Notules
dominicales de culture domestique n°191 - 2 janvier 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
166 kilomètres au total pour voir le monument aux morts de Bazoilles-sur-Meuse,
le premier de facture moderne que nous rencontrons. On ne vantera jamais
assez la patience de mes accompagnatrices. Nous arrivons juste avant la
nuit, à temps pour que les photos soient encore exploitables. Ouf.

TV.
Dimanches d'août (Domenica d'agosto, Luciano Emmer,
Italie, 1949 avec Anna Baldini, Emilio Cigoli, Franco Interlenghi, Marcello
Mastroianni; diffusé sur ARTE en ?).
Le dimanche 7 août, des Romains se rendent sur la plage d'Ostie.
Il y a là un groupe de jeunes cyclistes, une famille nombreuse
qui s'entasse dans une guimbarde, un producteur de cinéma et sa
cour, un père célibataire qui ne se résout pas à
laisser sa fille en colonie de vacances, et bien d'autres. Repas, baignade,
rencontre, rupture, vol d'un bateau, regards, sieste, la caméra
de Luciano Emmer capte tous les aspects de la vie sans les hiérarchiser.
On est ici à la source du néoréalisme italien, vie
quotidienne, décors naturels, comédiens non professionnels
ou débutants comme Mastroianni. On est aussi en présence
d'une des premières expériences de montage parallèle,
entremêlant les histoires et passant d'un groupe de personnages
à un autre. La simplicité du propos et des personnages donne
un vrai charme au film, d'autant que le réalisateur a la délicatesse
de ne conclure aucune des intrigues minuscules qui le composent.
LUNDI.
Obituaire. Triste journée dans
le quartier de Saint-Laurent où l'on enterre A., morte subitement
à l'âge de 26 ans et qui fut un temps employée à
la pharmacie. Les pompiers (A. était sapeur pompier volontaire
et s'est éteinte, si j'ose dire, à la caserne) ont beau
avoir mis leurs gants blancs, ils n'ont pas oublié leurs gros sabots.
Venus de tout le département, ils confisquent la totalité
de l'église et, plus grave, toute intimité, recueillement
ou simplicité pour les remplacer par leur décorum à
trois balles avec leur goût pour la pompe (qui, étymologiquement,
peut se comprendre) et la breloque (médaille de ceci et de cela).
Lecture. Villa Triste (Patrick
Modiano, Gallimard, coll. nrf; 188 p.; 11,89 €)
Un jeune apatride se cache dans une station alpine au moment de la guerre
d'Algérie.
Comme d'habitude, la tranche de vie dépeinte ne débouche
sur rien de tangible et le lecteur ne trouvera aucune réponse aux
questions posées en préambule : qui est Chmara, le narrateur
? Que fuit-il ? Qui sont la belle Yvonne et le mystérieux docteur
Meinthe ? Que concernent les mystérieux appels téléphoniques
que celui-ci reçoit dans la nuit ? Pour qui a déjà
pratiqué Modiano, l'intérêt est ailleurs, dans le
plaisir de retrouver un univers familier, trouble, cotonneux. Le cadre
est essentiel chez Modiano. Cette petite ville, qui ressemble beaucoup
à Annecy, contient tous les éléments de son univers
: pensions de famille, salons de thé, palaces, promenades, lac,
kiosques à musique hantés par des oisifs ou par des personnages
énigmatiques qui constituent une société assez proche
de celle de Gatsby le Magnifique (une réplique de la dernière
page, "N'oublliez pas l'Egypte et bonne chance, old sport",
semble d'ailleurs renvoyer à Fitzgerald). Pour décrire cet
univers et ces êtres déliquescents, l'auteur use souvent
du même procédé qui consiste à ouvrir un paragraphe
sur une longue phrase, suivie de phrases de plus en plus courtes, jusqu'à
la dernière, sans verbe, qui constitue une sorte de point de fuite
: " Elle m'écoutait sans rien dire, allongée sur le
lit. Je lui parlais des débuts difficiles de Marilyn Monroe, des
premières photos pour les calendriers, des premiers petits rôles,
des échelons gravis les uns après les autres. Elle, Yvonne
Jacquet, ne devait pas s'arrêter en cours de route. "Mannequin
volant." Ensuite un premier rôle dans Liebesbriefe auf der
Berg de Rolf Madeja. Et elle venait de remporter la coupe Houligant.
Chaque étape avait son importance. Il fallait penser à la
prochaine. Monter un peu plus haut. Un peu plus haut."
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
MARDI.
Courrier. Des voeux en provenance
d'Epinal.
TV. Derrière la façade
(Georges Lacombe & Yves Mirande, France, 1939 avec Lucien Baroux,
Jacques Baumer, Jules Berry, Michel Simon, Marguerite Moreno, Gaby Morlay;
diffusé sur CinéClassics en ?).
La propriétaire d'un immeuble est retrouvée assassinée
dans son ascenseur. Deux policiers rivaux interrogent tous les locataires.
Voici un ancêtre insoupçonné de La Vie mode d'emploi,
un film qui, comme le roman, nous conduit dans tous les logements d'un
immeuble parisien, des appartements bourgeois aux chambres de bonne en
passant par l'ascenseur. Chaque appartement abrite une vedette de l'époque,
appelée à faire son numéro devant le duo d'enquêteurs
: Michel Simon en lanceur de couteaux surpris en plein entraînement,
Jules Berry ("profession : turfiste"), Gaby Morlay, Marguerite
Moreno comme cités précédemment mais aussi Elvire
Popesco, Erich von Stroheim, André Lefaur, Julien Carette... Cette
belle galerie se met au service d'une aimable comédie policière
qui recèle quelques bons moments et quelques longueurs.
MERCREDI.
Courrier. Des voeux bretons en provenance
d'Epinal.
Vie sociale. C'était il y a
dix ans. Garlamb'Hic écumait alors les bars à bière
tiède.
   
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sur les images pour les agrandir
Les
mêmes ce soir, de la scène à la cène, avec
un peu moins de décibels et des manches de fourchettes en lieu
et place des manches de guitares, remisées au grenier.
   
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JEUDI.
Courrier. A mon tour d'expédier
une charretée de voeux. J'en profite pour renouveler mes abonnements
(Temps Noir, Histoires littéraires) et mes cotisations (Amis de
Proust et de René Fallet) et envoyer le contrat de location pour
les prochaines vacances d'été. Hier, la réaction
de la dame au téléphone quand je lui eus fait part de notre
choix ("Eh bien vous ne serez pas gênés par les voisins
!") m'avait appris que ledit choix était le bon.
Courriel. Un double abonnement aux
notules, mère et fille. Prévoir des formules "famille
nombreuse".
Le figaro est parfois mélomane : F. m'envoie une photo du salon
Wagn'Hair (Nancy). Je reste à l'affût des éventuels
Scarlat'tif, Tchai'Coiff'Ski, Offenbac (à shampooing) et Mâle
Hair (coiffeur pour hommes).
VENDREDI.
Lecture. Teckel (Les Contrebandiers
Éditeurs, n° 1, printemps 2004; 96 p., 10 €).
Revue de "Folies littéraires".
