Notules
dominicales de culture domestique n°216 - 10 juillet 2005
DIMANCHE
1.
TV. Boulevard des passions
(Flamingo Road, Michael Curtiz, E.-U., 1949 avec Joan Crawford,
Zachary Scott, David Brian, Sydney Greenstreet; diffusé sur CinéClassics
en ?).
Lane, danseuse de cabaret, est amoureuse de l'adjoint du shérif
d'une petite ville. Celui-ci rêve d'une carrière politique
pour son protégé et considère Lane comme un obstacle
à sa réalisation.
C'est l'époque où la rivalité entre Bette Davis et
Joan Crawford, qui aboutira à une magnifique confrontation dans
Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (Robert Aldrich, 1962),
est à son apogée. Crawford campe ici une femme courageuse
dans un film courageux qui dénonce la corruption d'une petite ville,
un genre porté au sommet dans la littérature policière
par Dashiell Hammett dans La moisson rouge. Le personnage du politicien
véreux est joué par Sydney Greenstreet, déjà
remarqué dans des rôles d'adipeux abjects dans Casablanca
et Le Faucon maltais. L'intrigue aurait peut-être mérité
d'être un peu resserrée mais Curtiz est très efficace
dans la mise en scène de ce faisceau d'ambitions dont le but est
le Flamingo Road du titre original, la rue chic de la ville.
LUNDI 1.
Vie scolaire. Grâce à
mes brillants états de service, j'ai été sélectionné
pour surveiller l'épreuve de français du Brevet des collèges.
Je ne sais si les candidats sont à même d'apprécier
l'ironie du texte qui sert de base à l'examen, un extrait d'un
récit autobiographique de Jean-Louis Etienne (ça fait un
moment qu'on ne propose plus de textes littéraires aux épreuves
de littérature, c'est trop effrayant), un arpenteur de banquise
qui parle de températures de moins 47°, de neige, de blizzard
et de blocs de glace découpés à la pelle alors qu'ils
rôtissent dans une chaleur de four. J'ouvre la séance par
la lecture des textes de loi relatifs aux fraudes à l'examen qui
promettent, en gros, la réouverture de Cayenne et de Biribi à
celui qui sera surpris en train de se gratter le nez. La note de service
des autorités académiques enjoint les surveillants de faire
preuve d'une extrême vigilance, d'arpenter la salle sans relâche,
défend de s'asseoir et surtout de lire. Comme la sieste n'est pas
mentionnée parmi les activités répréhensibles,
je vais piquer un petit roupillon réparateur sur une chaise au
fond de la salle, dans le dos des élèves pour éviter
toute contagion. Ma collègue est plus consciencieuse : future épousée,
elle travaille à son plan de table. Ayant repris connaissance,
je rédige mes listes pour les vacances, lis in extenso le
livre à chroniquer pour Histoires
litteraires (Ariane Charton, Cher Papa. Les écrivains
parlent du père, Lattès, 2005, 142 p., 12 €)
et parviens même à ébaucher ladite chronique.
TV. Polly et moi (Along
Came Polly, John Hamburg, E.-U., 2004 avec Ben Stiller, Jennifer Aniston,
Philip Seymour Hoffman, Alec Baldwin; diffusé sur Canal + en juin
2005).
Reuben est abandonné par sa femme au cours de son voyage de noces.
De retour au pays, il rencontre Polly, une camarade de lycée plutôt
excentrique.
A partir de ses rôles aux côtés de Robert De Niro (Mon
Beau-père et moi) ou chez les frères Farrelly (Mary
à tout prix), Ben Stiller s'est forgé une image de bon
gars simple et pur dont le côté gaffeur peut causer des ravages,
une sorte de Pierre Richard d'outre-Atlantique assorti d'un penchant marqué
pour les blagues scatologiques. Si Polly et moi joue à peu près
sur la même recette, il apporte quelque chose en plus qui n'est
pas négligeable. Le cadre new yorkais, les promenades de Reuben
dans les rues et les parcs avec sa fiancée, le côté
hypocondriaque du personnage, sa maladresse, sa ténacité,
le charme qu'il finit par dégager malgré les obstacles qu'il
s'impose à lui-même ne sont pas loin d'évoquer Woody
Allen dans ce qu'il a de meilleur. Contrairement à ce qui se passe
trop souvent dans la comédie américaine, les seconds rôles
ne sont pas transparents et sont servis par des comédiens chevronnés
(Baldwin, Hoffman) ou moins connus comme Hank Azaria, hilarant dans un
rôle de moniteur de plongée français dont l'accent
impayable commande de voir le film en version originale.
MARDI 1.
TV. La Party (The Party,
Blake Edwards, E.-U., 1968 avec Peter Sellers, Claudine Longet, Marge
Champion, Steve Franken; diffusé sur Comédie en ?).
Un figurant indien embauché sur un tournage participe à
une fête qui rassemble l'équipe du film.
Le personnage interprété par Peter Sellers lorgne visiblement
du côté de Tati. Maladroit dans un décor où
les gadgets domestiques rappellent ceux de Mon oncle, rejeté
par les autres qui forment une foule aux usages convenus et factices et
apparaissant ainsi comme le seul personnage véritablement sincère
et humain (Les Vacances...), fauteur de troubles qui donnent lieu
à autant de gags minutieusement préparés et orchestrés
(Playtime), il a tout pour rappeler Monsieur Hulot. Mais là
où Tati, dans la scène finale de Playtime construit
un vrai crescendo qui se termine en folie, Blake Edwards se contente d'aligner
des scènes au comique inégal (celle de la salle de bains
apparaissant comme la meilleure) qui finissent par avoir un côté
lassant que la démesure finale (l'arrivée d'un éléphant
peinturluré qu'on s'emploie à laver à grande eau)
vient sauver trop tardivement. Dans mon souvenir, le tandem Blake Edwards
- Peter Sellers était meilleur dans les aventures de la Panthère
rose, dont je n'ai vu qu'un ou deux volets.
