Notules
dominicales de villégiature exotique n°207 - 1er mai 2005
DIMANCHE
1.
Vie sociale. Journée plantureuse
qui débute dans une cantine alsacienne où nous célébrons
les cinquante ans de mariage des parents de Caroline. Pour la peine, nous
les envoyons quelques jours en voyage. Un ascenseur neuf était
hors de prix. A peine le temps de dénouer nos serviettes que nous
nous retrouvons dans une ferme-auberge à Moyemont, pour un concert
du Rêve du Diable, tête de pont des notules au Québec.
LUNDI 1.
Vie hippique. Je suis né le
7/5/60. Depuis la nuit des temps, je joue toujours le 7-5-6 au tiercé.
C'est aujourd'hui la première fois que je vois sortir cette combinaison.
Dans le désordre, mais comme les cotes sont avantageuses, la somme
gagnée est rondelette et constitue, je crois bien, le meilleur
coup de ma carrière de turfiste calamiteux.
Lecture. Viridis Candela (Carnets
trimestriels du Collège de 'Pataphysique n° 16, 15 juin 2004;
128 p., sur abonnement).
Ce que j'aime dans la 'Pataphysique, c'est que lorsqu'elle s'attache à
un sujet, elle en extrait tout le suc, en choisissant de préférence
des angles d'attaque inattendus et riches en révélations.
Là où, par exemple, la religion ne retient de la Crucifixion
que la figure du crucifié, la 'Pataphysique s'intéresse
aux clous, nombre, forme, matière, longueur. Cette livraison est
d'ailleurs en rapport avec les Écritures puisqu'entièrement
consacrée à Adam. C'est à mon goût le meilleur
numéro de ces Carnets depuis que je les fréquente, un monument
d'érudition qui fait appel à des écrits anciens,
obscurs, des évangélistes apocryphes, des exégètes
à la limite de la folie littéraire. Tout sur Adam : chronologie,
biotope paradisiaque, son âge, son anatomie (sa côte, bien
sûr, mais aussi son nez, ses poils, son intestin grêle, son
appareil uro-génital...), sa vie intellectuelle, sa descendance.
A propos de celle-ci, un article magistral présente le meurtre
d'Abel par Caïn vu comme un énigme policière : lieu
du crime, heure du crime, arme du crime, mobile du crime, témoins,
complices, indices, tout est passé en revue. C'est bien par de
tels dossiers que la 'Pataphysique mérite qu'on l'appelle "la"
Science.
TV. Je te tiens, tu me tiens par
la barbichette (Jean Yanne, France, 1978 avec Jean Yanne, Mimi Coutelier,
Jacques François, Jean Le Poulain; diffusé sur Canal + en
juin 2004).
Patrice Rengain, célèbre animateur de télévision,
a été kidnappé. L'inspecteur Chodaque mène
l'enquête et fait connaissance avec l'envers du décor télévisuel.
C'était la belle époque où l'on pouvait faire une
satire de la télévision, avant que celle-ci ne prenne les
choses en main et ne devienne sa propre caricature. Jean Yanne prépare
ici le terrain à Yves Boisset (Le Prix du danger) et Claude
Chabrol (Masques) avec sa manière, c'est-à-dire sans
grande finesse mais avec une certaine jubilation dans la charge qui le
rapproche de Mocky. Le désir de mettre en valeur sa compagne, Mimi
Coutelier, parasite un peu le propos mais laisse tout de même place
à de bons numéros d'acteurs, Jean Le Poulain et Jean-Pierre
Cassel en tête. Le récit est fréquemment interrompu
par de faux spots publicitaires tout à fait dans l'esprit de Hara
kiri.
MARDI 1.
Courrier. Arrivée d'un disque
de Wes Montgomery.
Vie sociale. Visite du Rêve
du Diable.
Lecture. Histoires littéraires
n° 14 (revue trimestrielle consacrée à la littérature
française des XIX° et XX° siècles, avril-mai-juin
2003, Histoires littéraires et Du Lérot éditeurs;
256 p., 20 €).
En ouverture, une version inédite de "L'Artiste et son temps",
d'Albert Camus, différente de celle qu'il livra à Upsal,
au moment du Prix Nobel 1957. Un texte fort : "Il vaut mieux, selon
moi, faire sa part à l'époque, puisqu'elle la réclame
si fort et reconnaître froidement que le temps des chers maîtres,
des artistes à camélias et des génies montés
sur fauteuil est terminé. Créer aujourd'hui, c'est créer
dangereusement. Toute publication est un acte, et cet acte expose aux
passions d'un siècle qui ne pardonne rien. La question n'est pas
de savoir si cela est ou n'est pas dommageable à l'art. La question
pour tous ceux qui ne peuvent vivre sans l'art et ce qu'il signifie, est
seulement de savoir comment perpétuer l'art dans un monde qui le
menace et comment, parmi les polices de tant d'idéologies (que
d'églises, quelle solitude !) l'étrange liberté de
la création peut rester possible." Et plus loin, cette opinion
surprenante, d'un Camus quasi oulipien : "Il y a un mot de Gide que
j'ai toujours approuvé mais qui peut susciter un malentendu : "L'art
vit de contrainte et meurt de liberté." Il est vrai. Mais
il ne faut pas en tirer que l'art puisse être dirigé. L'art
ne vit que des contraintes qu'il s'impose à lui-même; il
meurt des autres." On parle beaucoup de Sartre ces jours-ci, mais
ça ne doit pas empêcher de relire Camus.
Une autre citation, qui pourrait causer des ravages dans un test à
l'aveugle : "Il a été tué à Spincourt,
Vernisson. On passe devant un presbytère, figure-toi... Un bon
type Vernisson... Un vieux curé sort du presbytère et nous
dit comme ça : "Venez donc vous rafraîchir un peu mes
pauvres garçons !... Vous n'avez plus de jambes !... Vous êtes
rendus !..." Vernisson me dit : "Allons-y !" Garçon-livreur
au Printemps qu'il était, Vernisson. Moi j'y dis : "Je te
crois un peu, qu'on va y aller !" On a tiré nous-mêmes,
à la cave, du vin dans nos bidons... Nom de nom que c'était
frais. Et du vin de messe ! Pur jus de raisin ! [...] Qu'est-ce qu'on
s'est envoyé, mon vieux, dans la grande cuisine que je vois encore,
qui donnait sur un jardin plein d'artichauts et de choux-fleurs. C'était
les beaux temps de la guerre, tu sais !... On a pris quelque chose, comme
suée et comme coups de fusil, mais on se remuait, on se grouillait !
Vernisson, il a été tué quinze jours après.
[...] Aux environs de Douaumont, ça a bardé, tu sais !
Quatre fois, qu'on a contre-attaqué... Seulement, c'est leurs mitrailleuses
! J'sais pas comment que j'en suis sorti... [...] On n'y connaît
plus rien, une fois qu'on est dedans. Pan ! Boum ! V'lan ! Pfuiii
! Pfuiii ! Panhoum ! Patapoum ! Tacatacata ! Allez, les mitrailleuses
! Le 77 ! Le 150 !... Brran ! Brran ! patapoum !... Boum ! V'lan ! Pfuiii
! Tout l'orchestre, quoi !... Des rangs qui sont fauchés ! On reste
debout tout seul, on ne sait pas pourquoi ! Pan ! Boum ! Tacatacata
! Y a que d'aller en avant, c'est le meilleur moyen. On risque pas plus...
[...] La terre tremblait comme un blutoir de tarare. On me passe dessus,
c'était les Boches qui réattaquaient. On me repasse dessus
le poil ! C'était les Français et les Boches qui s'attaquaient
à la baïonnette. [...] ça s'est-y passé ce matin,
hier ou cette nuit ? j'en sais même plus rien !..." Céline
? Non : Jean Drault, Ceux qui en reviennent, Dodore l'anarchiste, Mort-Homme,
captivité, évasion, roman de 1917, donc bien antérieur
au Voyage au bout de la nuit, roman réédité
sous le titre plus simple de Dodore en 1929 et qu'André Hélard,
dans un article convaincant, considère comme une possible lecture
de jeunesse de Céline, avec les autres ouvrages de Jean Drault,
notamment la série consacrée au soldat Chapuzot.
TV. Triple agent (Éric
Rohmer, France, 2003 avec Katerina Didaskalou, Serge Renko; diffusé
sur Canal + en avril 2005).
1936. Un général tsariste réfugié à
Paris se livre à d'obscures activités d'espionnage.
Après L'Anglaise et le Duc, Éric Rohmer confirme
son éloignement des histoires contemporaines. Plus de contes moraux,
de comédies ou proverbes mais des intrigues présentant des
individus aux prises avec l'histoire, la Révolution française,
le Front Populaire, la Guerre d'Espagne. Le traitement cinématographique
reste cependant le même, si l'on oublie les peu convaincantes innovations
visuelles de L'Anglaise et le Duc : tout est axé sur le
dialogue, extrêmement riche, et filmé d'une manière
si élégante que la lassitude n'apparaît jamais. On
regrettera ici cependant l'obscurité voulue de l'histoire d'espionnage
qui débouche sur un épilogue qui n'explique rien du tout.
MERCREDI 1.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules qui arrive aux premières heures du jour. Normal : elle
émane d'un veilleur de nuit.