Pas de notuliens au sommaire de cette nouvelle revue (dont le titre parodique
est souligné par une section intitulée "L'étang
moderne") mais un certain nombre de connaissances, issues de la [listeoulipo]
(Rémi Schulz, Francis Mizio, Christian Dufour) ou des Papous de
France Culture (Jean-Bernard Pouy, Patrice Delbourg, Patrice Minet). Ces
derniers d'ailleurs n'hésitent pas à recycler des éléments
expérimentés à la radio comme "Les marronniers
du cinoche" ("C'est une flèche comanche !", "Vite,
de l'eau chaude et des serviettes !" et autres lieux communs du patrimoine
cinématographique) et les lettres que Patrice Minet envoya à
diverses personnalités et institutions "dans le but d'obtenir
les choses les plus abracadabrantes", lettres accompagnées
à l'époque d'un billet de 50 francs"pour vos oeuvres"
et reprises ici avec les réponses obtenues (qui permettent de constater
que les services de l'Élysée renvoient scrupuleusement sous
forme de mandat postal les 50 francs que le cardinal Lustiger se met allègrement
dans la fouille et remplace par une image pieuse).
Parmi les choses plus originales, on goûtera particulièrement
"un premier essai de transposition cinématographique de la
méthode S + 7" sur les dialogues de films ("T'a de beaux
yaourts, tu sais ?", "Atomisé, atomisé, est-ce
que j'ai une guibole d'atomisé ?"). D'autres exercices partent
d'une bonne idée mais s'étalent sur un trop grand nombre
de pages comme le "Glossaire de l'euro" ou l'article de Luc
Blanchet qui fait de La Guerre du feu un livre précurseur
de Mai 68.
On saluera enfin la redécouverte, après celle du philosophe
Botul, de l'écrivain Paul Guignon (Poisse, 1896 - Revers,
1943), auteur trop longtemps oublié de Méditations poissardes,
des Chants de la glèbe et du limon et dont l'autobiographie,
Né de la fange, s'ouvre sur ces lignes magistrales : "Longtemps
je me suis levé tard. A peine éveillé, me demandant
confusément quelle heure il pouvait bien être et contraint
à espérer, afin que fût dénouée l'énigme,
que le clocher de Poisse daignât en égrener la résolution,
le sentiment d'obscure indécision, de trouble et d'inintelligibilité
dans lequel je me trouvais alors me laissait à penser qu'émergeant
de l'indiscernable liquidité du sommeil s'ouvrait à moi
dans la pénombre douce et reposante pour mes yeux encore neufs
un monde frais et chaque jour recommencé, illusion d'où
me tiraient incontinent les appels renouvelés de ma grand-mère
qui s'indignait qu'un enfant de dix-sept ans traînât au lit
jusqu'à des onze heures et ne se levât point aux aurores
pour aller tirer le fumier, manier le soufflet de la forge de son père
ou mettre, comme elle disait avec les mots des pauvres gens, la main à
la pâte. Mais quoi ! Poète et néphélobate,
j'étais voué à marcher dans les nuées. "Poète
? Un beau feignant, ouais !" s'exclamait la pauvre femme, qui ne
pouvait comprendre combien ces instants étaient nécessaires,
essentiels, indispensables même, à l'éclosion de mon
jeune talent."
Courriel. Une demande de désabonnement
suite à un message destiné à "nettoyer les tuyaux".
2005. "C'était le jour
Saint-Sylvestre, le jour qui clôt cette série presque sans
mélange de vaines pensées, d'espérances trompeuses,
de soucis et de douleurs, qu'on appelle l'année." Félicité
Lamennais, Une voix de prison. Notre réveillon chez les D, à
Maxéville, est heureusement moins sinistre que les considérations
de Lamennais.
SAMEDI.
Bilan annuel 2004.
* 88 livres lus (+ 11)
* 142 films vus (- 20) dont 50 (- 22) au cinéma
* 80 pages de lecture de longue haleine (Sartre, Flaubert, Kafka, Nabokov,
Proust, Blavier) (- 30)
* 107 abonnés aux notules version électronique (sans oublier
les irréductibles abonnés papier de l'Aveyron) (+ 36)
* 7418 visites sur le site des notules (+ 4291).
En ce qui concerne mes chantiers littéraires :
* Inventaire 1998 toujours en cours d'élaboration
* Aperçu de littérature passive 2001-2002 toujours pas mis
au propre
* 66 éléments (+ 8) pour l'inventaire Félicités
* 1228 peintres étudiés dans les Propos sur l'art peint
(+ 145)
* 2235 Souvenirs quotidiens notés (+ 366, le compte est
bon)
* 71 Nouvelles en deux lignes (+ 6).
* 180 volumes étudiés dans L'Atlas de la Série
Noire (+ 30).
* 46 communes visitées (+ 7) de Ableuvenettes (Les) à Bazoilles-sur-Meuse
dans le cadre de L'Itinéraire patriotique départemental
* 60 photos de Bars clos commentées (+ 18)
* 228 entrées dans la Petite géographie de l'incipit
(+ 60)
* 269 Bribes oniriques recueillies (+ 93)
* 207 tableaux commentés dans la Mémoire louvrière
(+ 142)
* 43 publicités murales peintes photographiées (+ 29)
* 88 numéros de téléphone récoltés
dans des films en vue d'un travail à venir (+ 43).
Nouveautés 2004 :
* 17 photographies de salons de coiffure pour l'Invent'Hair.
* 9 frontons d'école photographiés dans l'Aperçu
d'épigraphie républicaine.
Travaux achevés :
* Bulletin de l'Association Georges Perec n° 44
* Bulletin de l'Association Georges Perec n° 45 (à paraître).
Bon dimanche et bonne année.
Notules
dominicales de culture domestique n°192 - 9 janvier 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
Dimanche dernier, je louais ici même, à propos de cette odyssée,
la patience de mes accompagnatrices. Une patience qui a apparemment atteint
ses limites : je suis seul aujourd'hui à partir à la découverte
du monument aux morts de Beaufremont. Celui-ci, situé dans l'église
heureusement ouverte, est pourtant une merveille :

Courriel.
Une demande d'abonnement aux notules et des voeux en provenance des Yvelines
et de la Réunion. Je me demande s'il reste des traces de Baudelaire
à la Réunion...
Les notuliens étoffent l'Invent'Hair et font part des curiosités
capillaires de leurs régions. Merci particulièrement à
JM pour ses trois clichés de salons dieppois.
LUNDI.
Courrier. Des nouvelles de Champagne
et d'Aveyron.
TV. Folies de femmes (Foolish
Wives, Erich von Stroheim, E.-U., 1921 avec Erich von Stroheim, Maude
George, Mae Busch, Dale Fuller, Cesare Gravina; diffusé sur ARTE
en ?).
Le comte russe Wladislaw Sergius Kamarzin s'installe à Monte-Carlo
avec ses deux cousines et mène un train de vie luxueux grâce
à un trafic de fausse monnaie. Il entreprend de séduire
la femme de l'ambassadeur des États-Unis.
Folies de femmes était parfaitement à sa place dans
le cycle "aberrations" dans lequel il était présenté
à l'époque. Erich von Stroheim s'y montre dans toute sa
démesure, reconstruit Monte-Carlo en studio et y déroule
le catalogue de ses fantasmes : uniformes, jeu, séduction, argent,
corruptions, fausses identités, mutilations (la ville est pleine
d'invalides de la guerre de 14), laideur, polygamie (les cousines du faux
prince sont ses maîtresses)... Si le film n'est pas très
novateur dans sa forme, il est en revanche tout à fait extraordinaire
par l'amoralisme et le cynisme de son propos. Kamarzin est un personnage
abject, au charme vénéneux, qui n'hésite pas à
dépouiller de ses économies la bonniche enceinte de ses
oeuvres et à violer une adolescente attardée. C'est le père
de cette dernière qui finira par le tuer et par jeter son cadavre
dans un égout de cette ville où le luxe cache le vice et
la corruption.