MERCREDI 1.
Courrier. Une carte postale de V en
provenance de Dublin.
TV. Uzak (Nuri Bilge Ceylan
Turquie, 2003 avec Muzaffer Ozdemir, Mehmet Emin Toprak; diffusé
sur Canal + en mai 2005).
Yussuf débarque à Istanbul où il est hébergé
par Mahmut, un lointain cousin.
Le début effraie un peu : un homme à l'horizon s'avance
vers la caméra plantée en haut d'une colline enneigée.
Il s'en approche, puis bifurque. Panoramique. L'homme atteint une route.
Un camion à l'horizon, il s'avance vers la caméra, etc.
Le plan dure plusieurs minutes. La première ligne de dialogue (un
répondeur téléphonique) arrivera plus tard encore.
On se dit qu'on est parti pour une épreuve qui ne trouvera son
aboutissement que dans un assoupissement salvateur mais bon, tout de même,
on se souvient que ce film a reçu le Grand Prix du Jury à
Cannes, qu'il a fait la une de Positif en janvier 2004 et qu'il
doit bien y avoir quelque chose derrière tout ça, au-delà
de la ressemblance avec Kiarostami. On commence par apprécier la
beauté plastique des plans, l'art de la composition d'un cinéaste
qui fut photographe, le soin apporté au son (le bruit des pas sur
la neige qui évoque Bresson), on découvre que Ceylan a un
style à lui, une manière de présenter le cadre avant
d'y faire surgir un personnage le plus souvent par le côté
ou venant de derrière la caméra. Et finalement on s'attache
à l'histoire, la rencontre de ces deux hommes, le citadin solitaire,
un rien aigri, artiste raté peu désireux d'accueillir à
bras ouverts ce cousin tombé du ciel, chassé de sa campagne
par la crise économique. Ceylan refuse la facilité d'un
apprivoisement progressif, les deux hommes sont trop dissemblables pour
s'entendre et la fin du film rend chacun à leur solitude au bout
d'un parcours exigeant mais instructif.
JEUDI 1.
TV scolaire. Germinal (Claude
Berri, France, 1993 avec Renaud, Gérard Depardieu, Jean Carmet,
Miou-Miou, Judith Henry).
Renvoyé de son ancien emploi pour avoir propagé des idées
révolutionnaires, Etienne Lantier s'engage comme mineur dans le
nord de la France. Il incite ses collègues à la grève
pour protester contre une diminution des salaires.
Germinal est un film de patrimoine : patrimoine littéraire
(Zola, pas maltraité si j'en crois un relecture rapide, y compris
dans le final optimiste sur la germination), patrimoine géographique
(le nord), patrimoine socio-culturel (le carreau, les corons), patrimoine
idéologique (la naissance d'une conscience ouvrière internationale).
On y trouve les personnages emblématiques et les scènes
de bravoure qui font partie du genre. Comme pour la peinture, il s'agit
de rester dans l'épique sans verser dans le pompier et Claude Berri
s'en tire plutôt bien. Le manichéisme qui oppose le quotidien
des mineurs à celui des nantis est dans le roman, il est ici accentué
par les contrastes de tons, le directeur de la photographie n'hésitant
pas à forcer sur les filtres de couleur. Les acteurs d'expérience,
Depardieu en tête, jouent avec conviction (la palme à Jean-Roger
Milo dans le rôle de Chaval) et Renaud, à l'époque,
n'était pas encore aphone. Grâce à Claude Berri, Germinal,
avec tout le patrimoine corollaire, entre au musée, dans une vitrine
magnifiquement éclairée. Mais si l'on peut se réjouir
de voir les conditions de travail, les injustices sociales, la misère
du monde de la mine entrer au musée, on peut aussi regretter que
les notions de solidarité, de combativité, de révolte
qu'elles suscitaient soient elles aussi en voie de muséification.
Courrier. Je commande des DVD au Monde,
envoie des coupures à Y et à mon frère C, des aptonymes
à AZ et, à Michel Lécureur, quelques renseignements
bibliographiques sur René Fallet qui n'apparaissaient pas dans
son livre.
VENDREDI 1.
Vie scolaire. Le dernier jour de classe
est consacré à une "marche populaire". Je ne saisis
pas vraiment la différence entre une marche populaire et une marche
aristocratique mais me plie à l'exercice et passe la journée
à mettre consciencieusement un pied devant l'autre sous la houlette
d'un adjudant de gymnase. Au retour, je m'éclipse sans prendre
part aux réjouissances de fin d'année, bien certain que
mon absence ne portera pas préjudice à la réussite
de la soirée. Pour une fois que Caroline réussit à
se ménager une semaine de congés supplémentaires
(coïncidant, de plus avec une période où l'appartement
de Mandelieu est libre), il s'agit de ne pas en perdre une minute et nous
décollons immédiatement. Je suis cette fois à la
tête d'un gynécée encore plus fourni car Emma, condisciple
de Lucie, fait partie du voyage.
SAMEDI 1.