TV. La femme modèle
(Designing Woman, Vincente Minnelli, E.-U., 1957 avec Gregory Peck,
Lauren Bacall, Dolores Gray, Sam Levene, Tom Helore; diffusé sur
TCM en ?).
Un journaliste sportif épouse une créatrice de mode suite
à un coup de foudre réciproque. Les deux époux ne
tardent pas à s'apercevoir qu'ils ne fréquentent pas le
même monde.
Il ne faut pas longtemps au journaliste pour se rendre compte que sa place
n'est pas dans les défilés de mode et elle ne tarde pas
à comprendre qu'elle n'a rien à faire dans les salles de
boxe. A la comédie brillante fondée sur l'opposition de
deux modes de vie débouchant sur un constat d'échec qui
donne lieu à de beaux passages d'humour à froid, Minnelli
a su ajouter deux volets pour enrichir son film au-delà du minimum
syndical : une histoire de gangsters (le journaliste est menacé
par un promoteur de combats dont il a dénoncé les liens
avec le milieu) et un final époustouflant, une bagarre générale
traitée comme un ballet de comédie musicale. C'est le tarif
avec Minnelli : on en a toujours plus que ce que l'on est en droit d'attendre...
JEUDI 1.
Transhumance. Direction Mandelieu
- la Napoule pour une dizaine de jours de vacances en quartet. En chemin,
arrêt à la Porte de Lyon, dans un hangar à trucs mous
sous franchise belge où l'on distribue des figurines convoitées
par les filles. Un cri en arrière-cuisine, sans doute causé
par une pénurie fromagère : "Y a plus de chèvre
!" et l'envie de répondre à haute et claire voix :
"C'est pas grave, donnez-moi une femme." Le tunnel sous Fourvière
est fermé pour cause de travaux, l'incohérence des déviations
proposées nous amène à nous fourvoyer de façon
assez agréable dans la ville, jusqu'à la place Bellecour.
VENDREDI 1.
Vie vacancière. Ciel bleu pour
le premier jour, mais ça risque de ne pas durer. Nous trouvons
judicieux de concentrer toutes les activités de plein air, billes,
balles, bulles, boules prévues pour la semaine sur cette seule
journée, à la grande satisfaction des filles impatientes
de tâter l'eau de la piscine. En bon perd-de-famille, c'est à
moi de montrer l'exemple. J'ai l'impression de tremper dans le détroit
de Behring.
SAMEDI 1.
Lecture. Pour le meilleur et pour
le pire (Din, til doden; Gunnar Staalesen, Gyldendal Norsk
Forlag AS, 1979; Gaïa Éditions, coll. Polar, 2002, pour la
traduction française; traduit du norvégien par Elisabeth
Tangen et Alexis Fouillet; 320 p., 15 €).
Varg Veum, détective privé de Bergen, voit débarquer
dans son bureau un gamin qui vient de se faire piquer son vélo.
Cet incident plutôt banal n'est que le prélude à une
série de meurtres.
Le polar nordique ne se limite pas à Henning Mankell. Celui-ci
a des collègues dans son propre pays (Edwardson, qui essaie de
marcher sur ses traces mais qui, avec le commissaire Winter, ne crée
qu'une pâle copie du commissaire Wallander) et dans le reste de
la Scandinavie, collègues que l'on connaît pour la plupart
grâce au travail de petits éditeurs comme Odin ou Gaïa.
C'est ainsi que l'on découvre petit à petit les aventures
de Varg Veum, le héros de Gunnar Staalesen, plus de vingt ans après
leur sortie en Norvège. Veum, qui apparaît dans une douzaine
de romans (celui-ci est le deuxième traduit) est un privé
à l'américaine, qui attend le client dans un bureau miteux
et poussiéreux en calmant sa solitude à grandes rasades
d'aquavit. Solitaire comme il se doit, bagarreur quand il le faut, désabusé
mais perspicace, il ne diffère de ses modèles que par un
côté fleur bleue, un sentimentalisme surprenant qui donne
lieu à de longues digressions sur l'amour, la vie de couple, la
fidélité qui virent parfois à la complaisance. Mais
à côté de cela, le cadre inhabituel (géographique
mais aussi social) et l'intrigue soignée qui ne manque pas de surprises
apportent un plaisir de lecture qui n'est pas dû qu'à l'exotisme.
Extrait. "Je souris. Ils étaient d'une autre trempe que les
copains de Joker. Ceux-ci ne faisaient que parler. On voit ce genre de
choses sur les visages. Ils étaient tout simplement à l'âge
où quiconque de plus de vingt ans est ridicule, et à partir
du moment où ils étaient en groupe, il fallait que quelqu'un
fût drôle. J'avais naguère été à
leur place, l'un d'entre eux. Sans moto, c'est vrai, mais néanmoins.
Et je savais ce qui les attendait quand ils rentraient chez eux. Quand
ils rentraient, ils se retrouvaient devant leur miroir et étudiaient
leurs furoncles avec autant d'intensité que s'il s'agissait des
problèmes liés à la surexploitation des ressources
naturelles dans le monde, ou regardaient avec perplexité entre
leurs jambes en se demandant ce qu'ils étaient censés faire
de ces trucs-là, et s'ils ne trouveraient pas bientôt preneur.
C'était un âge impitoyable et malheureux, une période
de confusion dont personne ne se remet jamais totalement - car on porte
les traces de ces années comme des cicatrices dans l'âme,
pendant des années et des années. C'étaient des années
dont je n'avais jamais aucune nostalgie. A certains moments, j'aurais
voulu avoir de nouveau sept ans, et à certains autres, j'aurais
voulu revenir à vingt-sept ans. Mais je n'ai jamais souhaité
avoir de nouveau dix-sept ans."
DIMANCHE 2.
Vie vacancière. La promenade
sur la plage tourne court. Il fait un vent à décorner les
boeufs et j'apprécie modérément le sable dans les
lentilles. En longeant la côte, je découvre que Théoule-sur-Mer
se proclame "cité de l'écrit". Soucieux de profiter
au maximum du patrimoine local, je me promets d'y revenir pour rédiger
mes cartes postales.
Vie hippique. Je fête mes retrouvailles
avec le PMU de Mandelieu par un quinté qui pulvérise mon
record tout neuf. Pour connaître les rapports, je me livre à
une expérience inédite : regarder TF1 de 20 heures
30 à 21 heures, Claire Chazal, Sophie Marceau, la minute bricolage,
la météo, la minute littéraire (consacrée
à la promotion de... Da Vinci Code), un tas de pastilles
multicolores entrecoupées d'interminables plages publicitaires.
J'ai du mal à croire qu'autant de gens qu'en annoncent les instituts
de mesure d'audience s'appuient ça tous les soirs. En tout cas,
l'aventure aura permis à Alice d'apprendre que l'homme en robe
coiffé d'une tiare qui apparaissait dans les informations n'était
pas saint Nicolas.
Lecture. Une vieille querelle
(Stephen Carrière, Albin Michel, 2004; 236 p., 15 ; sélectionné
pour le Prix René-Fallet 2005).
LUNDI 2.
Vie hippique (suite). Une fois en
possession des rapports (non communiqués par TF1 hier soir, c'était
bien la peine), je renonce à aller chercher mes gains au PMU local.
J'ai trop peur que les tenanciers, avec leurs têtes de Sopranos,
n'étouffent mon ticket gagnant et je préfère attendre
de regagner nos terres pour toucher mon pactole.
Vie médiatique. In Rome,
do as the Romans. Ici, j'écoute Radio Monte-Carlo le matin.
Une aventure aussi instructive que la vision de TF1 le soir. Hier et samedi,
tout en écoutant des disques de Michel Delpech, on y dissertait
sur la durée de vie des conduites en PVC, sur le bien-fondé
de poser une porte avec les gonds en dehors, les mérites du dernier
modèles des automobiles Peugeot et la durée d'ensoleillement
nécessaire à je ne sais plus quelle variété
de plante. Ce matin, l'événement le plus important semble
être le trentième anniversaire de la mort de Mike Brant.
Si je pouvais recevoir RMC à Épinal, j'oublierais très
vite France Culture.
MARDI 2.
Vie dépensière. Devenue
soudain plus indulgente face à mes frasques de parieur invétéré,
Caroline file à Cannes histoire de faire chauffer la carte bancaire.
TV. La Soupe aux choux (Jean
Girault, France, 1981 avec Louis de Funès, Jean Carmet, Jacques
Villeret, Claude Gensac; diffusé sur France 2 le soir même).
Deux paysans du Bourbonnais reçoivent la visite d'un extra-terrestre.
Il faut être en vacances pour accepter de revoir ce film sans avoir
l'impression de perdre son temps. Si le roman de Fallet a été
assez malmené dans l'aventure, les auteurs ont tout de même
pris soin de conserver les trois piliers de sa vie bourbonnaise : Jaligny,
l'Hôtel de France et Aimée, la patronne du bistrot en question.
MERCREDI 2.
Lecture. No Woman's Land (Marianne
Costa, Grasset, 2004; 432 p., 19,50 €; sélectionné
pour le Prix René-Fallet 2005).
JEUDI 2.
Lecture 1. Le dernier degré
de l'attachement (G. Hoctan, Denoël, 2004; 180 p., 15 €;
sélectionné pour le Prix René-Fallet 2005).