Le film, dans cette version qui correspond au dernier montage retrouvé,
dure deux heures. On peut rêver à ce qu'il pouvait bien être
dans sa version originale, présentée en avant-première
le 18 août 1921, longue de six heures et demie...
MARDI.
Vœux. Ceux des M & M arrivent
par la poste, d'autres, trop nombreux pour être détaillés,
transitent par la toile.
TV. La Loi du silence (Alfred
Hitchcock, E.U., 1953 avec Montgomery Clift, Anne Baxter, Karl Malden,
O. E. Hasse; diffusé sur TCM en mai 2003).
Québec. Un prêtre reçoit la confession d'un criminel
et refuse de la divulguer à la police. Il est rapidement accusé
d'avoir commis le meurtre.
Un Hitchcock qui manque de nerf, un peu paresseux, notamment dans les
scènes d'interrogatoire et dans celle du tribunal qui traînent
en longueur. Deux atouts cependant : la ville de Québec, qu'on
n'a pas l'habitude de voir à l'honneur au cinéma (avec notamment
une enseigne "Taverne Verres Stérilisés" qui ravira
les notuliens québécois et un final spectaculaire à
l'intérieur du château Frontenac) et le visage de Montgomery
Clift en prêtre tourmenté, propre à jeter dans le
péché toute la population féminine catholique des
deux côtés du Saint-Laurent.
Lecture. Les filles n'en mènent
pas large (What's a Girl Gotta Do ?, Sparkle Hayter, 1995;
traduit de l'américain par Joëlle Touati, Le Serpent à
plumes, 1998; rééd. J'ai lu, coll. Comédie n°
6076; 288 p.).
Robin Hudson, journaliste à la télévision américaine,
est mise au placard après une bourde professionnelle. Sur le plan
sentimental, ça ne va guère mieux, son mari vient de la
quitter. Là-dessus, elle est accusée du meurtre d'un maître-chanteur.
Sparkle Hayter a été journaliste à CNN et profite
de son expérience professionnelle pour dépeindre le milieu
d'une chaîne de télévision, les jalousies, les petits
chefs tyranniques, les traquenards, les vengeances. La satire est loin
d'être féroce, l'auteur se contente de faire une galerie
interminable de portraits hâtifs qui se transforme en avalanche
de noms et de postes qui aurait presque nécessité la présence
d'un organigramme en annexe. Le créneau visé est celui de
la comédie policière légère avec héroïne
d'apparence futile mais sacrément débrouillarde, un genre
dans lequel Val McDermid a fait mille fois mieux avec la série
consacrée à Kate Brannigan. L'aspect policier est très
maigre, un whodunit, une fausse piste et une révélation
finale pour ceux qui ont tenu jusqu'au bout. La traductrice ne s'est pas
non plus foulée, optant systématiquement, dans les dialogues,
pour une proposition incise avec sujet inversé qui nous vaut une
guirlande de "l'interrogeai-je", m'exclamai-je", "lui
lançai-je", "réalisai-je", l'interrompis-je",
"lus-je" du plus bel effet, jusqu'à un pétaradant
"répéta-t-elle".
MERCREDI.
Emplettes. Je complète ma collection
d'usuels avec un dictionnaire de mots croisés et un dictionnaire
de rimes qui me semble contenir une bonne introduction consacrée
à la versification, achète des billets de train, deux polars
épais et le numéro 8 des Cahiers Georges Perec.
Cinéma. Les Sœurs fâchées
(Alexandra Leclère, France, 2004 avec Isabelle Huppert, Catherine
Frot, François Berléand, Brigitte Catillon, Michel Vuillermoz,
Christiane Millet, Antoine Beaufils, Rose Thiéry, Bruno Chiche,
Jean-Philippe Puymartin, Aurore Auteuil).
Louise rend visite à sa sœur Martine à Paris. La bonne humeur
de la provinciale vient rapidement à bout de la patience de la
Parisienne.
La comédie attendue fondée sur l'opposition des caractères
atteint rapidement ses limites. Louise débarque à Paris
avec son sourire et sa simplicité (comme si c'était l'endroit
idoine pour afficher l'un et l'autre) et se heurte à une sœur du
genre coincé qui se donne des airs de grande bourgeoise. Catherine
Frot en fait des tonnes dans le registre bonne fille simple et nature,
Huppert la remballe régulièrement avec morgue et froideur.
C'est alors qu'Alexandra Leclère, qui réalise ici son premier
film, sentant qu'elle atteint la limite de l'exercice, change de ton et
fait de Martine un personnage beaucoup plus complexe, une femme dont le
paraître masque un manque d'amour complet à la limite du
sadisme dont souffre tout son entourage, amis, mari, enfant et sœur. La
réalisatrice offre à Isabelle Huppert quelques scènes
dans lesquelles elle se rapproche du personnage qu'elle incarnait dans
La Pianiste de Michael Haneke et qui donnent à son film
une valeur de conte cruel remarquable.
JEUDI.
Courrier. J'envoie la première
revue de presse de l'année à Y et commande des DVD au Monde.
TV. Mouchette (Robert Bresson,
France, 1967 avec Nadine Nortier, Jean-Claude Guilbert, Marie Cardinal;
diffusé sur CinéClassics en ?).
Bresson adopte Bernanos. Autrement dit, fini de rire. L'histoire de Mouchette,
jeune fille solitaire, rejetée par ses camarades, inexistante aux
yeux de ses parents, violée par un braconnier, donne lieu à
un film sur-bressonnien : misère, milieu déshumanisé,
tragique et sordide du quotidien, austérité de la mise en
scène, sécheresse des dialogues, blancheur des voix, anonymat
des acteurs. On a le droit, j'espère, de ne pas en raffoller et
de s'attacher, par exemple, au traitement du son, une des marottes du
rélisateur. Il fait l'objet d'un soin extrême, les cloches
qui sonnent, le feu qui crépite, les pas qui résonnent produisent
des bruits que l'on n'entend que chez Bresson, un auteur qu'on reconnaît
les yeux fermés.
VENDREDI.
TV. Johnny English (Peter Howitt,
G.-B., 2003 avec Rowan Atkinson, John Malkovich, Natalie Imbruglia; diffusé
sur Canal + en décembre 2004).
Johnny English, agent secret calamiteux, est chargé de la protection
des bijoux de la Couronne d'Angleterre.
Après Bresson, on pourrait trouver n'importe quel film de Bergman
empli d'une vis comica insoupçonnée. Autant dire
que les dernières aventures cinématographiques de Rowan
Atkinson, alias Mr. Bean, sont du genre réjouissant. On se souvient
des parodies de James Bond avec Leslie Nielsen dans le rôle du lieutenant
Drebin (Y a-t-il un flic pour sauver la reine par exemple). Johnny
English fonctionne sur le même principe, l'accumulation des
bourdes, mais à un niveau supérieur grâce à
la richesse d'expression d'Atkinson (meilleur que dans Bean), la présence
de John Malkovich (le film doit être vu en version originale pour
goûter son accent français), des gags très travaillés
et des scènes d'action qui, pour être parodiques, n'en sont
pas moins très spectaculaires.