Vie vacancière. Où l'on
apprend à faire connaissance avec Emma. Fiche technique : une tête
de fouine, un physique de gymnaste roumaine prépubère, une
voix de crécelle au service d'une inextinguible logorrhée,
une incapacité patente à tenir en place. Semble refuser
toute nourriture à l'exception des tartines de Saint-Moret et du
caramel. Se couche à l'heure où les filles, habituellement,
ont déjà accompli la moitié de leur nuit tout en
assurant qu'elle ne se lève jamais après sept heures du
matin. Je commence à mieux comprendre l'absence de réticence
de sa mère à nous la confier. A y réfléchir
davantage, je me demande même si elle n'a pas lourdement insisté
pour s'en débarrasser. En tout cas, je revois clairement le sourire
qu'elle affichait hier en nous souhaitant un bon séjour au moment
du départ.
Lecture. Mauvais karma (Hard
Feelings, Jason Starr, Vintage Crime/Black Lizard, 2002; Éditions
du Rocher, coll. Thriller, 2004, pour la traduction française;
traduit de l'américain par Marie Ollivier; 228 p., 19 €).
Richard Segal, commercial destiné jadis à une carrière
prometteuse, rencontre un homme qui avait abusé de lui dans son
adolescence, ce qui fait remonter à sa mémoire des souvenirs
refoulés. Sa vie professionnelle et conjugale, qui n'était
déjà pas brillante, devient un cauchemar.
Sans faire de bruit, la collection Thriller des Éditions du Rocher,
riche seulement d'une vingtaine de titres pour l'instant, est en train
de se tailler une place de choix dans le polar français. Au-delà
des valeurs sûres qu'elle a pu attirer (Ed McBain, Craig Holden,
Bill Pronzini) elle a fait preuve de flair en traduisant Ian Rankin, numéro
un du polar écossais, et en allant chercher ce Jason Starr, déjà
auteur de deux titres au Fleuve Noir. L'histoire de Richard Segal, passionnante
de bout en bout, montre un personnage victime à la fois de ses
problèmes personnels et de la pression sociale. Chaque initiative
qu'il prend, que ce soit pour essayer de se débarrasser de son
ancien tortionnaire, pour redorer son blason professionnel ou pour regagner
l'estime de sa femme, ne fait que l'enfoncer encore davantage au grand
dam du lecteur impuissant qui croit jusqu'au bout à un renversement
de situation.
DIMANCHE 2.
Vie vacancière. Belle performance
ce soir où l'on parvient à coucher Emma à peine la
nuit venue. C'était sans compter sans la vocation festive de la
région. Apparemment, le syndicat d'initiatives n'hésite
pas à en prendre.

LUNDI
2.
Lecture. Poèmes mobiles.
Oeuvres complètes (Maurice Mac-Nab, L'Atelier des Brisants, coll.
Le Chat Noir; préface et notes de François Caradec; 320
p., 25 €).
Poète et chansonnier du Chat Noir, cabaret montmartrois, Maurice
Mac-Nab eut le temps, au cours de sa brève existence (1856-1889),
de rencontrer un joli succès et de publier quelques recueils de
ses textes, rassemblés ici avec quelques inédits. De lui
je ne connaissais que Le Grand Métingue du Métropolitain,
une chanson que j'ai dû entendre interpréter par Marc Ogeret.
Il trouve son inspiration, assez proche par moments de celle d'Alphonse
Allais, dans l'actualité (le général Boulanger est
un de ses personnages favoris) et dans l'observation de ses contemporains.
Il innove en insérant des couplets publicitaires dans ses poèmes
(Les poêles mobiles), en créant le premier duo téléphonique
(la première cabine téléphonique fut mise en service
dans le bureau de poste auquel il était attaché, le 1°
janvier 1885), en parodiant une thèse de doctorat "Du Mal
aux Cheveux et de la Gueule de Bois" placée sous l'autorité
des professeurs Van Pituiten et Cuitamort. Les poèmes, chansons
et monologues de Mac-Nab ne sont pas tous inoubliables, mais il y a dans
la masse ici réunie quelques petits joyaux d'humour noir, d'absurde
et de férocité qui rappellent Cami, André Frédérique
et un doigt de Boby Lapointe. La langue est parfois populaire (comme Verlaine,
Mac-Nab écrit "vingince"), parfois précieuse.
Un quatrain fait preuve d'une audace stylistique à ma connaissance
inouïe :
"Je
crois qu'il est superflu d'ex-
(La formule est dans le Codex)
Pliquer avec quoi je compose
Mon onguent odorant et rose."
Morceaux
choisis :
"Un
garçon venait de se pendre
Dans la forêt de Saint-Germain
Pour une fillette au cœur tendre
Dont on lui refusait la main." (Le Pendu)
"Un citoyen fort mal mis passe en dodelinant de la tête et
des jambes. Il a l'air de vouloir écrire le mot zut sur le bitume.
Il est sans égard pour un couple qu'il bouscule et dont il interrompt
les doux propos.
En sorte que je ne saurai jamais pourquoi la dame disait au monsieur
: " Non, mon ami, je ne veux pas que tu me fasses empailler ! ..."
(Ballade de la Nuit)
"Levant leurs têtes incongrues
Les culs-de-jatte dans les rues
Implorent les foules bourrues.
Ils vont sans jamais se lasser
Et se servent pour avancer
De simples fers à repasser.
Rangés sur les places publiques
Comme les moineaux pacifiques
Le long des fils télégraphiques,
Ils reposent leur fondement
Sur le sol du gouvernement
Sans payer l'enregistrement." (Les Culs-de-jatte)
"Depuis Choisy-le-Roi jusqu'au pont de Suresnes
On les voit lentement flotter au fil de l'eau,
Ils ont le teint blafard comme un tronc de bouleau,
Leur ventre a le ton bleu des mortelles gangrènes.
Ah ! Qu'ils sont laids à voir pendant les nuits sereines
Alors qu'un hydrogène impur gonfle leur peau
Comme un chasselas bien mûr de Fontainebleau...