Lecture 2. L'odeur de la menthe
(Anne Kanapitsas, Arléa, coll. 1°/mille, 2004; 136 p., 12 €;
sélectionné pour le Prix René-Fallet 2005).
VENDREDI 2.
Vie vacancière.
Je visite le Musée d'Art Moderne et d'Art Contemporain de
Nice, à la recherche d'une exposition Van Dongen. Seulement, j'ai
dû me tromper de ville, de musée ou de date (je ne suis pas
encore expert dans la lecture de Nice Matin, qui n'a toujours pas titré
"On est toujours sans nouvelles du millionnaire du PMU") : ce
n'est pas Van Dongen qui est à l'honneur ici mais Alain Jacquet
avec une exposition intitulée "camouflages et trames".
C'est pour moi l'occasion de découvrir cet artiste et sa technique
de camouflage d'oeuvres du répertoire (Monet, Botticelli avec la
coquille de Vénus qui se confond avec l'emblème du pétrolier
Shell, Ingres, Lichtenstein...), qui culmine avec sa recréation
de Bonjour, Monsieur Courbet où les personnages sont devenus
des gélules géantes, et son oeuvre la plus connue, le Déjeuner
sur l'herbe de Manet recomposé en tableau vivant photographié.
Les collections permanentes du musée donnent un bel aperçu
des grands noms de l'art contemporain (Rosenquist, Warhol, Saint Phalle,
Tinguely, César, Christo, Malaval et une aile entière dévolue
à Yves Klein) et surtout font la part belle à École
de Nice, qui fut un foyer souvent opposé à la scène
parisienne avec des mouvements comme Fluxus et Supports-Surfaces et des
artistes comme Arman, Ben et Claude Viallat.
Lecture. Clara la nuit (Catherine Locandro, 2004; 176
p., 14 €; sélectionné pour le Prix René-Fallet
2005).
Mission accomplie et fin des devoirs de ces vacances, traditionnellement
consacrées à la lecture des premiers romans en lice pour
le Prix René-Fallet. Cinq romans, deux qui tombent des mains au
bout de deux pages, un autre au bout de cent vingt (dommage car celles-ci
sont percutantes et pleines d'humour), un quatrième auquel on peut
accorder un intérêt poli parce qu'il raconte une histoire
et un cinquième qui possède une petite musique à
soi et qu'on se promet de défendre au moment du vote.
SAMEDI 2.
Vie vacancière (fin). Nous
remontons au nid sans encombres avec l'impression d'être partis
à la Toussaint et de revenir au mois d'août.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de villégiature exotique n°208 - 8 mai 2005
DIMANCHE.
Courrier. Les cartes postales reçues
en notre absence semblent attester que la Bretagne et l'Italie ont été
des destinations de vacances prisées par nos connaissances.
Courriel. 293 messages à dépouiller,
provenant en grande partie de listes de diffusion. Une fois de plus, la
[listeoulipo] a été secouée par des problèmes
éthiques, de libre expression et de censure qui deviennent lassants
à la longue. Sur le plan personnel, je trouve trois demandes d'abonnement
aux notules, un bel aptonyme (un Lepretre prêtre), des photos de
salons pour l'Invent'Hair ("L. Coif." à Mesnil-le-Roi
et "Hair marin" à Dieppe). Comme il faut aussi traiter
les réponses et concocter le nouveau numéro du Diasporama,
je laisse à regret les filles partir pour Saint-Jean-du-Marché.
LUNDI.
Cinéma. Promesses (Promises,
B.Z. Goldberg, Justine Shapiro & Carlos Bolado, E.-U., 2001; vu dans
le cadre de la formation Collège au cinéma).
Documentaire.
De 1995 à 2000, soit entre les deux Intifada, Goldberg et son équipe
ont filmé des enfants d'Israël : Yarko et Daniel, jumeaux
d'une famille juive laïque, Sanabel et Faraj, enfants de réfugiés
palestiniens, Moishe, fils de colons juifs, Shlomo, fils de rabbin, Mahmoud,
jeune Arabe de Jérusalem. Un territoire géographique limité,
Jérusalem et ses alentours, dans lequel cohabitent des mondes totalement
opposés. Dans un premier temps, les enfants n'utilisent la parole
qui leur est donnée que pour livrer un discours convenu, hérité
de leurs parents et de leurs coreligionnaires. Chacun se dit héritier
légitime de la terre qu'il veut habiter, chacun est sûr de
son bon droit. Puis, on assiste à une tentative de scénarisation
du documentaire : Goldberg imagine une rencontre, dans une colonie,
entre les jumeaux juifs et Faraj, le plus virulent des jeunes Palestiniens,
et réussit à l'organiser. Un moment d'idéal ou les
enfants partagent repas et jeux mais qui ne trompe personne : c'est Faraj
lui-même qui casse le rêve en déclarant que cette situation
fausse n'existe que par le cinéma, que les choses redeviendront
comme avant dès que les cinéastes auront terminé
leur film... On le voit sur des images tournées deux ans plus tard
: les mêmes enfants ne manifestent plus qu'une belle indifférence
pour ceux de l'autre camp, ils ont maintenant des problèmes plus
personnels : les jumeaux, par exemple, vont faire leur service militaire
et affronter la réalité du conflit. L'intérêt
du film est justement d'éviter l'optimisme béat vers lequel
on le croyait tendre (même si l'épilogue lourdement symbolique
y revient) et de faire preuve d'une certaine lucidité (imposée
par les faits, peut-être contre la volonté des auteurs) tout
en ménageant des moments de grande émotion.
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 10, diffusé la veille sur Jimmy).
Bien entendu, j'avais programmé un enregistrement hebdomadaire
pour ne rien rater pendant notre absence mais on ne va pas s'étendre
une fois de plus sur les prouesses techniques dont je suis capable. Comme
l'intérêt pour les aventures de la famille Fisher s'est considérablement
émoussé depuis le début de cette quatrième
saison, on ne souffre pas trop du trou de deux épisodes. Les techniciens
chargés du sous-titrage ont aussi l'air de s'ennuyer un peu et
s'amusent comme il peuvent en balançant des répliques comme
celle-ci : "Moi aussi je t'aime, Feorge. Sa tu vaux être mon
lari et que je sois da femme..."
MARDI.
Vie chorale. Nous assistons en quatuor
au spectacle donné par les élèves de quatre collèges
du coin (dont celui qui me fournit un local pour la sieste) dirigés
de main de maître par l'ami F.
MERCREDI.
Lecture. Vies et opinions des philosophes,
Livre VII (Diogène Laërce, III° siècle avant Jésus-Christ;
traduction, présentation et notes de Pierre-Maxime Schuhl in Les
Stoïciens, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n°
156, 1504 p., 52,90 €).
C'est le seul texte parvenu jusqu'à nous qui donne quelques renseignements
sur le stoïcisme ancien, celui des deux fondateurs, Zénon
et Chrysippe, et de leurs suivants immédiats. Diogène Laërce
étudie les deux aspects annoncés dans son titre, la biographie,
fondée sur l'accumulation d'anecdotes et de citations, et l'étude
du système philosophique des premiers stoïciens. Cette partie
doctrinale, qui reprend les trois branches de la philosophie (logique,
morale, physique), surprend dans la mesure où on ne s'attend à
trouver, dans le stoïcisme, que ce qu'on est venu y chercher, c'est
à dire une attitude morale bien définie. Or les dogmes stoïciens
ici exposés montrent que la morale s'insère dans un système
universel qui traite aussi bien de la logique que de l'astronomie et de
la physique. Le livre se termine sur une vertigineuse énumération
des oeuvres de Chrysippe, auteur de "plus de sept cent cinq traités",
tous perdus.
Extrait. "Une de leurs opinions, c'est que tous les péchés
sont égaux; c'est ce que disent Chrysippe au quatrième livre
des "Questions morales", Persée et Zénon; si en
effet une chose vraie ne peut pas être plus vraie qu'une autre,
ni une chose fausse plus fausse, un mensonge non plus ne peut être
plus mensonge qu'un autre, ni un péché plus péché;
qu'on soit éloigné de Canope de cent stades ou d'un seul,
on est également hors de Canope; ainsi celui qui pèche plus
et celui qui pèche moins sont également en dehors de la
rectitude."
JEUDI.
Itinéraire patriotique départemental.
Découverte du monument aux morts de Belmont-lès-Darney.
TV. Une vie à t'attendre
(Thierry Klifa, France, 2004 avec Nathalie Baye, Patrick Bruel, Géraldine
Pailhas, Anouk Grinberg, Danielle Darrieux; diffusé sur Canal +
en mars 2005).
Alex est amoureux de Claire mais croise un jour son premier amour, Jeanne.
Désormais, entre les deux, son cœur balance.
C'est un film pour Jean-Bernard Pouy, amateur de poncifs cinématographiques
(voir le n° 1 de la revue Teckel) qui y trouvera matière
à enrichir sa collection de marronniers du cinéma. La valse-hésitation
du héros pris entre deux femmes constitue un véritable catalogue,
du voyage en Italie jusqu'aux adieux derrière une verrière
d'aéroport. Heureusement, la chose est gentiment interprétée
par Nathalie Baye et un Patrick Bruel un peu empâté, peut-être
parce qu'il a trop cru à son rôle de patron de restaurant.