SAMEDI.
Arlésienne. Arrivée
du Bulletin de l'Association Georges Perec, tant attendu, confié
à un autre imprimeur après la mystérieuse "Disparition"
du premier.
Football. 32° de finale de la
Coupe de France. Epinal 0 - Blois 1. Le but a été marqué
au cours de la prolongation. Prolongation du match, prolongation de l'épreuve
pour les spectateurs de la Colombière, un stade ouvert à
tous les vents qui tient plus de la glacière que du chaudron et
où, entre octobre et avril, chaque minute passée se solde
par la perte de sensibilité, dans l'ordre, des oreilles, du nez,
des orteils, des doigts, des membres et du corps tout entier.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°193 - 16 janvier 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
A l'intention des générations futures : il n'y a pas de
monument aux morts à Beauménil.
Notules. Une demande d'abonnement
en provenance d'Argentine. Slogan de L'Est Républicain : "De
la frontière belge à la frontière suisse". Un
slogan pour les notules : "De l'hémisphère nord à
l'hémisphère sud". Ça a tout de suite une autre
allure.
LUNDI.
Vie scolaire. Lucie passe aux mains
d'une nouvelle institutrice. Les paris sont ouverts sur la longévité
de la dame.
Perecstroïka. Bernard Magné,
par courriel, et Ela Bienenfeld, par téléphone, m'annoncent
la prochaine traduction en russe de La Vie mode d'emploi.
Cinéma. Un petit jeu sans
conséquence (Bernard Rapp, France, 2004 avec Sandrine Kiberlain,
Yvan Attal, Jean-Paul Rouve, Marina Foïs, Lionel Abelanski, Michel
Vuillermoz, Annick Blancheteau).
Un couple modèle profite d'un rassemblement d'amis pour annoncer
la fausse nouvelle de sa séparation. Tout le monde y croit, les
époux eux-mêmes s'interrogent.
Le théâtre filmé, en soi, n'a rien de condamnable.
Le mauvais théâtre filmé platement pose davantage
problème. Le traitement plan plan que fait subir Bernard Rapp à
une médiocre pièce boulevardière aboutit à
un film sans grand intérêt sur les tourments du couple (fidélité,
séduction, usure) ponctué de poncifs du genre "Il faut
qu'on se parle" et "J'ai besoin de réfléchir".
Yvan Attal s'agite pour meubler l'espace, Sandrine Kiberlain s'ennuie
et ne sait que faire de son talent. Une mention tout de même pour
Abelanski et Vuillermoz, brillants dans les seconds rôles.
Radio. Je mets une voix sur un lointain
lecteur des notules en écoutant Michaël Ferrier parler à
Alain Veinstein de ses livres et de Tokyo, où il réside,
sur France Culture.
MARDI.
Obituaire. Les articles nécrologiques
passent sous silence la carrière de chanteur du professeur Choron.
C'est pourtant dans cet exercice que je l'ai vu, un samedi après-midi
de la fin des années 90 au théâtre d'Épinal.
Yves Cassuto, partenaire de vacances en Lozère, l'accompagnait
au saxophone au sein du groupe Tes Baisers ont le goût de la
mort.
Gobi tueur. "Le motard espagnol
José Manuel Perez, victime d'une chute lors de la 7° étape
du Dakar entre Zouérat et Tichit (Mauritanie) est décédé
lundi 10 janvier, peu après son arrivée à l'hôpital
d'Alicante (Espagne)." (Le Monde). Le vainqueur de l'étape
moto du jour s'appelle Marc Coma. Peut-on parler d'aptonyme par anticipation
?
TV. Six Feet Under (série
américaine d'Alan Ball avec Peter Krause, Frances Conroy; saison
4, épisode 1, diffusé sur Jimmy le 9 janvier 2005).
Retrouvailles avec la famille Fisher, entrepreneurs de pompes funèbres
à Los Angeles. La série est une merveille d'humour noir
mais pour l'ouverture de cette quatrième saison, l'humour est laissé
de côté et le noir est seul en piste. La fille de la famille
a subi un avortement, l'aîné a perdu sa femme et même
le mariage de la mère semble une cérémonie macabre...
MERCREDI.
Cinéma.
L'un reste, l'autre part (Claude Berri, France, 2004 avec
Daniel Auteuil, Pierre Arditi, Nathalie Baye, Charlotte Gainsbourg).
Deux hommes d'âge mûr ressentent la lassitude de la vie conjugale.
l'un, marchand d'art, dissimule maladroitement sa relation avec son assistante,
l'autre, spécialiste en architecture, entame une relation avec
une étudiante au moment où son fils est victime d'un grave
accident.
Tout cela se déroule en milieu chic, aux environs de la rue de
Seine, un monde que fréquente Claude Berri quand il n'est pas cinéaste
et qu'il s'occupe d'objets d'art. L'aspect autobiographique n'a de valeur
que dans la mesure où l'on s'intéresse à la vie sentimentale
du réalisateur, à son regard sur le couple, si on a lu son
Autoportrait, par exemple. La vision amère qu'il donne de
ces sujets n'est pas très différente de celle qu'il offrait
déjà dans Mazel Tov ou Le Mariage, un de ses
premiers films (1968). Une amertume endossée par le personnage
d'Auteuil et adoucie par des échappées dans le domaine de
la comédie, Pierre Arditi interprétant son rôle de
mari volage sur le mode boulevardier. Le film n'est pas inoubliable mais
se laisse regarder avec plaisir. Il permet en tout cas, une fois de plus,
de s'interroger sur les raisons qui peuvent pousser des jeunesses à
s'amouracher d'hommes rassis plutôt que de jouer avec des camarades
de leur âge.
JEUDI.
Courrier. Je reçois des vœux
en provenance de Nancy et de sa banlieue, envoie une revue de presse à
Y.
Presse. "Une sculpture, exposée
dans la rue à Francfort, a été brûlée
par mégarde comme un déchet. Le service "Ville propre"
a reconnu avoir brûlé cet assemblage de panneaux métalliques
recouvert d'une bâche en plastique jaune. Le sculpteur berlinois
Michael Beutler en a été ravi, trouvant "vraiment intéressants"
l'incident et la dispute afférente." (Libération du
jour).
VENDREDI.
Voyage. Je profite de celui qui me
conduit à Paris pour abattre la quatre-vingtième et dernière
grille des Mots croisés 7 de Michel Laclos (Zulma, coll. Grain
d'orage, 2002; 192 p., 18,95 €). Arrivé à l'hôtel,
je commence par prendre une photo de ma chambre, histoire d'entamer, malheureusement
très tard, le catalogue illustré de mes "Lieux où
j'ai dormi". Penser à mourir dans un lit et à laisser
des instructions pour qu'on m'y photographie, afin qu'au moins un de mes
chantiers soit mené jusqu'au bout.

SAMEDI.
Vie parisienne. A Jussieu, c'est Cécile
de Bary, une habituée, qui officie au séminaire Perec. Son
sujet, la phrase de Perec, permet d'aborder un thème rarement évoqué
en ces lieux, le style (même si Meschonnic a déjà
étudié le rythme, Bernard Magné le chiasme, Jacques
Roubaud la liste et Christelle Reggiani la parenthèse chez Perec).