Et l'on entend au loin le doux chant des sirènes !
Ils s'en vont par morceaux et nous les achevons :
Des citoyens faisant de longues enjambées
Vont les cueillir avec des perches recourbées.
Ô vieux fleuve blanchi par l'âge et les savons,
Rejette de ton sein les pâles macchabées,
Car cette eau-là, vois-tu, c'est nous qui la buvons !" (Sonnet
des pâles Macchabées)
D'après
ses contemporains, Mac-Nab disait, lisait et chantait tout cela d'une
voix rauque et fausse, dans "un registre de phoque enrhumé
qui perçait les tympans". Son seul tort aura été
de n'avoir pas attendu l'invention du phonographe.
MARDI
2.
Soldes. Nouveau record de France du
100 mètres en athlétisme : 9"99. Un prix d'article
soldé. Le nouveau détenteur s'appelle Ronald Pognon.
MERCREDI 2.
Vie olympique. Nous accueillons avec
un certain soulagement le choix de Londres pour les Jeux Olympiques de
2012. L'ambiance de grande cause nationale obligatoire accompagnant la
candidature de Paris laissait présager quelque chose d'équivalent
à la Coupe du Monde de football 1998 qui m'a tenu éloigné
des stades pendant cinq ans. Aux Londoniens la ferveur sur commande, les
logos aux anneaux sur les paquets de couches-culottes, les constructions
pharaoniques et les déficits afférents, les prix des hôtels
multipliés par quatre et le plongeon acrobatique.
Lecture. Purple Cane Road (James
Lee Burke, Doubleday, New York, 2000; 2005, Éditions Payot &
Rivages, coll. Thriller pour la traduction française; traduit de
l'américain par Freddy Michalski; 336 p., 20 €).
Une jeune fille risque la peine de mort pour l'assassinat de Vachel Carmouche,
bourreau officiel de État de Louisiane. En essayant de reconstituer
les faits, Dave Robicheaux retrouve la piste des assassins de sa propre
mère.
On croyait que James Lee Burke avait abandonné le personnage de
Robicheaux mais ce n'était qu'un faux-départ qui lui a permis
d'écrire une poignée de livres sur des sujets différents.
La dernière enquête de son héros emblématique,
Cadillac juke-box, avait marqué un certain ressassement,
signe d'une inspiration en perte de vitesse. La parenthèse n'aura
pas suffi à retrouver la magie des premières enquêtes
puisqu'on a affaire ici à un thème rebattu, celui de l'enquêteur
aux prises avec ses fantômes familiaux. James Ellroy a bâti
son oeuvre là-dessus et il me semble que Michael Connelly a consacré
un épisode de la saga Harry Bosch a ce sujet. Purple Cane Road
ressemble presque à un collage d'extraits des livres précédents
avec les mêmes descriptions, la même violence, les mêmes
tourments intérieurs d'un personnage qui commence à s'user
et, ce qui n'arrange rien, une intrigue claire comme de l'eau de bayou.
Heureusement, James Lee Burke a gardé le don des portraits express,
des tranches de vie condensées en deux ou trois paragraphes cinglants
comme dans cet extrait où Robicheaux raconte une des escapades
de sa mère : "Ma mère et lui étaient montés
à bord du Sunset Limited en 1946, direction Hollywood. Sur le quai
de la gare, elle m'avait serré contre elle, me tapotant la tête
et le dos comme si seules ses mains étaient capables de me faire
passer le message dont elle ne trouvait pas les mots.
- Je vais t'envoyer chercher. Je te le promets, Dave. Tu vas voir des
vedettes de cinéma, tu vas nager dans l'océan, tu vas monter
sur des montagnes russes au-dessus de l'eau. C'est pas comme ici, non.
Jamais y pleut là-bas, et pis les gens, ils ont tout l'argent qu'ils
veulent.
A son retour à New Iberia, en autocar, dont elle avait acheté
le billet grâce à l'argent que mon père avait été
obligé de câbler à un prêtre, elle m'avait montré
des cartes postales d'Angel's Flight, du Chinese Theater de Grauman et
de la plage à Malibu, comme s'il s'agissait là de lieux
magiques qui avaient défini son expérience californienne
bien plus que l'appartement sur garage en bordure d'une autoroute en centre-ville,
là où Hank l'avait abandonnée un matin, réfrigérateur
vide et loyer impayé."
JEUDI 2.
Vie hospitalière. Les G ont
eu beau débrancher leurs téléphones de poche, tenter
de nous refiler une fausse adresse et déserter leur aire de camping
pour éviter l'invasion, nous leur tombons tout de même sur
le râble à l'heure apéritive. Nous somme à
Hyères et j'en ai profité, un peu plus tôt, pour retourner
dans le parc de l'hôpital Léon-Bérard où j'ai
été pensionnaire à l'automne 1989. En ce temps-là,
j'arrivais du service des grands brûlés de l'hôpital
de Metz avec un visage et des mains en peau de cuisse et plus de la moitié
de la couenne rôtie. Je me souviens d'une infirmière qui
me disait qu'elle voyait souvent d'anciens pensionnaires revenir en simple
visite, d'anciennes gueules cassées qui avaient retrouvé
figure humaine et menaient une vie normale avec femme et enfants. J'écoutais
cela plutôt incrédule : je n'avais pas revu mon visage depuis
l'accident, on m'avait cousu les paupières pour que les greffes
ne bougent pas, j'écoutais la radio (je découvrais les Papous)
et des livres enregistrés sur cassettes. Et puis avec le temps,
l'habileté des chirurgiens, les eaux de La Roche-Posay, la famille,
les amis, les rencontres, la vie a repris, enrichie par l'expérience
de la douleur et la certitude de son caractère fugitif, et je reviens
aujourd'hui donner raison à l'infirmière comme je me l'étais
promis de longue date.