Courriel. Arrivée de deux beaux
spécimens de capilliculture bretonne : "Sup Hair Coupe"
et "Tit et Touf, coiffure mixte" (sic).
VENDREDI.
Courrier. Des cartes postales en provenance
de Provence et de Loire-Atlantique.
SAMEDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules en provenance du Japon.
Football. F.C. Metz - R.C. Lens 1
- 1. Il m'aura fallu attendre l'âge de quarante-cinq ans pour assister
à un match de première division, on dit aujourd'hui Ligue
1, avec l'équipe de Metz chère à mon cœur. L'expédition
a été organisée dans les moindres détails
par R., ma bête noire préférée. Quand on est
comme moi habitué des ambiances feutrées du stade de la
Colombière où on entend renifler le spectateur assis dans
la tribune opposée et où on ne rate rien des noms d'oiseaux
que s'envoient les joueurs, il y a de quoi être surpris. Par le
comité d'accueil, d'abord, autour du stade, des CRS casqués
derrière des boucliers anti-émeute pour un match qui s'annonce
sans risque majeur. Par le stade ensuite, par la foule (19 802 spectateurs
recensés, soit approximativement 19 402 de plus qu'à
la Colombière), par le nombre des supporteurs lensois qui ont fait
le déplacement, par l'énergie déployée par
les kops opposés, par la qualité du jeu offert enfin : à
part à la télévision, il est bien rare que je puisse
admirer, dans les joutes épiques du Championnat de France Amateur
où ferraille l'équipe d'Épinal, à un contrôle
réussi ou à deux passes de suite qui aboutissent. Une soirée
parfaite, même sans la victoire, de toute façon impossible
en présence de R..
Bon dimanche.
Notules
dominicales de villégiature exotique n°209 - 15 mai 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
Les monuments aux morts sont à l'honneur aujourd'hui. Nous découvrons
celui de Belmont-sur-Buttant, un village où je mets les pieds pour
la première fois et où je trouve aussi de quoi enrichir
mon chantier Frontons.

LUNDI.
Courriel. Merci à BV pour la
photo du salon Cors'Hair à Saint-Malo.
Lecture. Les Mystifications littéraires
(Du Lérot éditeur, coll. "En marge", 2001; 192
p., 26,60 €).
Quatrième colloque des Invalides, 1° décembre 2000,
textes réunis par Jean-Jacques Lefrère et Michel Pierssens.
Je poursuis ma collection des actes du colloque des Invalides, qui constituent
une vraie mine pour les curieux en choses littéraires. La mystification
dont il est question ici n'est pas une notion facile à définir.
Il faut la distinguer de l'imitation, du pastiche, du plagiat, de la supercherie,
voire de l'escroquerie. La mystification, pour certains, est un jeu qui
doit avoir une fin et aboutir à une démystification comme
dans l'exemple célèbre du couple Gary/Ajar. Pour d'autres,
"les mystifications littéraires dûment répertoriées
constituent en réalité l'échec relatif de toute tentative
de mystification. La Mystification littéraire ne serait-elle pas
celle qui nous mystifie encore les uns et les autres et qui "idéalement"
continuera à mystifier les lecteurs pendant la nuit des temps ?"
(Jean-Pierre Goldenstein)
Dans ce cadre difficile à cerner, Dominique Noguez parle de ses
propres mystifications, il est aussi question de Jean-Baptiste Botul,
bien sûr, des faux inédits de Rimbaud signés Mitrophane
Crapoussin à une époque (1888) où il est d'autant
plus facile de faire du Rimbaud que personne ou presque ne l'a lu, de
Michel Leiris, pris par Jean-Jacques Thomas en flagrant délit d'insincérité,
de Francis Blanche, d'Edgar Poe et de personnages moins connus comme Léon
Bienvenu, dit Touchatout, ou l'Abbé Domenech, mystificateur involontaire.
A aucun moment cependant, et c'est le reproche que je ferais à
cette séance de travail, il n'est question du plaisir qu'il peut
y avoir à être mystifié, ou plus exactement à
découvrir qu'on a été mystifié. On peut réagir
à une mystification par la colère, voire la rage, s'emporter
contre la malhonnêteté du mystificateur ou sa propre crédulité,
on peut, si on est directement concerné, en appeler à la
justice mais on peut aussi, et c'est ce que j'ai éprouvé
ici en apprenant par exemple que Julien Torma n'avait jamais existé,
trouver cela délicieux. J'en parlais cet été, à
propos d'un autre genre de mystification, non littéraire celui-là
dans le numéro
173 des notules (Jeudi, Vie parisienne, suite) quand je pris le
tournage d'un film pour une véritable cérémonie commémorative.
Actualité. La mystification se porte bien. A preuve, ces jours-ci
l'accueil enthousiaste réservé à une nouvelle poétesse
russe, Maria Soudaïeva, traduite par Antoine Volodine (qui serait
l'auteur de ses poèmes).
Extrait 1 (qui n'a pas vraiment trait à la mystification mais au
roman québécois). "Peu à peu cependant, les
choses s'amélioreront et la littérature québécoise
deviendra une littérature "normale". Il faudra d'abord
se débarrasser de ce poids lourd épouvantable que fut Maria
Chapdelaine, écho trébuchant (si on veut bien me permettre
cette image épouvantable) du XIX° siècle. Il aura fallu
du temps, quelques décennies, mais ce n'est plus qu'un souvenir,
même s'il en reste des traces éparses. Un exemple bref :
au début des années 1980, Jean-Philippe Domecq publie un
roman intitulé Sirènes, sirènes au Seuil,
roman qui se passe dans le milieu de la course automobile, et précisément
de la course de Formule Un. Alors qu'il se trouve à Montréal,
le narrateur s'épanche lyriquement sur "ce pays de forêts
et de trappeurs". Voilà d'impressionnantes mânes de
Maria Chapdelaine et du XIX° siècle. Mais je l'affirme haut
et fort à mon estimable lecteur, mon semblable, mon frère
: si un jour vous vous retrouvez au centre-ville de Montréal et
que vous voyez autour de vous des forêts et des trappeurs, dites-vous
bien que vous venez nécessairement de fumer quelque chose de très
très fort. Faites extrêmement attention en traversant la
rue." (Jean-François Chassay)
Extrait 2. "Quatorzain pour aller à Bicêtre
Il hurlait "Mon nombril est un chrysobéryl
Mon corps est serti de feldspath et d'argyrose.
Ma couche est le pistil déhiscent d'une rose
Et c'est d'or pur que Zeus fit mon Membre Viril.
Mon père - clérical - et ma mère, l'étoile
Gamma du Petit Chien dorment sur le Liban
Et c'est pourquoi je hais l'infâme Caliban
A quatorze ans, j'entrai chez un marchand de toile
Peinte. Ce gaillard-là ne fut qu'un propre à rien.
Nabuchodonosor ! ô ! quel assyrien :
Moi, j'ai des cornes d'antilope dans la bouche.
Gazelles d'Andrinople, aux Juillets pluvieux !"
- Or, comme il se taisait, le médecin, un vieux
Rasé dit au gardien : "Qu'on le mène à la douche".
Mitrophane Crapoussin
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 11, diffusé la veille sur Jimmy).
Diable ! On a affaire à une série de haute volée
: au cours d'une scène qui se déroule dans un cours de création
artistique, le professeur cite Jean Baudrillard.
MARDI.
Vie perecquienne. Première
soirée de travail sur le Bulletin Perec que je dois rendre à
la fin de la semaine prochaine.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète une vieille
photo du marché couvert, du sent-bon, des salades à repiquer,
des billets de train, une biographie de Céline, un polar italien
et la nouvelle éditions, en trois volumes, du Guide des films
en collection Bouquins. Deux ou trois trucs à manger aussi, quand
même.
Cinéma. Lemming (Dominik
Moll, France, 2005 avec Charlotte Gainsbourg, Charlotte Rampling, Laurent
Lucas, André Dussollier, Jacques Bonnaffé, Véronique
Affholder, Michel Cassagne, Florence Desille, Emmanuel Gayet, Félix
Gonzales, Nicolas Jouhet, Fabrice Robert).
Un brillant ingénieur en domotique reçoit son patron et
l'épouse de celui-ci à dîner. Cette soirée
va dérégler son harmonieuse vie de couple.
Présenté en ouverture à Cannes, Lemming est tout
à fait dans la lignée de Harry, un ami qui vous veut
du bien, le précédent film de Dominik Moll et de Qui
a tué Bambi ? que son scénariste, Gilles Marchand, signa
l'an dernier. Le tandem joue dans un registre qu'il contrôle très
bien, le suspense, avec la création d'une ambiance inquiétante
issue d'un quotidien banal. A coup sûr, on va reparler de Hitchcock,
de La Corde et de Fenêtre sur cour peut-être
à propos de Lemming. Cependant, les histoires de Moll et
Marchand ne sont pas hitchcockiennes jusqu'au bout car la résolution
du suspense ne les intéresse pas et ils préfèrent
rester sur un mode déceptif, laisser au spectateur le soin de conclure
comme il veut. Comme Harry, Lemming s'accompagne également
d'une étude de couple qui rappelle cette fois plutôt les
films de François Ozon, impression renforcée par la présence
de Charlotte Rampling dans un rôle voisin de celui qu'elle tenait
dans Sous le sable. Il n'est pas question ici de dire ce qui se
noue entre les couples, de dévoiler ce qu'un lemming vient faire
dans l'histoire : j'ai surtout apprécié le film parce que
je ne savais rien du tout de l'intrigue... Disons simplement qu'on est
en présence d'un film habile, prenant, trop long aussi, qui confirme
un certain savoir-faire. Quant à parler de la présence de
Lemming en compétition officielle, il faut bien avouer que Dominik
Moll n'est pas David Lynch.