Certains participants soutiennent que "quand on entend du Perec,
on le reconnaît", ce qui n'est pas tout à fait mon point
de vue. Paulette Perec en témoigne, le but de l'auteur était
l'écriture blanche, lisse, voire une "écriture plate
avec morceaux de bravoure" comme il l'indiquait dans ses notes préparatoires
à 53 jours. De fait, la plupart des effets rhétoriques ou
stylistiques sont commandés par la contrainte (l'anaphore de Je
me souviens, le rythme ternaire des Choses décalqué
de Flaubert, les citations plus ou moins fidèles d'autres auteurs
de La Vie mode d'emploi et d'Un homme qui dort...). Cécile
de Bary, en étudiant quelques longues phrases issues de divers
ouvrages parvient toutefois à dégager des tendances, des
écarts par rapport au modèle rhétorique (la multiplication
des deux points, les phrases commençant par des conjonctions de
coordination, le flottement dans l'usage de la majuscule), des répétitions
syntaxiques ou sémantiques. J'apprends ce que sont protase et apodose,
cadence majeure et cadence mineure, révise mes connaissances sur
les figures de rhétorique, paronomase, parataxe et métabole.
Après avoir épargné mon plastron de toute éclaboussure
bolognaise au Petit Cardinal, je travaille à la Bibliothèque
des Littératures Policières en attendant l'Assemblée
Générale de l'Association Georges Perec qui se tient à
17 heures à l'Arsenal, de l'autre côté de la Moselle
locale. Il y sera question de numérisation et de microfilmage des
documents d'archives, des numéros à venir des Cahiers
Georges Perec avant la reconduction du bureau sur un score brejnévien.
De retour dans ma chambrette, j'écoute la soirée de football
à la radio, téléphone à La Liberté
de l'Est pour connaître le résultat du S.A. Spinalien qui
officie à la Colombière pour une fois sans mon soutien (match
remis au lendemain pour cause de brouillard). A la Brasserie de l'Est,
je dîne en Parigot : tête de veau.
Lecture. L'ombre du tueur (Black
and Blue, Ian Rankin, Orion Boooks Ltd, 1997; traduit de l'anglais
par Edith Ochs, Éditions du Rocher, coll. Thriller, 2002; 483 p.,
21 €).
L'inspecteur Rebus n'a jamais renoncé à coincer Bible John,
un serial killer qui a sévi à la fin des années soixante
avant de se volatiliser. Une nouvelle série de meurtres semble
provenir d'un imitateur de Bible John, aussitôt surnommé
Johnny Bible. Sur un troisième front, Rebus est lui-même
placé sous surveillance policière pour une ancienne arrestation
au cours de laquelle la procédure avait été quelque
peu malmenée.
La conduite simultanée de ces trois intrigues conduit Ian Rankin
à multiplier les personnages et les foyers d'action, une multiplication
qui noie quelque peu le lecteur qui a bien du mal par moment à
repérer qui est qui, ce qui aboutit à affaiblir le suspense
recherché. Heureusement, il y a d'autres centres d'intérêt.
Le premier, qui n'est pas vraiment neuf, tient au personnage de Rebus,
qui apparaît dans plusieurs ouvrages de l'auteur. Une fois de plus,
un flic usé, entre deux âges, à la vie de famille
bousillée, frondeur vis à vis de sa hiérarchie mais
opiniâtre et efficace. Le second est nouveau : c'est le cadre. Ian
Rankin est, selon James Ellroy, "le maître du noir à
l'écossaise". L'enquête de Rebus l'amène à
se déplacer d' Édimbourg, jusqu'à Glasgow et Aberdeen.
C'est cette dernière ville qui illustre les meilleurs pages du
livre, par sa situation de capitale de l'industrie pétrolière
écossaise. Rankin situe une grande partie de l'intrigue dans ce
domaine géographique et économique, ce qui l'amène
à parler d'une façon intéressante d'écologie,
de la mainmise des Américains sur la ville, de la vie sur les plateformes
pétrolières et au siège des entreprises qui les exploitent.
Bonne semaine.
Notules
dominicales de culture domestique n°194 - 23 janvier 2005
DIMANCHE.
Vie parisienne (suite). Je suis de
bonne heure au Louvre, je passe une heure salle 13, aile Richelieu, 2°
étage, à travailler sur ma Mémoire louvrière
sans voir personne. Je ne m'attarde pas, j'ai un autre projet pour la
matinée, une sorte de pèlerinage personnel qui me conduit
d'abord en métro jusqu'à Censier. Je démarre de la
coquette rue Lagarde où toutes les places de stationnement sont
prises. Je gagne la rue Mouffetard où le marché bat son
plein, trouve le marchand de journaux en face du torréfacteur Marc.
Devant le café Le Verre à Pied, un aboyeur vend Charlie
Hebdo : "Achetez Charlie Hebdo, y'a des palindromes, c'est rigolo
!". Je bois un jus au comptoir, feuillette le Charlie de la maison
sans y trouver la queue, ni, par définition, la tête d'un
palindrome... Je poursuis la descente, square Saint-Médard et son
vrai faux chanteur de rues qui distribue des partitions, et pousse la
porte de la librairie L'Arbre à lettres. Puis demi-tour,
direction la Contrescarpe, je passe sous le porche des immeubles modernes
qui conduit à la rue Pierre-Brossolette dans le prolongement de
la rue de Épée-de-Bois ("École de garçons",
photo), tourne au coin de l'extension 1930 de Normale Sup', traverse la
rue d'Ulm, enfile la rue Thullier, traverse la rue Gay-Lussac, continue
par la rue des Ursulines, débouche rue Saint-Jacques en face de
l'Institut National des Jeunes Sourds (fondé par l'abbé
de Épée et où officia le grand Itard, celui précisément
qu'interprète lui-même François Truffaut dans L'Enfant
sauvage), y marche vingt mètres, traverse encore, prends la
rue de l'Abbé-de-Épée, longe et effleure de la paume
de ma main le mur de l'institut sur lequel l'inscription DÉFENSE
D'AFFICHER, LOI DU 21 JUILLET 1889 a presque disparu (il faut avoir de
bonnes lectures pour connaître son existence, voir
ici), traverse la rue Henri-Barbusse, et, enfin, prends pied sur
le boulevard Saint-Michel où s'achèvent à la fois
mon pèlerinage et mon exercice d'impli-citation.
Courrier. De retour at home, je trouve
le dernier numéro de Viridis Candela et le premier volume
d'Ernestine écrit partout, de la part d'Ernestine Chasseboeuf
elle-même "et d'un de [mes] notuliens". Qu'ils soient
ici vivement remerciés.
Faire-part. AZ annonce la naissance
du site officiel de l'Oulipo.
LUNDI.
Courrier. JS m'envoie une sélection
des dernières chroniques de Pierre Foglia parues dans La Presse
de Montréal.
Vie scolaire. Un rien blasée,
Lucie est prise en charge par une nouvelle institutrice. La septième
? La huitième ? On ne compte plus. Mais on se demande comment le
ministère de l'Éducation Nationale ose programmer des suppressions
de postes par centaines dans l'Académie de Nancy-Metz (744 exactement)
quand il faut plus d'une demi-douzaine d'enseignants pour assurer cinq
mois de cours dans une paisible classe de CE1.
MARDI.
TV. La Charge fantastique (They
Died With Their Boots On, Raoul Walsh, E.-U., 1941 avec Errol Flynn,
Olivia de Havilland, Arthur Kennedy, Charles Grapewin, Anthony Quinn;
diffusé sur Cinétoile en février 2002).