VENDREDI 2.
Vie végétative. Pas
de piscine pour moi aujourd'hui, je reste le nez dans mes grimoires. J'ai
fait quelques brasses hier après-midi sur la plage de La Capte
et ce matin j'ai l'impression d'avoir traversé la Méditerranée
à la nage.
SAMEDI 2.
Vie vacancière (fin). Le Tour
de France arrive dans les Vosges. Nous aussi.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°216 - 10 juillet 2005
DIMANCHE.
Lest. Nous restituons Emma à
ses parents. Les sourires des récipiendaires sont cette fois nettement
plus crispés.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
LUNDI.
Courriel. J'envoie ma première
note de lecture à Histoires littéraires. Au même
moment AZ fait parvenir à la [listeoulipo] un extrait d'une critique
de François-Jean Authier dénichée dans "un journal
d'analyses critiques de livres" à propos d'un ouvrage intitulé
A partir des mots : "... À partir des mots, harmonique
fragmentaire et aphoristique du créé, livre le mode d'emploi
de la création selon M. de Smet, clarification murmurée
des turbulences, avènement entraperçu d'une unité
dans le pluriel confondant du moi et de ses moissons saisonnières."
J'ai tout à coup peur d'apparaître bien terre à terre.
TV. La Lettre (The Letter,
William Wyler, E.-U., 1940 avec Bette Davis, Herbert Marshall; diffusé
sur TCM en août 2004).
Singapour. La femme d'un négociant tue son amant et invoque la
légitime défense. Avant le procès, son avocat doit
faire disparaître une lettre compromettante.
C'est un rôle en or pour Bette Davis qui peut ici jouer sur sa dualité
sainte nitouche - fière garce. Tiré d'une pièce de
Somerset Maugham, le film montre aussi une communauté anglaise
habituée à faire la loi, dans tous les sens du terme, dans
ses colonies, et qui ici se trouve aux prises avec des autochtones refusant
de la subir et de se laisser faire. Le sommet stylistique du film est
la confrontation entre Bette Davis et Gale Sondergaard qui joue la veuve
malaise de l'amant assassiné. William Wyler joue alors magistralement
du champ-contrechamp, de la plongée-contre-plongée et, tout
comme Orson Welles dans Citizen Kane (qui sort la même année),
de la profondeur de champ.
MARDI.
Ballons d'Alsace. "Samedi après-midi
dans le col de la Schlucht, un jeune homme de 21 ans domicilié
à La Bresse qui assistait au passage du Tour de France, a été
victime d'un malaise suite à un coma éthylique. Le médecin
du SAMU s'est rendu sur place. L'homme a été évacué
par l'hélicoptère de la gendarmerie vers l'hôpital
de Colmar." (La Liberté de l'Est du jour)
80,2 %. Réponse d'un néo-bachelier
à un courriel de félicitations : "Merci pour ces felicitations
meme tardivent (...)". Pour fêter l'événement,
le lauréat a prévu un séjour aux Maldivent.
TV. Là-haut, un roi au-dessus
des nuages (Pierre Schoendoerffer, France, 2003 avec Bruno Cremer,
Claude Rich, Florence Darel, Jacques Perrin; diffusé sur Canal
+ en juin 2005).
1978. Un cinéaste disparaît au cours d'un tournage en Thaïlande.
Il est arrêté pour avoir participé à l'évasion
d'un ancien général de la guerre d'Indochine. Une journaliste
mène l'enquête.
Pierre Schoendoerffer revisite son sujet de prédilection, l'Indochine,
dans une enquête fumeuse qui mêle anciens baroudeurs, barbouzes
et journalistes habités par la même nostalgie que lui. Les
innombrables retours en arrière permettent de revoir des extraits
de ses films précédents, notamment La 317° section
où apparaissaient déjà Bruno Cremer et Jacques Perrin.
Il s'agit du portrait morcelé, reconstitué à partir
de témoignages, d'un homme mystérieusement disparu, ce qui
était déjà le cas du Crabe-tambour. Schoendoerffer
ne change pas de thème, ne change pas d'interprètes, ne
change pas de construction, ne change pas d'obsession. Comme il le fait
dire à un personnage, cela fait appel à des mots comme honneur,
devoir, gloire, fidélité qui paraissent aujourd'hui ridicules.
N'empêche que le goût de la chose est un peu rance.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète une limace
et fais le plein de pages pour les vacances : Ed McBain, un polar islandais,
un livre d'histoire littéraire et le dernier numéro de la
revue Formules.
Courrier. Arrivée d'une revue
à chroniquer pour Histoires littéraires.
TV. La Ville Louvre (Nicolas
Philibert, France, 1990; diffusé sur ARTE en ?).
Documentaire.
Nicolas Philibert a existé avant Être et avoir. Cette
exploration des coulisses du Louvre, réalisée à l'occasion
d'un réaménagement de certains salles permet de voir les
hommes de l'ombre qui oeuvrent à l'insu du public. C'est que pour
coller Les Noces de Cana au mur, il faut douze bonshommes en blouse
bleues à la poulie, des ho-hisse et du cal aux mains. Sans le moindre
commentaire, Philibert promène sa caméra des cuisines aux
vestiaires, des ateliers de restauration aux réserves encombrées.
On a envie de faire un catalogue des métiers inattendus rencontrés
: nettoyeur de pyramide, pistolero acousticien, maçon de socle,
balayeur de Cour Carrée, haleur de tableau démesuré,
épousseteur de buste, gratteur sur terre cuite, dérouleur
de scène d'histoire, poseur de rustine sur toile, peintre de cadre,
remonteur de cartel...