JEUDI.
Courrier. Je reçois une volumineuse
enveloppe de l'AGP avec des informations à mettre dans le Bulletin,
envoie des coupures à Y et à GN.
Vie perecquienne. Deuxième soirée de travail
sur le Bulletin Perec.
VENDREDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules qui va faire chuter la moyenne d'âge des notuliens.
TV. Pour rire ! (Lucas Belvaux,
France, 1996 avec Ornella Muti, Jean-Pierre Léaud, Antoine Chappey,
Tonie Marshall; diffusé sur ARTE en ?).
Parfaitement adapté à sa situation d'homme au foyer tandis
que sa compagne Alice mène une carrière d'avocate, Antoine
apprend un beau jour qu'Alice a un amant.
Sur le thème éculé de l'adultère, Lucas Belvaux
offre un caviar à Jean-Pierre Léaud avec ce rôle d'homme
trompé. Or, s'il y a quelqu'un que l'on imagine prendre très
mal l'annonce d'une pareille infortune, c'est Jean-Pierre Léaud.
Et c'est bien sûr ce qui se passe : Antoine invente des ruses pour
faire échouer cette liaison, joue les détectives d'une façon
aussi grotesque que dans Baisers volés, se fiche à
l'eau, finit par devenir ami avec l'amant d'Alice sans bien sûr
lui révéler les liens qui l'attachent à celle-ci.
Lucas Belvaux permet au comédien, stigmatisé par ses compositions
chez Truffaut et Eustache qu'il traîne parfois comme une série
de casseroles, de rebondir sans oublier son passé. Ainsi, au hasard
d'une scène de clinique, Antoine rencontre une infirmière
jouée par Françoise Lebrun et c'est le couple de La Maman
et la Putain qui est reconstitué. Le film est à voir
rien que pour cet échange :
"Mais on se connaît, non ?
- Mais non, certainement pas."
Et Françoise Lebrun s'en va, laissant le cinéphile un peu
rêveur...
SAMEDI.
Vie de perd-de-famille. Je rougis
parfois du modèle que je peux donner à mes enfants.

Football.
Après l'escapade messine, retour aux dures réalités
locales avec une défaite du SAS contre l'AS Yzeure (1-2). Désespérant.
Vie sociale. Je renonce à me
présenter à une cérémonie apéritive
après avoir été réduit à l'état
de serpillière par une violente ondée, ce qui ne me fâche
pas outre mesure.
Lecture. Le rouge et le vert
(Jean-Bernard Pouy, Gallimard, 2005, coll. Série Noire n° 2731;
162 p., 8 €).
Jean-Bernard Pouy est partout. A la radio, où il est un des piliers
des Papous de France Culture, dans sa revue Teckel qui en est à
son troisième numéro, et même si son Poulpe a fini
noyé, il continue de publier à tour de bras : des textes
pour La Vie du rail, des textes polémiques (Je hais le
cinéma, chez ADK), des ouvrages en collaboration avec Patrick
Raynal (La farce du destin), des polars pour des petits éditeurs
comme Les Contrebandiers ou Terre de brume. Sans oublier
la Série Noire à laquelle il est resté fidèle.
Or il faut bien admettre qu'à force de se dépenser dans
tous les azimuts, Pouy se disperse et s'essouffle. A preuve ce polar où
le manque d'inspiration se fait franchement sentir. On y voit un "nez",
un créateur de parfum, chargé de jouer les détectives
et d'enquêter sur ce qu'il veut par un commanditaire rencontré
au hasard d'un dîner mondain. En consacrant la totalité du
livre à montrer un personnage incapable de dénicher un sujet
d'enquête correcte, Pouy, peut-être volontairement, souligne
son propre manque d'inspiration. Alors il digresse, sur Capri, sur le
Retable d'Issenheim, sur Godard, sur la marche du vaste monde, il réutilise
des morceaux de Papous (les confessions d'une pierre ponce), il utilise
à fond la documentation qu'il a dénichée sur le monde
du parfum. On lit ça sans déplaisir parce qu'on aime bien
Pouy, mais on commence à regretter l'époque où il
donnait des polars autrement plus saignants que celui-ci. La Série
Noire, depuis qu'elle s'est fait piquer ses meilleurs auteurs américains
(Block et Westlake) et qu'elle a raté la vague scandinave (Mankell
et autres) manque d'auteurs majeurs; ses tentatives dans le polar francophone
africain ou sud-américain ne sont pas toutes convaincantes loin
de là. Jean-Bernard Pouy est une de ses dernières locomotives
et il ne faudrait pas qu'elle tombe en panne...
Bon dimanche.
Notules
dominicales de villégiature exotique n°210 - 22 mai 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
Fin de la trilogie des Belmont avec le monument aux morts de Belmont-sur-Vair.
En chemin, je ramasse une curieuse publicité peinte :

Vie
perecquienne. Troisième soirée de travail sur
le Bulletin Perec.
LUNDI.
Courriel. Plusieurs messages m'incitent
à penser que j'ai été, au sujet de Julien Torma,
victime d'une double mystification...
AZ m'envoie des extraits d'un journal d'Alain dont les propos, si j'ose
dire, sont dignes selon lui d'un "notuloscripteur par anticipation".
Journée de solidarité.
Avec ce pentecostal pataquès imaginé par des gens aussi
prompts à jouer les donneurs de leçons aujourd'hui qu'ils
furent lents à s'extirper à reculons de leurs lieux de villégiature
en août 2003, dès que la température s'élève
d'un degré, je tremble pour mon lundi de Pâques.
Vie perecquienne. Quatrième
soirée de travail sur le Bulletin Perec.
MARDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
Vie perecquienne. Cinquième
soirée de travail sur le Bulletin Perec, la plus délicate
puisque consacrée à la rédaction de l'éditorial.
En fait, je tourne en cinq minutes ces quelques lignes qui m'effraient
depuis des semaines. C'était bien la peine. En tout cas, ça
me laisse du temps pour converser avec S. (en direct, comme un vrai jeune)
qui a retrouvé ma trace environ vingt ans après notre dernière
entrevue et qui m'envoie sur fichiers informatiques l'enregistrement d'un
concert datant de l'époque (1982) où nous croisions la six-cordes
ensemble au sein du groupe Alambic. Après avoir pataugé
dans les winzip, winamp et autres winschtroumpfs, j'arrive à rendre
la chose audible. Drôle de sensation à l'écoute de
cette performance où la justesse approximative était compensée
par l'énergie. Certaines choses ont mal vieilli (on trouve même
une chanson très virulente contre... Raymond Barre !) mais tout
n'est pas à jeter. Drôle de sensation aussi à dialoguer
avec S. après une longue période de silence qu'il a dû
mettre à profit pour parcourir le globe pendant que je restais
sagement assis à ma place. Parce que pour retrouver ma trace, il
n'est pas besoin de coiffer un casque d'explorateur, il suffit d'ouvrir
l'annuaire des Vosges, comme il y a vingt ans, comme dans vingt ans j'espère.
Cela ne me gêne pas, je n'ai pas de regret à voir les autres,
même ceux qui me sont chers, partir pour d'autres horizons. Cela
me les rend plus chers encore, l'éloignement renforçant
plus qu'il ne l'atténue le lien que j'ai avec eux. C'est la raison
pour laquelle un projet comme le Diasporama me semble intéressant,
parce qu'il crée, au delà du jeu qui était sa vocation
première, une sorte de pivot autour duquel viennent se rassembler
les souvenirs épars comme le montre le dernier numéro que
je joins en annexe à ces notules.
MERCREDI.
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 12, diffusé le 15 mai sur Jimmy).
Les saisons précédentes se concluaient par une scène
consensuelle : la famille Fisher rassemblée dans une salle d'attente
d'hôpital ou dans la cour de sa maison, la force du clan face aux
aléas de l'existence. A la fin de ce quatrième volet, le
sortilège ne fonctionne plus. Chacun des membre de la famille est
isolé, dans sa bulle, marqué par la mort (Nate), la peur
(George), la violence (Dave), le divorce (Rico), la solitude (Claire),
l'incompréhension (la mère). Après une saison en
grande partie manquée, les personnages sont gagnés par une
amertume qui les rend définitivement proches et pitoyables. On
sera encore là pour la prochaine, qui devrait être la dernière.
JEUDI.
Vie perecquienne. Relecture et bouclage
du Bulletin.
VENDREDI.
Courrier. Arrivée d'une carte
postale des VJ (Sète), et d'un volume sur les publications du Collège
de 'Pataphysique dû à un notulien tout neuf.
Vie politique. Jean-Pierre Raffarin
vient tenir meeting à Épinal. Je prends le 19 heures 36
pour Paris. "This town isn't big enough for the both of us",
comme on dit dans les bons westerns.