Le jeune George Armstrong Custer arrive à l'école d'officiers
de West Point et se fait vite remarquer par son excentricité. La
Guerre de Sécession fera de lui un héros. Nommé à
la tête d'un régiment dans le Dakota, il doit réprimer
un soulèvement indien qui mènera à la bataille de
Little Big Horn.
Presque trente ans après D.W. Griffith, Raoul Walsh entreprend
de filmer sa Naissance d'une nation. L'heure est grave, 1941, c'est
Pearl Harbor et l'entrée des États-Unis dans la guerre :
il s'agit de fédérer, de rassembler autour de l'image d'un
pays uni via le personnage consensuel du général Custer.
Mais Walsh n'est pas un tâcheron et évite le piège
de l'hagiographie facile. Aidé par la composition brillante d'Errol
Flynn, il fait de Custer un personnage qui existe aussi en dehors de ses
actes de bravoure, un homme avec ses zones d'ombre et ses démons
(l'alcool). Le film n'est pas neutre : contrairement à beaucoup
de westerns, il choisit franchement le côté de l'Union contre
les Sudistes et souligne les erreurs commises dans la question indienne.
Custer entretient de bons rapports avec les Indiens (le jeune Anthony
Quinn est Crazy Horse), rapports envenimés par des personnages
louches qui trafiquent et conduisent les Sioux à l'insurrection
de Little Big Horn. L'humour (l'arrivée de Custer à West
Point dans un uniforme copié sur celui de Murat) et le lyrisme
(avec Olivia de Havilland, Errol Flynn recrée le couple de Robin
des Bois) se mêlent à l'épopée pour une grande
aventure à la sauce hollywoodienne.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète le denier
Modiano, Lautréamont en Pléiade et les oeuvres complètes
de Bruno Schulz, un auteur dont la proximité avec Kafka ne pouvait
que m'attirer.
TV. Le Complexe du kangourou
(Pierre Jolivet, France, 1986 avec Roland Giraud, Clémentine Célarié,
Zabou, Stéphane Freiss, Maaike Jansen, Maka Kotto, support DVD,
DVDY Films).
Loïc, peintre fauché, souffre de ne pouvoir être père
suite à une maladie. Il retrouve Claire avec qui il a vécu
"avant". Elle a un enfant de six ans que Loïc s'imagine
être le sien.
J'ai dû trouver ce DVD dans un bac à soldes et l'acheter
pour deux ou trois euros. Le film ne vaut pas plus, comédie lourde
sur le désir d'enfant, malgré la présence sympathique
de Roland Giraud qui surfait alors sur son succès dans Trois
hommes et un couffin.
JEUDI.
Cinéma. Les Temps modernes
(Modern Times, Charles Chaplin, E.-U., 1936 avec Charles Chaplin,
Paulette Goddard; vu dans le cadre de la formation "Collège
au cinéma").
Charlot est employé à la chaîne, dans une usine. Devenu
fou, il perd son emploi, recueille une jeune orpheline avec laquelle il
vit d'expédients, incapable qu'il est de retrouver un travail stable.
Je ne connaissais de ce film que la première séquence, la
plus célèbre, qui voit Charlot s'escrimer à suivre
le rythme d'une chaîne de montage, largement copiée sur A
nous la liberté de René Clair (1931). Ce n'est en fait
que le premier épisode d'une riche tranche de vie dans laquelle
on voit Chaplin retrouver les accents sociaux, mélodramatiques
et burlesques des Lumières de la ville. En 1936, le réalisateur
n'a toujours pas renoncé au cinéma muet : le film est ponctué
par la musique (de sa composition), les bruits et les intertitres, jusqu'à
la séquence finale où, pour la première fois (et
la dernière sous le masque de Charlot), on entend la voix de Chaplin.
Malicieux, celui-ci a choisi de la faire entendre dans une chanson interprétée
dans une sorte de novlangue incompréhensible. Les Temps modernes
souffre parfois d'un manque certain d'unité, mêlant des passages
inoubliables à d'autres moins réussis. Dans ses meilleurs
moments, il montre un artiste arrivé à la plénitude
de son art, notamment dans sa gestuelle.
Courrier. Je ventile quelques exemplaires
du Bulletin Perec, envoie ma cotisation à l'AGP et quelques vœux
tardifs.
TV. Rashômon (Akira Kurosawa,
Japon, 1950 avec Toshiro Mifune, Machiko Kyo, Masayuki Mori; diffusé
sur CinéClassics en ?).
Dans un tribunal médiéval de campagne, cinq témoignages
se succèdent pour donner cinq versions d'un meurtre suivi d'un
viol.
Les états de service de Rashômon sont impressionnants
: Lion d'or à la Mostra de Venise et Oscar du meilleur film étranger
en 1951, reconnaissance critique universelle, film de chevet avoué
de Bergman, Scorsese, George Lucas. On regarde le film vaguement impressionné
et on s'en veut de ne pouvoir le goûter à sa valeur proclamée,
phénomène déjà éprouvé avec
Ran, un film plus récent du même Kurosawa. On comprend son
souci de montrer la difficulté à saisir une vérité,
son originalité qui consiste à faire témoigner la
victime par l'intermédiaire d'un médium, on admire son esthétique
(l'histoire se déroule dans une forêt transpercée
par le soleil) mais on s'embête, on se lasse du rire hurleur de
Toshiro Mifune et on se dit qu'on a encore du chemin à faire, des
choses à apprendre avant de goûter un chef-d'œuvre.
VENDREDI.
Gloire surprise. On devrait toujours
lire les livres que l'on achète. En janvier 2003, j'achetais un
volume recueillant les actes d'un colloque consacré, à Rabat
en novembre 2000, à "L'œuvre de Georges Perec, réception
et mythisation". Ce soir, je parcours ma perecothèque à
la recherche d'informations susceptibles d'éclairer un récent
lecteur de Quel petit vélo à guidon chromé au
fond de la cour ?, le deuxième roman de Perec. C'est en feuilletant
le livre consacré au colloque que je m'aperçois que mon
nom apparaît dans un article de Myriam Soussan, à l'époque
secrétaire de l'AGP que j'abreuvais alors de courrier récapitulant
les mentions de Perec que je trouvais dans la presse ou à la radio.
Bon sang ! Mon nom a résonné dans le ciel de Rabat (là,
je m'emporte un peu) et je n'en savais rien. Mon nom imprimé dans
un vrai livre, un gros, sans images, dans un vrai paragraphe, même
pas une énumération, ça m'en bouche tout de même
un fameux coin.
TV. Lovely Rita, sainte patronne
des causes désespérées (Stéphane Clavier,
France, 2003 avec Julie Gayet, Christian Clavier, Eddy Mitchell, Arielle
Dombasle; diffusé sur Canal + en décembre 2004).
Un expert comptable compte bien profiter d'un déplacement professionnel
sur la Côte d'Azur pour s'encanailler avec une créature rencontrée
sur internet. Les choses ne se passeront pas tout à fait comme
prévu et l'homme se trouve embarqué dans une affaire de
tableau volé.
C'est loin d'être la première fois qu'on voit Christian Clavier,
ici dirigé par son frère, dans un rôle de bourgeois
étriqué dépassé par les événements.
Au moins, il maîtrise la chose et reste amusant sans être
crispant comme ça lui arrive fréquemment. A ses côtés,
Eddy Mitchell ronronne et ronchonne gentiment dans un scénario
invraisemblable pour un film de pur divertissement qui atteint son but.