JEUDI.
Vie patriotique. La République
nous appelle et nous sommes là, au Champ-de-Mars, pour le défilé
du 14-Juillet et le concert de l'Harmonie municipale au kiosque du Cours.
On n'est pas à Charleville, ce n'est pas encore le soir, mais nous
sommes bien jeudi et ça ressemble toujours à la Musique
du jeune Arthur :
"Sur
la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses shakos dans la Valse des fifres :
- Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres..."
Courrier.
J'envoie des coupures à Y et à Michel Lécureur l'enregistrement
du Journal inattendu avec René Fallet, une de mes plus vieilles
archives radiophoniques captée sur RTL le 21 juin 1980.
TV. Bienvenue en Suisse (Léa
Frazer, France/Suisse, 2004 avec Denis Podalydès, Vincent Perez,
Emmanuelle Devos; diffusé sur Canal + en juin 2005).
Thierry, ethnologue suisse exilé en France, retourne dans son pays
natal pour l'enterrement de sa grand-mère.
Thierry arrive avec sa compagne qui accumule les bourdes : elle jette
un papier sur le trottoir, traverse en dehors des clous, confond gruyère
et emmenthal, dit "soixante-dix" au lieu de septante, évoque
le serment du Rösti... Heureusement, ce catalogue des poncifs sur
la Suisse ne dure qu'un petit quart d'heure. Le reste du film montre les
efforts de Thierry pour se réapproprier sa "suissité"
afin d'être digne de l'héritage familial qui lui est promis...
ce qui donne lieu à un nouveau catalogue (traite d'une vache, confection
de fondue, chocolat, argent sale, etc.). Le scénario abracadabrant
ne vaut rien mais le film est sauvé par la vitesse des enchaînements
qui interdit que l'on s'attarde sur sa vacuité et par l'interprétation
de Podalydès, égal à lui-même, à qui
on peut tout pardonner.
VENDREDI.
TV. Un week-end sur deux (Nicole
Garcia, France, 1989 avec Nathalie Baye, Jacques Boudet, Sacha Briquet,
Henri Garcin; diffusé sur Paris Première en 199?).
Une actrice divorcée refuse de rendre ses enfants à leur
père à l'issue du week-end où elle en avait la garde.
Nicole Garcia est une cinéaste étonnante par la faculté
qu'elle a de manquer l'immanquable. Elle rate un film avec Deneuve, ce
qui n'est pas donné à tout le monde, avec l'incompréhensible
Place Vendôme. Elle rate le film adapté du roman d'Emmanuel
Carrère, L'Adversaire, avec un sujet en or. Cette tendance
est inscrite dans ce premier film qui là aussi, bénéficie
d'une situation sans grand risques : la cavale avec enfants, thème
on ne peut plus propre à susciter l'adhésion, voir Eastwood,
Christine Pascal... Même Gérard Jugnot l'a traité
sans faute dans Monsieur Batignolle. Avec Garcia derrière
la caméra, rien ne marche, le personnage de Nathalie Baye est faux
de bout en bout, ce qui doit amener l'émotion ne suscite que l'agacement.
Une performance.
SAMEDI.
TV. Poids léger (Jean-Pierre
Améris, France, 2004 avec Nicolas Duvauchelle, Bernard Campan,
Maï Anh Le, Sophie Quinton; diffusé sur Canal + en juin 2005).
Antoine, boxeur amateur, est employé de pompes funèbres.
Sa rencontre avec une jeune Asiatique peut donner un nouveau tournant
à sa vie, marquée par la récente disparition de ses
parents.
C'est un petit film inégal, qui sait éviter quelques pièges
(la montée du boxeur vers la gloire) pour mieux donner dans d'autres
(l'histoire sentimentale et l'embellie finale). Dans ses meilleurs moments,
il donne à voir un personnage complexe, tourmenté, bien
interprété par Duvauchelle. Antoine partage sa vie entre
des mondes très codifiés : celui de la boxe, celui de l'entreprise
funéraire où les cordes n'ont pas le même usage. Les
convenances sociales lui posent aussi problème, il accepte mal
le mariage imminent de sa sœur, le voit comme une trahison à l'égard
de leurs parents disparus. Ces situations donnent au film quelques moments
sombres plutôt réussis.
Bon dimanche.
Notules
saturnales de culture domestique n°218 - 23 juillet 2005
DIMANCHE.
Lecture. Deuil interdit (The
Closers, Michael Connelly, Little, Brown and Company, 2005; Le Seuil,
coll. Policiers, 2005 pour la traduction française; traduit de
l'américain par Robert Pépin; 400 p., 22 €).
L'inspecteur Harry Bosch retourne au Los Angeles Police Department après
trois ans de retraite. On l'affecte au service des Affaires non résolues
où il retrouve sa coéquipière Kiz Rider. La première
affaire sur laquelle ils sont amenés à travailler concerne
le meurtre d'une jeune fille, survenu dix-sept ans auparavant, auquel
une analyse d'ADN apporte un éclairage nouveau.
Ce service des Affaires non résolues est tout à fait ce
qui convient à Bosch. Au contraire du Dave Robicheaux de James
Lee Burke, revisité récemment, qui fonctionne à l'instinct
et dont les enquêtes sont une suite d'errements aptes à provoquer
des rencontres et des coïncidences, Bosch est un homme de dossiers.