Lecture. L'homme qui faisait des
boustrophédons (Claude Daubercies, Les Éditions du Bon
Albert, 2003; 144 p., 18 €).
Si je connais aujourd'hui le nom et l'œuvre d'André Frédérique,
pharmacien-comique-écrivain d'une noirceur redoutable, c'est grâce
aux Papous de France Culture (qui ont souvent joué sur ses textes)
et à Claude Daubercies, qui a beaucoup fait pour sortir l'œuvre
de l'ombre. De l'Ardèche où il réside, Claude Daubercies
écrit aussi des livres "à lui", Crève
matin, L'Almanach de Georgette et cet Homme qui faisait
des boustrophédons. Dans un hospice baptisé pudiquement
"Établissement", M. Léon,un vieil homme amnésique,
paralysé, aime à se perdre en rêveries devant le calendrier
des postes affiché dans un couloir. Il parvient à "sauter
dans le calendrier pour retomber dans l'enfance, de l'autre côté"
où il rejoint une famille qui pourrait bien être la sienne.
Avec cette famille, il part à la mer, vit l'Exode, fait un Tour
de France assez particulier, va à l'enterrement... M. Léon
a aussi une passion pour le palindrome et le boustrophédon, un
art auquel il s'essaie assez maladroitement. Le boustrophédon,
c'est cette écriture qui va alternativement de gauche à
droite et de droite à gauche, sans discontinuer, à la manière
dont le bœuf (le bous étymologique) trace son sillon. L'auteur
l'utilise ici comme synonyme de ce qu'on appelle ailleurs anacyclique,
"un mot ou une phrase qui veut dire quelque chose dans un sens et
une autre chose dans le sens contraire", comme le nom du personnage
principal. C'est sur ce mouvement de va-et-vient que le livre est construit,
qui fait alterner les scènes de rêve et la réalité
de l'Établissement où les pensionnaires "font du ski
de fond sur leurs savates". Lorsque M. Léon fuit cette réalité
sordide, il rejoint un monde peuplé de personnages truculents,
simples, entiers, plus vrais que les fantômes qu'il côtoie
au quotidien. Au bout du parcours, au bout de ce livre doux-amer et attachant,
M. Léon recolle les morceaux de sa vie et parvient à réaliser
la chose la plus importante pour tout homme mûr : se réconcilier
avec son passé.
Claude Daubercies est notulien.
SAMEDI.
Vie parisienne. Je livre mon Bulletin
à Bernard Magné avant la séance du séminaire
Perec à Jussieu. Isabelle Parnot, qui fit une partie de sa carrière
d'enseignante à Épinal, est venue parler du franglais dans
Alphabets, recueil de poèmes de onze vers composés
chacun à l'aide des dix mêmes lettres (esartulino) et d'une
onzième, une par poème, toujours la même. La disposition
typographique des poèmes, présentés sous formes de
blocs compacts de 11 x 11 lettres majuscules sans espaces, sans ponctuation,
sans accents, autorise plusieurs lectures. Isabelle Parnot a orienté
la sienne vers la recherche des mots anglais clairement choisis ("low",
dans le poème esartulino + w par exemple) ou cachés ("mourn",
qui évoque le deuil, dans le vers "l'amour naît").
On peut ainsi mettre à jour un réseau assez dense qui évoque
la thématique cachée de nombreux textes perecquiens, celle
de la perte de la mère, du deuil, du manque, de la cassure et apparente
le recueil au genre littéraire du tombeau. On est ici dans l'interprétatif
pur : chacun peut faire sa propre lecture d'Alphabets et y dénicher
ce qu'il cherche, ce qui n'a rien de répréhensible. Quand
on lui rapporte certaines interprétations, certaines découvertes
(acrostiche "âme" des derniers vers de la première
strophe du Compendium dans La Vie mode d'emploi), Perec
répond, selon Bernard Magné : "C'est ce qu'on me dit.
C'est pour ça que j'écris." Perec encourage donc le
travail du lecteur et Alphabets, que je n'ai jamais lu, je l'avoue,
intégralement, est un terrain qu'il me reste à défricher.
A noter la belle envolée contrapétique de la conférencière
qui, emportée par son élan, évoque "le brouillage
des codes" chez Perec. Personne n'a relevé, ou osé
relever.
J'entre en conclave gastronomique au Petit Cardinal et en ressors pour
aller bosser à la Bibliothèque des Littératures Policières.
Flânerie à la librairie Compagnie, rue des Écoles,
un thé au Bouillon Racine et c'est l'heure du ...
Cinéma. Le Rideau rouge
(André Barsacq, France, 1952 avec Michel Simon, Pierre Brasseur,
Monelle Valentin, Noël Roquevert; vu au Reflet Médicis, rue
Champollion dans le cadre du festival "Michel Simon, quand le talent
devient génie").
Un metteur en scène de théâtre jalousé est
retrouvé assassiné juste avant une représentation
de Macbeth.
André Barsacq n'est ici que le porte-caméra de Jean Anouilh,
auteur du scénario et des dialogues. Anouilh s'est toujours intéressé
au théâtre en tant que microcosme humain et pas seulement
aux pièces qui y étaient présentées. Il a
imaginé pour ce film un va-et-vient assez laborieux, il faut bien
le dire, entre les coulisses et la scène, entre la réalité
et la pièce puisque le meurtre commis sur la personne du metteur
en scène est le fruit d'un complot identique à celui qui
se noue dans Macbeth. Michel Simon, s'il occupe le haut de l'affiche,
n'est pas au cœur du film (il joue le metteur en scène assassiné),
il laisse rapidement la place à un Pierre Brasseur un peu envahissant
et à un Noël Roquevert épatant dans un rôle de
vieux cabotin aigri. La résolution de l'énigme policière
intervient grâce à la présence d'un appareil enregistreur,
ce qui permet au spectateur lecteur du Meurtre de Roger Ackroyd, d'Agatha
Christie, de devancer, et de loin, les enquêteurs officiels.
Annexe.
Diasporama
n° 7.
Retour sur
le numéro précédent
Photo n° 6

Cette cour,
aujourd'hui déserte et silencieuse, abritait jusqu'il y a peu une
entreprise renommée et vrombissante. Laquelle ? Et, accessoirement,
dans quelle rue se situe-t-elle ?

Réponse
: La STAHV, Société des Transports Automobiles des Hautes-Vosges,
rue Saint-Michel.
"...qui
dans mon esprit est figurée par le bus rouge qui me conduisait
au lycée quand la pluie me faisait renoncer à mon vieux
clou. Je ne suis entré qu'une seule fois dans cette cour, j'étais
le passager de ... M.N., notre bien-aimé chef pionnier, qui conduisait
une Simca de couleur kaki. La légende disait qu'il n'en n'avait
jamais passé la quatrième." (Y.L.)
"Donc, il s'agit de la cour de la STAHV, Société de
Transport Automobile des Hautes-Vosges, qui dans mon esprit est figurée
par le bus rouge qui me conduisait au lycée quand la pluie me faisait
renoncer à mon vieux clou. " (D.R., qui nous prouve que l'entreprise
a forgé des souvenirs très partagés)
"... rue Saint-Michel. J' ai habité peu de temps dans un appartement
froid juste à côté. Mon beau-frère est né
dans cette rue." (H.B.)
"La cour de la STAHV, où travaillait le père Z.. Après
la musique, son fils étudiait à mes côtés depuis
l'école primaire, ou après un match de Gala à la
Colombière (équipe de France Juniors), il nous offrait un
Coca Cola au distributeur automatique. A l'époque, il n'était
pas question de canette, ou de boîte en aluminium : ça descendait
tout doucement dans un gobelet en plastique, et en plusieurs phases, d'abord
un liquide épais, noir, puis un autre, translucide. Le concentré,
puis le diluant. Et ça pétillait ! Après 5 ans d'études
en agroalimentaire et 10 ans d'expérience dans le domaine, je cherche
encore l'explication, mais je me demande surtout si je n'ai pas rêvé."
(C.D., pris en flagrant délit de confusion entre un distributeur
de boissons et une pompe à gazole)
"Je me souviens encore de ces cars bleus qui me transportaient chaque
jour au collège, qui m'ont en fait indiqué qu'il y avait
autre chose derrière la montagne. Je me souviens de ma première
carte de couleur noire avec photographie qu'il fallait montrer au chauffeur
avant de pénétrer dans le car de "ramassage".
C'était dans ce car que je terminais le dernier exercice de mathématiques
ou que je tentais de mémoriser "La mort du bûcheron".
Mais c'était aussi dans ce car que j'ai dû connaître
mes premiers émois amoureux, en automne, quand l'obscurité
permettait un passage à l'acte... Dans ce car, les plus grands,
les élèves de troisième, faisaient régner
la loi sur la banquette arrière. Et chaque année, non sans
fierté, nous nous approchions un peu plus de ce lieu de pouvoir...
Une société en miniature avec ses rites et ses codes qui
nous faisaient cheminer de l'enfance vers l'adolescence." (J.L.)
"J'ai laissé quelques traces de repas dans l'un de ses bus
quand j'étais jeune. Le mercredi, j'allais skier avec les Francas
au Grand Valtin et je me souviens d'avoir vomi dans la cuisine chez mes
parents avant même de partir, rien qu'à l'idée d'avoir
à monter dans le bus." (B.R.)