SAMEDI.
Presse. On a coutume d'ironiser sur
les suppléments de fin de semaine des journaux anglo-saxons qui
donnent à ces numéros un poids équivalent à
l'ennui que distillent les contrées dans lesquelles ils sont distribués.
Le Figaro à son tour combat la vacuité de nos dimanches
en livrant, outre ses déjà replets suppléments habituels
et le DVD qui motive mon achat (L'Homme au bras d'or de Preminger),
ni plus ni moins que le premier volume d'une encyclopédie, 832
pages et 1,6 kg au compteur. Apparemment, mon nom n'y figure pas.
TV. Football : F.C. Metz 0 - Olympique
de Marseille 1. Surprise de trouver au micro de commentateur Frank Sauzée,
un joueur que je croyais toujours en activité et dont les parents
tiennent aux Vans, en Ardèche, un café - PMU qu'il m'est
arrivé de fréquenter.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°195 - 30 janvier 2005
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
Le monument aux morts de Begnécourt n'est pas des plus faciles
à dénicher, dans la mesure où il se trouve à
Adompt, soit sur la commune de Gelvécourt-et-Adompt et qu'il est
commun aux localités de Begnécourt, Gelvécourt-et-Adompt
et Légnéville-et-Bonfays. J'ai bien failli rentrer bredouille
pour la deuxième fois de suite.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
TV. Gorgo (Eugène Lourié,
G.-B., 1961 avec Bill Travers, William Sylvester, Vincent Winter, Bruce
Seton, Joseph O'Connor; diffusé sur Canal + en ?).
Au large de l'Irlande, un raz-de-marée (qu'on n'appelait pas encore
tsunami) réveille un monstre antédiluvien. Capturé
par des pêcheurs audacieux, il est transporté jusqu'à
Londres pour devenir une attraction foraine.
Le problème, c'est que ce monstre de belle taille n'est qu'un bambin.
Son père, dix fois plus gros, va s'apercevoir de sa disparition
et se mettre en tête de le récupérer en fracassant
tout sur son passage, tordant le Tower Bridge comme un bâton de
guimauve et ne faisant qu'une bouchée de Big Ben. Une fois de plus
(qu'on se souvienne du Monde perdu de Conan Doyle), ceux qui veulent
utiliser une créature du passé à des fins mercantiles
se voient dépassés par leur entreprise. Spécialiste
du "cinéma bis", Jean-Pierre Dionnet a découvert
avec Gorgo un film au-dessus de la moyenne de ceux qu'il présente
habituellement dans son "Cinéma de quartier" sur Canal
+. Décorateur de profession, Lourié déploie un arsenal
d'effets spéciaux qui rendent particulièrement spectaculaire
le clou du film, la mise à sac de Londres par la créature
en furie.
LUNDI.
Courriel. RB me donne quelques précisions
sur certains personnages de la rue Mouffetard, un endroit décidément
plein de notuliens.
TV. Le grand bluff (Patrice
Dally, France, 1957 avec Eddie Constantine, Dominique Willms, Mireille
Granelli, Moustache; diffusé sur RTL 9 en octobre 1996).
Un aventurier qui a perdu tout son argent au jeu s'installe dans un grand
hôtel où il se fait passer pour un milliardaire américain.
L'héritière d'un terrain pétrolifère fait
appel à lui pour sauver son affaire des griffes d'une bande d'escrocs.
L'ouverture du film, sur le mode parodique, est des plus réussies.
On y voit Eddie Constantine interpréter avec une distance amusée
son personnage emblématique de baroudeur entouré de jolies
femmes et de mauvais garçons avec lesquels il n'hésite pas
à faire le coup de poing (aucune arme à feu n'apparaît).
L'intérêt s'émousse avec l'histoire pétrolière
qui permet tout de même de goûter l'apparition d'un débutant
prometteur, Jean-Pierre Marielle.
MARDI.
TV. Je suis un sentimental
(John Berry, France/Italie, 1955 avec Eddie Constantine, Bella Darvi,
Paul Frankeur, Olivier Hussenot; diffusé sur M6 en août 1999).
Le journaliste Morgan s'efforce de prouver l'innocence d'un pauvre type
qui, à peine sorti de prison, est accusé d'avoir tué
sa femme.
Pas de veine parodique ici comme dans Le grand bluff mais un bon
film noir, un genre dans lequel John Berry était un petit maître
tout à fait estimable. On y trouve un Constantine plutôt
sobre, s'effaçant derrière sa cause, une tête à
sauver de la guillotine.
Lecture. Jusqu'au dernier (Dead
Before Dying, Deon Meyer, 1999; traduit de l'anglais par Robert Pépin,
Éditions du Seuil, 2002, coll. Points, série Policiers P
1072; 464 p., 7 €).
L'inspecteur Mat Joubert exerce son métier à la brigade
des Vols et Homicides de la ville du Cap. Il a du mal à se remettre
de la mort de sa femme, et ne trouve plus de goût à rien.
L'arrivée d'un nouveau chef va l'obliger à se secouer sous
peine de perdre son travail.
Afrique du Sud, terre de polar. Deon Meyer, inconnu de nos services, s'affirme
d'emblée comme un auteur de fort calibre, réussissant parfaitement
l'amalgame des trois ingrédients qui, outre l'écriture,
font les bons romans policiers : un cadre, un héros, une enquête.
Les enquêtes plutôt puisque Joubert est confronté à
deux affaires, l'une concernant un braqueur de banques et l'autre une
série de meurtres que seule l'utilisation d'une vieille arme de
guerre semble lier entre eux. Habilement, Deon Meyer ne fait pas des enquêtes
le point principal de son histoire, du moins au début : c'est Joubert
qui l'intéresse, et qui nous inquiète. Un flic neurasthénique,
en route pour l'obésité et le cancer du fumeur qui se trouve
amené, à cause d'un bouleversement de sa hiérarchie,
à entreprendre une psychothérapie, à suivre un régime
et à aligner dès l'aube les longueurs de piscine. Petit
à petit, il reprend du poil de la bête et finit par se passionner
pour son enquête, dont le final lorgne du côté de La
mariée était en noir de William Irish. Ce qui est remarquable,
c'est que Meyer est aussi intéressant quand il évoque Joubert
aux prises avec le dosage de sa quantité quotidienne de matières
grasses que lorsqu'il le dépeint en action. Le tout se déroule
dans un pays politiquement neuf, à l'équilibre fragile et
où les vieux démons ne dorment que d'un oeil.
Un nouveau roman de Deon Meyer a paru au Seuil ces jours-ci mais sans
l'inspecteur Joubert, semble-t-il.
MERCREDI.
TV. Tombe les filles et tais-toi
! (Play It Again, Sam, Herbert Ross, E.-U., 1972 avec Woody
Allen, Diane Keaton, Tony Roberts, Susan Anspach; diffusé sur Paris
Première en ?).
Allan Felix vient d'être abandonné par sa femme. Ses amis
tentent de lui dénicher une nouvelle compagne.