Quand il en tient un, il l'étudie sous toutes les coutures, le
retourne, s'en imprègne totalement, le prend et le reprend sans
cesse. Bien sûr, il bouge, il frappe aux portes, il fait du terrain
mais il sait que souvent, comme ici, la solution se trouve sous son nez,
dans les pages du dossier. Quatre cents pages difficiles à lâcher,
une semaine d'enquête au cours de laquelle Bosch ne quitte pas l'affaire
une minute. Pas de digression sur sa vie privée, peu de considérations
générales sur la vie à Los Angeles (ce qu'on découvre
en suivant Bosch est suffisamment édifiant), l'enquête, l'enquête,
rien que l'enquête. On dirait qu'au fil des livres, Connelly se
débarrasse des fioritures, va droit à l'essentiel, à
l'os, affine, apure. Il lui reste encore à éliminer quelques
passages grandiloquents qui tiennent plus de la pompe que de l'épopée
("Il allait poursuivre sa mission. Jamais il n'oublierait Robert,
Muriel et Rebecca Verloven sur le bord de la route. Une résolution
et une promesse. Celle de toujours parler au nom des morts").
LUNDI.
Vie halieutique. Révision du
matériel de pêche pour les vacances. Tremblez poiscalle !
TV. L'Ennemi public N° 1
(Henri Verneuil, France, 1953 avec Fernandel, Zsa Zsa Gabor, Louis Seigner,
Alfred Adam, Jean Marchat, Saturnin Fabre, David Opatoshu; diffusé
sur France 3 en juillet 1997).
New York. Un modeste démonstrateur en grand magasin est pris pour
un dangereux criminel après avoir enfilé le pardessus de
son voisin de cinéma.
Ce n'est pas Fernandel à New York. En effet, curieusement, la vedette
est assez discrète dans ce film, comme si Henri Verneuil avait
d'abord voulu rendre un hommage un peu moqueur aux films américains
de gangsters et de prison. L'Ennemi public n°1 est en effet
parsemé de références à Scarface (l'enseigne
lumineuse) et à Big House (l'attaque de la prison), comme
si Verneuil voulait y faire passer une certaine frustration. Il doit se
contenter d'un scénario inepte, de dialogues d'Audiard sans saveur,
d'une vedette sans surprise... Quelques seconds rôles inattendus
viennent tout de même épicer un peu la sauce, Alfred Adam
en shérif et Saturnin Fabre en avocat new-yorkais (!).
MARDI.
Escapade. Je pars pour Paris par le
7 heures 40 et passe l'après-midi à travailler à
la Bibliothèque des Littératures Policières. En furetant
dans les rayonnages de la librairie Dédale, rue des Écoles,
je tombe sur les Mémoires d'une jeune fille dérangée
de Bianca Lamblin, que je croyais épuisés depuis longtemps.
Voilà qui promet une lecture de vacances bien corrosive. J'achète
des cadeaux pour la Didionnée restée au port, prends des
photos des librairies disparues rue de l'Odéon en espérant
ne pas me tromper de numéro. Pour Shakespeare & Company, c'est
facile, il y a la plaque qui rappelle que le premier Ulysse a été
publié à cet endroit mais de l'autre côté de
la rue, c'est plus coton de retrouver l'ancien siège des Amis des
Livres d'Adrienne Monnier.

Il me semble
bien que c'était au 7, à la place du coiffeur. Je bois mon
thé au Départ Saint-Michel et regagne ma chambrette avant
la croûte traditionnelle à la Brasserie de l'Est. Pourquoi
toujours la Brasserie de l'Est ? Cela fait des mois que je remets le moment
de m'expliquer sur cette exclusivité. J'ai déjà parlé
de mon besoin de me créer des habitudes dans chaque lieu où
je passe. J'ai beau appeler ça des rites pour faire moins vieux
jeton, ce ne sont que des habitudes, certains diront des manies. Il y
a donc autre chose. Bien sûr, il y a la proximité. C'est
à deux pas, au sens propre, de mon galetas. Il y a la croûte,
correcte, mais pas donnée, plutôt plus chère qu'ailleurs
à qualité égale. Donc, ça ne suffit pas. Les
bonnes adresses ne manquent pas aux alentours, j'en connais, on m'en donne.
Il y a d'autres brasseries du même type, surtout du côté
de la gare du Nord, il y a l'exotisme, les Chinois, les Vietnamiens de
la rue du faubourg Saint-Denis, les Tamouls du passage Brady, même
si, phonétiquement, manger tamoul me semble un peu osé pour
mes escapades célibataires. Quelquefois, l'envie me prend de me
faire violence, d'essayer une nouvelle table mais mes pas, et il n'en
faut que deux, me ramènent invariablement à la Brasserie
de l'Est. Ce pourrait être par besoin de reconnaissance. Il fut
un temps où j'aimais être reconnu et salué dans les
bistrots, il faut dire que je ne ménageais pas ma peine. Mais pas
là : depuis des années que je fréquente l'établissement,
aucun serveur - et le personnel est assez stable - n'a jamais fait mine
de me reconnaître. J'ai droit au service minimum, professionnel,
courtois, sans excès ni fioritures, pas de complicité, pas
de familiarité et c'est très bien ainsi. De toute façon,
le dîneur seul est partout mal vu. Il est forcément abandonné,
asocial, sans ami, un peu louche, peu fréquentable puisque non
fréquenté et affligé d'une tare rédhibitoire
: il occupe une table pour deux, même s'il y a à peine la
place pour poser la moitié d'une assiette, et représente
donc un manque à gagner. Alors si je dois donner une raison à
ma présence obstinée et peu désirée en ce
lieu, il faut chercher ailleurs. En fait, quand je vais à la Brasserie
de l'Est, je ne vais pas au restaurant, je vais au théâtre.