Mes souvenirs de la STAHV sont bicolores : le rouge, un rouge brique un
peu sale, pour les transports urbains, le bus du lycée, et le bleu,
une sorte de bleu roi terni pour les bus de ligne, le bus des jeudis de
neige avec les Francs et Franches Camarades (tu parles) grâce auxquels
j'ai contracté une aversion profonde pour la neige, pour toutes
les activités auxquelles on peut s'adonner à sa surface
et peut-être même bien pour les jeudis.
"Je ne sais pas où est l'usine, mais ce qui me tracasse c'est
: où sont passés les ouvriers ?" (M.S.).
La STAHV, depuis qu'elle est devenue la Connex, une apocope à la
fois cassante et sifflante qui fleure bon son vingt-et-unième siècle
(ou plutôt une branche de la Connex, une entreprise qui est en train
de piquer le transport de fret à la SNCF), a déménagé
dans la zone industrielle de la Voivre. Le site de la rue Saint-Michel
devrait accueillir la nouvelle Bibliothèque (voire Médiathèque)
Municipale (voire Intercommunale)"
"Elle
aurait mieux fait de tout liquider et de retourner dans la ferme où
elle était née. Des poules, des lapins, quelques plants
de tomates, quelques carrés de salade et de choux, qu'avait-elle
besoin de plus ? Elle serait restée assise au coin de la cheminée,
entourée de ses chats placides, écoutant le tic-tac de l'horloge,
le bruit de la pluie sur les gouttières de zinc, le lointain passage
du car de sept heures..." (Georges Perec, La Vie mode d'emploi, chapitre
XXIII)
Nombre de
destinataires : 30. Bienvenue à R.C., Épinal donc hors concours.
Nombre de réponses : 14
Nombre de bonnes réponses : 12
Photo
n° 7

La boutique
centrale, où l'on aperçoit des mannequins, fut un bistrot
réputé à l'enseigne un tantinet napoléonienne.
Son nom ?
Notules
dominicales de villégiature exotique n°211 - 29 mai 2005
DIMANCHE.
Cinéma. Million Dollar Baby
(Clint Eastwood, E.-U., 2004 avec Clint Eastwood, Hilary Swank, Morgan
Freeman, Jay Baruchel, Mike Colter, Lucia Rijker, Brian O'Byrne, Anthony
Mackie, Margo Martindale, Riki Lindhome, Michael Pena; vu à l'UGC
Ciné Cité du Forum des Halles).
Un ancien entraîneur de boxe décide de reprendre du service
pour guider la carrière d'une jeune femme.
Je m'en voulais d'avoir raté ce film à Épinal et
j'avais choisi une séance très matinale pour le voir ici
tranquille. J'ai bien cru avoir commis une grosse erreur en voyant la
queue devant les caisses du cinéma. Les Parisiens seraient-ils
devenus tous adeptes des films d'aurore ? Non, c'est juste pour Star
Wars, les autres films bénéficient de la quiétude
habituelle à cette heure, et le dernier Eastwood peut se goûter
comme il le mérite, dans une ambiance feutrée et peu peuplée.
Je ne connais pas les grands films américains sur la boxe, Nous
avons gagné ce soir, Requiem pour un champion et les autres,
même les plus récents comme Ali ou Raging Bull.
Je ne sais si Eastwood s'en inspire, en tout cas il traite la chose comme
un genre intimiste, malgré la foule autour des rings. On ne met
quasiment pas le nez dehors dans cette histoire, on s'enferme dans une
salle d'entraînement, sur des rings, dans une église, dans
quelques bars, dans une clinique. Comme dans les grands films noirs, il
n'y a pas de porte de sortie pour les personnages, les tentatives pour
déjouer le destin sont vouées à l'échec. Comme
Monsieur Seguin avec ses chèvres ou Maurice Nadeau avec ses auteurs,
Frankie n'a pas de chance avec ses boxeurs : dès qu'ils parviennent
à un certain niveau, ils le quittent pour aller voir ailleurs.
Avec Gracie, il connaîtra un autre type de désillusion d'autant
plus cruel qu'elle est décidée à rester avec lui
quoi qu'il arrive. Comme dans Un monde parfait, Eastwood dose parfaitement
le mélodrame en tant que réalisateur (un jeu un peu hiératique
vient le desservir en tant qu'acteur), amène peu à peu le
spectateur à l'empathie sans trop en faire jusqu'à un final
pudique et politiquement plutôt courageux, dans lequel on assiste
à une sorte de "Rosebud" (le mot talisman de Citizen
Kane) à l'envers. On est content en tout cas d'avoir vu ce
film loin de chez soi, ce qui évite d'avoir à expliquer
à une éventuelle connaissance rencontrée à
la sortie pourquoi on a les yeux rouges si tôt le matin.
Curiosité. On remarque la présence de Benito Martinez, le
lieutenant Aceveda de la série The Shield dans un petit
rôle.
Addendum. J'ai lu, depuis, les nombreuses pages que la revue Positif consacrait
à Eastwood dans son numéro d'avril. On y trouve bien sûr
une analyse du film autrement plus charpentée que les lignes qui
précèdent. On y trouve aussi, et c'est pour le moins gênant,
absolument tous les éléments de l'intrigue, dénouement
compris. Même Télérama, où la critique cinématographique
tient souvent de la paraphrase, n'aurait pas osé. Ce qui me conforte
dans mon habitude de ne jamais lire aucune critique avant d'aller voir
un film et de me contenter des deux ou trois phrases de présentation
de L'Officiel des spectacles.
Vie
parisienne (suite). J'ai le temps de travailler un peu au Louvre
avant de filer vers la gare de l'Est. Comme souvent, le train arrive à
Nancy avec un peu de retard et la correspondance est menacée. Les
haut-parleurs annoncent "Pour Épinal, départ immédiat".
Ruée de Vosgiens sur le quai et dans les escaliers. De toute façon,
les Vosgiens sont toujours en train de courir en gare de Nancy, c'est
à ça qu'on les reconnaît. Ils courent parce que l'autorail
poussif qui doit les ramener at home est rangé sur un quai
presque désaffecté de façon à ne pas ternir
l'image de la SNCF. Ils courent aussi et surtout parce qu'ils ont peur
de rester coincés dans cette ville où on a tendance à
les considérer comme des paysans mal dégrossis à
peine descendus de leurs montagnes aux pistes de ski trop courtes. C'est
d'ailleurs, la montagne en moins, l'image que les Vosgiens se font des
Meusiens. On est toujours le Vosgien de quelqu'un.
Lecture.
L'île de l'Ange Déchu (L'isola dell'Angelo Caduto,
Carlo Lucarelli, 1999, Giulio Einaudi editore; Éditions Gallimard,
2002, pour la traduction française, coll. La Noire; traduit de
l'italien par Arlette Lauterbach; 256 p., 17,50 €).
1925, sur une petite île qui abrite une colonie pénitentiaire
italienne. Un homme appartenant aux faisceaux de Mussolini est retrouvé
mort au pied d'une falaise. Le commissaire qui enquête n'a qu'une
idée en tête : obtenir une mutation pour quitter l'île
où sa femme est en train de devenir folle.
Dix petits nègres, Nestor Burma dans l'île, Shutter Island...
Le polar aime le milieu insulaire, qui permet d'élargir le thème
du meurtre en chambre close. Lucarelli, quatre série Noire au compteur,
ajoute à la chose un contexte historique qui se révèle
rapidement le côté le plus intéressant du livre. Dans
cette société en modèle réduit, le commissaire,
représentant du roi, voit son pouvoir se réduire face à
l'influence grandissante des chemises noires de Mussolini. C'est un milieu
où tout le monde s'épie, où le moindre geste et le
moindre mot sont sujets à des interprétations politiques.
L'ambiance rappelle un peu celle du film de Patrice Leconte, La Veuve
de Saint-Pierre. L'intérêt subit des creux importants
au fil de l'histoire mais renaît dans les derniers chapitres avec
un dénouement intéressant.
Extrait. " Sur la porte de la boutique du photographe, dit la femme
du federale en murmurant comme s'il s'agissait d'un secret, il y a les
photos des gens qui ont réussi à quitter l'île ces
dernières années. (...) Vous savez combien il y en a ? Elle
siffla entre ses lèvres : Deux. Le vieux secrétaire et le
commissaire qui était là avant vous. Tous les deux rappelés
sur le continent, le seul moyen pour s'en aller parce que sur cette île
on ne fait pas fortune, alors comment subsister, là-bas, sans travail
? (...) Vous savez pourquoi elles sont là ces photos ? (...) Parce
que ceux qui les ont fait faire étaient si pressés de partir
qu'ils ne sont jamais allés les retirer."
Curiosité. Je trouve un élément commun inattendu
à mes deux dernières lectures, le fameux carré latin
"sator arepo".
