songe, oublieux de lui-même,
il se soulagea sur le mur du cimetière. Qui est oublieux de soi
ne s'oublie pas pour autant.
dire
: l'usage de ce mot trivial est toléré à raison d'une
occurrence par dialogue, pas plus. (suit une liste fournie de substituts)
Les vrais virtuoses refusent toutefois ce genre de facilité. S'interdisant
tout emploi de ce mot impur, ils n'hésitent pas à remplacer
dire par n'importe quel verbe. Je constate plutôt que tu
bandes encore, posait-elle avec précaution l'extrémité
de deux doigts sur le renflement du pantalon." (Ce qui me rappelle
le magnifique "Pardon, péta-t-il" qui m'avait été
signalé par un notulien).
A relire : Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert.
VENDREDI.
Lecture. Des contradictions des stoïciens
(Plutarque, I°-II° siècle; traduction, présentation
et notes de Pierre-Maxime Schuhl in Les Stoïciens, Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade n° 156, 1504 p., 52,90€).
A trois ou quatre siècles de distance, Plutarque reprend les écrits
de Chrysippe, fondateur de la doctrine stoïcienne, pour en souligner
les contradictions. A lire Plutarque, on a fortement l'impression que
Chrysippe a écrit tout et son contraire, même si ce sont
parfois des points de détail très précis qui retiennent
son attention.
Extrait. "Mais si l'on dit que l'assentiment se conforme au destin
parce que le destin produit des représentations qui attirent l'assentiment,
comment le destin ne serait-il pas en conflit avec lui-même en produisant
souvent et dans des occasions importantes des représentations divergentes
et qui attirent la pensée en des sens contraires ?" Oui, comment,
hein, comment ?
SAMEDI.
Football. AS Nancy - Lorraine - Stade
Rennais 6 - 0. C'est peut-être le premier et le seul jour de ma
vie où, par solidarité avec R. et par manque d'affinité
avec Nancy, je me sens breton. Pour l'occasion, je suis servi.
Bon dimanche.
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