Je n'aime pas être au parterre, les places près des baies
vitrées qui laissent passer un air glacial en hiver, là
où on consigne les esseulés, derrière un pilier de
préférence afin de mieux les oublier et de ne pas gâcher
la vue des joyeux dîneurs accompagnés. Quand on veut m'y
coller, je refuse (avoir le courage de faire ça m'a pris des mois),
demande une place en banquette, légèrement surélevée.
Là, je suis dans une loge et je regarde le spectacle. Le ballet
des serveurs d'abord, aux rôles bien définis, celui qui vous
place, celui qui prend la commande, celui qui vous sert (trois rôles
qui sont mystérieusement échangés pour la table à
côté de la vôtre), l'incessant va-et-vient entre la
salle, le bar et la cuisine sans oublier l'écailler qui se les
caille sous sa bâche plastique à l'extérieur. Il y
a aussi les dîneurs, les tablées de copains-copines, les
supporters déconfits du Paris-Saint-Germain retour du Parc des
Princes où le F.C. Metz vient de gagner 3-0, ceux qui sont venus
en famille, beaucoup de couples qui sortent leurs parents à moins
que ce soit l'inverse, les touristes trop confiants qui boiraient bien
une petite bière et qui se retrouvent avec un demi-setier à
écluser, attendez un peu la note, les solitaires comme moi qui
eux ont l'air de franchement s'enquiquiner, les voyageurs en instance
de départ, un oeil sur la montre, une main sur la valise et cette
addition qui n'arrive pas. Je regarde et j'imagine. Les kilomètres
de saucisses, les tombereaux de choux à choucroute, les quintaux
de patates, les bancs de poissons, les troupeaux de charolais qui entrent
ici chaque jour, et à quelle heure, et par quelle porte... Je regarde,
j'imagine et j'écoute. La Brasserie de l'Est est le seul endroit
au monde où la conversation des autres ne me gêne pas. Partout
ailleurs, je passe mon temps à maudire ceux et celles qui, au cinéma,
au musée, au stade, au théâtre maintenant que j'y
vais, en salle des professeurs, à la bibliothèque (il faut
l'entendre trompeter, la mère professionnelle du mercredi matin
à la Bibliothèque municipale, quand elle s'occupe des choix
de lecture de son futur Einstein), tous ceux et celles qui se sentent
obligés de faire profiter toute la population circumvoisine des
éclats de leur conversation, comme si la gravidité de Yolande,
l'angine de Romuald, les courbatures récoltées au cours
de leur stage de marche dans le Haut-Doubs ou la moyenne générale
des 4°3 revêtaient une importance telle qu'elles devaient être
claironnées à la face et aux oreilles de l'humanité
entière. Partout, ça me fait bouillir, à la Brasserie
de l'Est, ça m'enchante. Et c'est pour ça que j'y vais.
MERCREDI.
Obituaire. "Je me souviens du
Docteur Bombard" (Georges Perec, Je me souviens, Jms n° 241).
Lecture/écriture. Je rédige
pour Histoires littéraires ma note de lecture sur le premier
numéro de la revue fario, rapidement avalé (printemps-été
2005, 26 rue Daubigny, 75017 Paris, 314 p., 23 €).
Cinéma. Dans le numéro
d'été de Positif, Michel Ciment raconte la première
rencontre entre Vivien Leigh et Marlon Brando, engagés pour le
tournage d'Un tramway nommé Désir : "Pourquoi
mettez-vous tant de parfum, demande Brando venu en T-shirt et pantalon
de toile marron. - Parce que j'aime sentir bon. Pas vous ? - Moi je me
contente de me laver. En fait je ne me sers même pas de la baignoire,
je crache en l'air et je me mets en dessous."
Vie parisienne. Après une toilette
un peu plus poussée que chez Marlon, je file plein nord à
la découverte de rivages inconnus. Il faut dire que le marché
du boulevard de la Chapelle, sous le métro aérien, a de
quoi ravir les amateurs d'exotisme à vil prix. Je m'encanaille
du côté de Barbès, Pigalle (où même la
fontaine est démontée), place Blanche, place Clichy où
je retrouve des souvenirs des Quatre cents coups (la brasserie
Wepler). Je repique au sud, Trinité, Opéra, place Vendôme,
Rivoli. Je marque une longue pause devant l'hôtel Regina où
un tournage est en cours. Il est rare de marcher plus de deux heures dans
Paris sans tomber sur un tournage. Je reconnais un comique pas drôle
mais on doit m'aider pour retrouver son nom, Michaël Youn, vu dans
L'un reste, l'autre part de Claude Berri. La pluie arrive, c'est
le moment de s'abriter au Louvre. C'est au tour de la salle 18, aile Richelieu,
deuxième étage, d'être passée au crible de
la Mémoire louvrière. On y trouve les esquisses de
Pieter Boel, le peintre animalier de Louis XIV. J'aime beaucoup son aigle
royal :

Je trouve
qu'il a une tête de koala. Je tartare au Petit Cardinal et abats
quelques Série Noire à la Bilipo. Retour par le 18 heures
50, je fais mes listes pour les vacances dans le train.
JEUDI.
Invent'Hair. Belle trouvaille de R
qui m'envoie de Vesoul la photo d'une "Agence de détectifs
- Coiffures en tous genres". Le logo est à la hauteur de la
raison sociale :

VENDREDI.
Courrier. J'envoie quelques cartes
postales, histoire d'alléger le programme des vacances.
SAMEDI.
Vacances. Il est temps de laisser
les patates aux doryphores, les tomates au mildiou et les salades aux
limaces. L'heure est venue d'aller voir ce que les ablettes de Haute-Vienne
ont dans le ventre.
Bonne quinzaine.
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