"Il faut le faire, un boustrophédon de cette envergure ! Le
docteur Vinh Cat qui est un modeste a précisé que ce boustrophédon
n'était pas de lui mais d'un spécialiste appartenant à
l'OULIPO, une sorte d'atelier de manipulations verbales. Quant au boustrophédon
magique, M. Léon considère qu'il s'agit là, tout
simplement, d'un chef-d'œuvre. Il l'a recopié, en majuscules d'imprimerie,
sur son cahier vert :
SATOR
AREPO
TENET
OPERA
ROTAS
On
peut le lire dans tous les sens, de haut en bas et de bas en haut, de
gauche à droite et de droite à gauche, en avançant,
en reculant... Les mots sont des mots latins, ils datent de Jésus-Christ.
Il paraît que ça veut dire :
Le semeur à la charrue retient par sa peine les roues du destin"
(Claude Daubercies, L'homme qui faisait des boustrophédons)
"Les fenêtres ressemblaient à des meurtrières,
pas hautes, parce que l'église était basse et que son toit
arrivait très bas, mais longues et étroites. Sous une des
fenêtres, il y avait un carré en forme d'échiquier
avec cinq mots de cinq lettres, une lettre par case, SATOR, le mot le
plus haut et ROTAS le dernier, disposés de manière que la
lecture soit la même quel que soit le point de départ."
(L'île de l'Ange déchu)
LUNDI.
TV. La Femme infidèle
(Claude Chabrol, France, 1968 avec Michel Bouquet, Stéphane Audran,
Maurice Ronet, Michel Duchaussoy; DVD DVDY Films).
Charles est assureur, il mène une existence calme et en apparence
heureuse avec son fils et sa femme Hélène. Mais celle-ci
s'ennuie...
On le sait depuis Flaubert : quand on s'appelle Charles, il vaut mieux
ne pas laisser sa femme s'ennuyer. Comme Emma, c'est dans l'adultère
qu'Hélène va aller chercher le piment qui manque à
sa vie. Mais Charles est moins passif que Bovary : il charge un détective
privé d'enquêter sur sa femme et, une fois assuré
de son infortune, passe à l'action. Une action fulgurante qui prend
très peu de place dans le film. Chabrol s'est surtout attaché
à la création d'une ambiance qui met en opposition le calme
apparent des personnages et leurs tourments intérieurs, le cadre
paisible de la maison bourgeoise et le drame qui s'y joue, aidé
en ceci par la partition très dérangeante de Pierre Jansen.
Un Chabrol grande époque, celle où il faisait de ses films
de véritables écrins pour Stéphane Audran.
MARDI.
Courrier. Une carte postale de J.,
sur la Côte d'Azur.
Compteur. Le site des notules atteint
les dix mille visites à 19 heures 15.
TV. Anything Else/La Vie et tout
le reste (Anything Else, Woody Allen, E.-U., 2003 avec Jason
Biggs, Christina Ricci, Woody Allen, Danny DeVito; diffusé sur
Canal + en avril 2005).
Un jeune auteur de sketches comiques devient l'ami d'un écrivain
plus expérimenté, David Dobel, qui veut l'aider à
faire carrière.
L'argument est révélateur : Woody Allen, qui joue le rôle
du mentor, se cherche un successeur, veut passer la main. Argument purement
fictif puisque on ne l'imagine pas une seconde renoncer à faire
son film annuel. Dans le lot, celui-ci n'atteint pas des sommets. Après
une première séquence hilarante dans laquelle Dobel fait
le récit de sa rencontre avec le monde de la psychiatrie, le propos
se focalise sur le jeune écrivain, dans lequel on retrouve des
traces du Woody Allen débutant. Dans le rôle, le jeune Jason
Biggs déçoit un peu et sa façon de bégayer
devient rapidement agaçante, d'autant que la masse de dialogue,
parfois stimulante chez Allen, est ici vraiment assommante.
MERCREDI.
Beau temps. Nous barbecroûtons
dans le jardin pour la première fois de la saison, je plante mes
patates.
Lecture. La double inconstance
(Marivaux, 1723; Larousse 1999, coll. Petits classiques n° 48;
édition présentée, annotée et commentée
par Roland Sauvignet; 208 p.).
Le Prince du royaume veut épouser Silvia, une de ses sujettes.
Or Silvia est amoureuse d'Arlequin, un homme de condition modeste.
La pièce présente les manœuvres complexes mises au point
par la cour du Prince pour amener Silvia à renoncer à ses
amours par trop prolétaires, et, par la même occasion, à
donner à Arlequin une amoureuse de sa condition. Même si
Marivaux parsème sa pièce de quelques remarques satiriques
sur les usages de la Cour, le manque de sincérité, la bassesse
de ceux qui la peuplent, le ridicule des mœurs qu'on y observe, cette
satire est limitée puisque ce sont tout de même les puissants
qui tirent les ficelles et conduisent le couple Silvia-Arlequin du parfait
amour partagé à la double inconstance du titre.
Cela faisait bien longtemps, depuis une lointaine lecture du Jeu de
l'amour et du hasard (1983), que je ne m'étais pas replongé
dans le marivaudage, ce procédé qui ne fait progresser l'action
que par le langage. Pas d'intervention extérieure chez Marivaux,
pas d'événements "hors-scène" (comme on
dit hors-champ) qui soient rapporté aux protagonistes et influent
sur leur comportement ou leur dimension sociale (comme les annonces surprises
d'héritage chez Molière) mais des mots, rien que des mots
qui concernent le lieu et le moment présents. D'où la nécessité,
plus qu'ailleurs, d'une mise en scène, ce dont nous pourrons juger
prochainement à Luxeuil.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y et une demande d'abonnement à une nouvelle revue. Je finirai
par crouler sous les revues.
TV. Les Enchaînés
(Notorious, Alfred Hitchcock, E.-U.,1946 avec Cary Grant, Ingrid
Bergman, Claude Rains, Louis Calhern; Aventi DVD vidéo)
A la fin de la guerre, la fille d'un espion pro-nazi est engagée
par le FBI pour espionner un ancien collègue de son père
réfugié au Brésil.
Dans la même année, 1946, la RKO produit deux films sur le
même thème, la traque des anciens nazis : Le Criminel,
d'Orson Welles et ces Enchaînés. Le premier, qui renia
son film par la suite, prit prétexte du scénario politique
pour réaliser un film bien dans son style de mise en scène.
Hitchcock aussi va au-delà du film de circonstance pour développer
un de ses thèmes de prédilection : la mise en danger d'une
femme, un thème qu'il traite, comme dans Rebecca, avec une jubilation
contenue. L'héroïne, pour parvenir à sa rédemption,
doit se sacrifier, quitter celui qu'elle aime et qui l'envoie épouser
un ennemi, souffrir, frôler la mort au bout d'un suspense manié
avec la maestria habituelle.
VENDREDI.
Déraillement. Les M, qu'on
croyait en voyage nuptial dans le Transsibérien, envoient une carte
postale du Mexique.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules d'une fidèle du séminaire Perec.
Lecture scolaire. Lettres à
une disparue (Véronique Massenot, Hachette 1998, Le Livre de
poche Jeunesse/Histoires de vie; 96 p., 4,30 €).
Dans un pays d'Amérique du Sud qui sort à peine d'une dictature,
une femme écrit à sa fille portée disparue.
C'est un roman épistolaire à une voix qui fait référence
à l'Argentine et aux Folles de Mai, ces mères d'enfants
kidnappés et tués par les militaires venues défiler
régulièrement sur la Plaza de Mayo. C'est un itinéraire
de deuil au cours duquel la mère remplace peu à peu sa fille,
définitivement perdue, par la petite-fille qu'elle à réussi
à retrouver, un livre émouvant et pudique dans son refus
du pathos.
Théâtre. La double
inconstance (Marivaux, mise en scène d' Anthéa Sogno,
Espace Molière, Luxeuil-les-Bains).
Et voici Marivaux transformé en conteur des Mille et Une Nuits,
avec cette mise en scène qui installe l'intrigue au cœur d'un palais
oriental. Pourquoi pas. Ce qui importe, c'est de donner du mouvement pour
faire passer la masse de dialogue, comme le fait si bien Rohmer au cinéma
par exemple. Le pari est à peu près tenu, à part
dans le troisième acte plombé par des longueurs pesantes.
Je ne peux pas encore dire que le théâtre m'a conquis, mais
on progresse, le mauvais souvenir de la Lettre au père de Kafka
est effacé. En tout cas, je ne regrette pas d'avoir tenté
l'expérience dans cette ville, l'éloignement d'Épinal
assurant un anonymat qui convient tout à fait à mon teint.
SAMEDI.
Vie politique. Petite forme pour Chirac.
Au temps de sa splendeur, à la veille d'un scrutin aussi important
pour lui, nul doute qu'il nous aurait mitonné une belle libération
d'otages avec atterrissage à 20 heures 15 sur l'aéroport
de Villacoublay.
Football. S.A.Spinalien - Lyon Duchère 1 - 0. Après
le théâtre, c'est le football qu'on délocalise. La
Colombière étant occupée par une réunion d'athlétisme,
c'est le stade d'Eloyes qui accueille ce match. Et là où
l'on croyait trouver un champ de patates et une vague main courante, on
a la surprise de découvrir un stade coquet où l'on bénéficie
d'un confort et d'une visibilité bien meilleurs qu'à Épinal.
De plus, ce qui ne gâte rien, le charme négatif de R y est
totalement inopérant, ce qui permet au SAS d'éviter la relégation
en division inférieure.
Bon dimanche.
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