Il s'agit d'un film charnière dans la carrière de Woody
Allen, qui mêle les accents purement burlesques de ses débuts
(Prends l'oseille et tire-toi, Tout ce que vous avez toujours voulu
savoir...) et la comédie douce-amère qui allait, à
partir de Manhattan, devenir sa marque de fabrique. Il faut dire que c'est
l'aspect loufoque qui est ici le plus réussi avec les gaffes d'Allan
face aux femmes qui lui sont présentées. Woody Allen se
transfigure en dragueur calamiteux, un rôle qui lui va à
merveille. Son personnage, critique de cinéma, s'inspire des mimiques
et de la dégaine de Bogart qui lui prodigue des conseils (un sosie
se tient dans l'ombre dans les scènes de séduction) et le
film copie plusieurs passages de Casablanca. Malgré ce secours,
Allan échoue lamentablement mais finira par tomber amoureux de
la femme de son meilleur ami. Chez Woody Allen, les couples ne sont jamais
bien solides...
JEUDI.
TV. L'Ange ivre (Yoidore tenshi,
Akira Kurosawa, Japon, 1948 avec Takashi Shimura, Toshirô Mifune,
Michiyo Kogure; diffusé sur CinéClassics en juin 2000).
Dans un quartier pauvre de Tokyo, un docteur alcoolique et misanthrope
se prend d'affection pour un mauvais garçon qu'il essaie de guérir
de la tuberculose.
Après plusieurs tentatives et autant d'échecs, je parviens
à entrer dans un film de Kurosawa. Peut-être parce que celui-ci
est moins purement japonais que les précédents, parce qu'on
y trouve des éléments proches de Dostoïevski, du Pasolini
d'Accatone, et des touches d'expressionnisme allemand avec le traitement
du personnage de Toshirô Mifune. Un homme se démène
pour sauver un peu d'humanité dans un climat de lèpre sociale
avec pour soutiens l'alcool et un caractère de cochon. Du noir,
du noir, rien que du noir (saké, tuberculose, délinquance,
faux code de l'honneur des yakusa) mais au bout une petite lueur d'espoir.
VENDREDI.
Lecture scolaire. Claude Gueux
(Victor Hugo, La Revue de Paris, 1834; rééd. Magnard, coll.
Classiques et Contemporains Collège/LP; présentation, notes,
questions et après-texte établis par Michel Dobransky; 96
p.).
Cette nouvelle est le parfait pendant du Dernier jour d'un condamné,
paru cinq ans auparavant. Hugo y poursuit son réquisitoire contre
la peine de mort, illustré par l'exemple, celui de Claude Gueux,
successivement ouvrier, pauvre, affamé, voleur de pain, prisonnier,
meurtrier du directeur de la prison de Clairvaux, condamné à
mort et guillotiné. Les faits sont relatés sèchement
: "Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser
les moralités à mesure que les faits les sèment sur
leur chemin", ce qui n'empêche pas l'auteur d'être présent
à chaque page par des commentaires personnels qui prennent le plus
souvent la forme de sentences on ne peut plus hugoliennes : "Mettez
un homme qui contient des idées parmi des hommes qui n'en contiennent
pas, au bout d'un temps donné, et par une loi d'attraction irrésistible,
tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement autour
du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des hommes qui
sont aimant. Claude était aimant." Une fois l'anecdote épuisée,
Hugo passe à l'argumentaire, un discours adressé aux députés,
véritable joyau de rhétorique dans lequel il les accuse
de se détourner des vraies questions : "Vous vous querellez
après pour savoir si les boutons de la Garde nationale doivent
être blancs ou jaunes, et si l'assurance est une plus belle chose
que la certitude", ce qui n'est pas sans annoncer les récentes
arguties sur le voile et les termes ostensible et ostentatoire. La Chambre
selon Hugo se détourne des vrais problèmes : "Le peuple
a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice
selon le sexe. Ayez pitié du peuple à qui le bagne prend
ses fils et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous
avez trop de prostituées. Que prouvent ces deux ulcères
! Que le corps social a un vice dans le sang. Vous voilà réunis
en consultation au chevet du malade; occupez-vous de la maladie."
La guérison ne peut venir que de l'éducation : "Messieurs,
il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes
en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque
vous êtes en veine de suppression, supprimez le bourreau. Avec la
solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres
d'école." En quarante pages, c'est tout Hugo : grandiloquent
souvent, agaçant parfois, mais toujours nécessaire et d'actualité.
SAMEDI.
Lecture. Un pedigree (Patrick
Modiano, Gallimard, coll. nrf; 128 p., 12,90 €).
Modiano a choisi de se livrer, de faire tomber une partie des masques
qu'il utilise dans ses romans. Ce n'est pas la première fois :
en 2002, un petit livre, Éphéméride, passé
inaperçu mais chroniqué dans le n° 114 des notules,
contenait déjà l'ébauche d'une autobiographie. Modiano
raconte sa vie, de sa naissance à la parution de son premier roman
qui lui permet de prendre "le large avant que le ponton ne s'écroule".
Ses parents, une mère actrice et un père spécialiste
des affaires louches, font tout pour l'éloigner, pension à
Jouy-en-Josas, à Thônes, à Bordeaux, séjour
chez des vagues parents ou amis. La rupture avec le père viendra
d'ailleurs au moment où celui-ci cherchera à faire partir
son fils sous les drapeaux. lorsque le jeune Modiano est à Paris,
il vit sous le même toit que ses parents, quai Conti, mais à
un étage différent. Lorsque son père veut le voir,
il lui donne rendez-vous dans un café. Parfois, il l'emmène
à ses rendez-vous d'affaires, là aussi dans un café
ou un hall d'hôtel. En faisant la liste de ses condisciples, des
connaissances de son père, Modiano nous fait pénétrer
dans un monde interlope, plein d'aigrefins, de demi-mondaines, d'apatrides,
de rastaquouères que l'on connaît bien : c'est celui de ses
romans. D'ailleurs, les noms qu'il donne semblent aussi faux que ceux
de ses personnages : Georges d'Ismaïloff, Christos Bellos, Geneviève
Vaudoyer, Charles Ruschewey... Modiano nous révèle sa souffrance,
son malaise, qu' on a souvent pris pour une attitude composée.
On a tant l'habitude de parler de la "petite musique" de Modiano
qu'on a fini par perdre de vue qu'il s'agit avant tout d'une musique funèbre,
d'un chant désespéré. De cette litanie de noms, pas
un amour, pas un ami, juste des silhouettes croisées. Une exception
: Raymond Queneau, déjà évoqué dans Éphéméride,
qui publiera son premier livre.
On pourra donc maintenant lire ou relire Modiano et chercher dans Un
pedigree les correspondances entre la vie et le roman. On lira Villa
triste et on trouvera le passage d'Un pedigree qui nous livrera
la véritable (?) identité des personnages : "Claude.
Elle avait vingt ans en 1962. Elle travaillait chez un couturier de Lyon.
Elle a été mannequin "volant". Puis à Paris
mannequin tout court. Puis elle s'est mariée avec un prince sicilien
et elle est allée vivre à Rome où le temps s'arrête
pour toujours. Robert. Il faisait scandale à Annecy en revendiquant
à très hautes voix sa qualité de "tante".
Il était un paria de cette ville de province." On fera les
rapprochements nécessaires, Yvonne Jacquet = Claude, docteur Meinthe
= Robert. En saura-t-on plus pour autant ? Ne préférait-on
pas rester dans l'incertitude ? Reste à savoir si Modiano ne solde
pas ici la partie autobiographique de son oeuvre avant de passer à
autre chose, à un travail pour lequel ce trousseau de clés
sera inutile.
Bon dimanche.
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