Notules
dominicales de culture domestique n°421 - 1er novembre 2009
DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental.
Le monument aux morts de Damblain est enregistré.
LUNDI.
Vie littéraire. Le numéro
39 d'Histoires littéraires est paru. Il fait même
l'objet d'un article dans Le Figaro littéraire de jeudi
dernier où il est dit que la revue de presse y est "pour le
moins décapante". C'est trop d'honneur. Mes chroniques parues
dans le numéro précédent (actualité littéraire,
Proust, Pierre Bayard, Jourde & Naulleau, Houellebecq) sont désormais
en ligne à cette adresse : http://pdidion.free.fr/chroniques/chroniques_2009.htm
MARDI.
Lecture. Grands coeurs (Cuore,
Edmondo De Amicis, Emilio Treves éditeur 1886 pour l'édition
originale, première traduction française par A. Piazza 1892;
Librairie Ch. Delagrave, s.d.; 320 p., s.p.m.).
Mon exemplaire doit être une des trente-six éditions qui
ont paru entre 1892 et 1962, probablement une des années quarante
puisque le livre appartenait à mon père. C'est une de mes
premières lectures, peut-être le premier livre un peu consistant
que j'ai lu dans mon enfance, une des plus marquantes en tout cas puisque
je ne l'ai jamais oubliée. Cuore est pour les Italiens ce
qui se rapproche le plus du Tour de la France par deux enfants
de G. Bruno que j'ai dû découvrir à la même
époque : un manuel scolaire déguisé en récit
fictionnel et destiné à l'édification des masses.
Les écoliers français en ont aussi profité puisque
la couverture indique "Livre de lecture pour toutes les écoles".
Grands coeurs se présente comme le récit tenu par
un enfant turinois d'une dizaine d'années sur la durée d'une
année scolaire. Il y relate les petits épisodes de sa vie
scolaire et familiale, y dépeint ses amis, ses voisins, ses maîtres.
Ce journal est régulièrement entrecoupé par un "récit
mensuel" qui met en scène un enfant d'une autre province,
"Le petit patriote padouan", "La petite vedette lombarde",
"Le petit écrivain florentin", "Le petit tambour
sarde", "Sang romagnol", etc. : l'unification italienne
est encore récente et il s'agit de montrer que le pays est désormais
une entité. Patriotisme, solidarité, travail, tempérance
sont quelques-unes des vertus mises en avant par ces pages qui ont aussi
une portée sociale : le travail de l'ouvrier (qui suit aussi les
cours du soir) y est magnifié alors que les personnages issus de
la bourgeoisie y ont rarement le beau rôle. Le style est, comme
dans le livre de G. Bruno, à la limite de la mièvrerie mais
n'empêche pas de s'attacher à tous ces personnages et la
plupart des récits mensuels constituent des petites nouvelles tout
à fait estimables. Umberto Eco a beau voir dans ce catéchisme
laïc un des ferments du fascisme italien à venir, c'est un
livre que je ne parviens pas à trouver nocif ou ridicule, sans
doute à cause de la part d'enfance à laquelle il est pour
moi lié.
MERCREDI.
Préparatifs. J'entreprends
des démarches dans les domaines ferroviaire et hôtelier pour
mettre sur pied les déplacements prévus en novembre : colloque
des Invalides et Fête de la Science à la Cité du même
nom pour le volet parisien, colloque sur les fous littéraires à
Pont-à-Mousson.
JEUDI.
Vie littéraire. Je suis à
jour dans mes chroniques pour Histoires littéraires et j'envoie
ce soir un papier sur Romain Gary et deux sur Boris Vian. Par ailleurs,
les vacances ont été propices à la constitution d'une
base de données concernant l'Invent'Hair et destinée
à me fournir des outils pour une exploration scientifique et statistique
plus performante de ce chantier.
Vie sociale. Visite de L. en provenance
de sa Haute-Savoie, que nous n'avions pas vu en nos murs depuis deux ans.
VENDREDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules, de Montréal.
Vacances. Comme j'ai bien travaillé,
ce qui est tout de même le but des vacances, je m'accorde une escapade
à Vittel avec Caroline et les filles. Avant d'entreprendre la lecture
des souvenirs de Sylvia Beach, je tiens en effet à voir les restes
du camp d'internement où elle séjourna dans les années
1942-43.
SAMEDI.
IPAD. 1er octobre 2006. 93 km. (5908
km).

18 habitants
Pas
de monument aux morts visible. Voilà. On pourrait s'arrêter
là, bon dimanche et à la semaine prochaine, rendez-vous
à Bleurville. Seulement, Blémerey c'est, ce fut, un peu
plus que cela. C'était octobre, le temps n'était pas trop
mauvais, Caroline et les filles m'avaient accompagné. Le bredouille
était entendu, même s'il y avait encore 26 habitants recensés
à l'époque. Alors autant profiter de la sortie, on avait
fait le tour du village, et puis pris une petite marche jusque sur les
hauteurs où se tenait une espèce de château d'eau.
Il y avait des veaux devant une ferme, les filles leur avaient caressé
le museau, Alice avait cueilli des fleurs, j'avais pris une photo du fronton
noirci de l'école pour ma collection. Au retour, il avait fallu
s'arrêter, des chevaux dans un parc, encore des museaux à
cajoler, des croupes à flatter, repartir et puis peut-être
bien encore s'arrêter pour voir si on pouvait donner à manger
aux chevaux, tout ce qui fait que le lendemain, au boulot, quand vient
le moment de raconter ses exploits sportifs ou culturels du week-end,
on préfère la fermer plutôt que d'avouer qu'on a passé
son dimanche après-midi dans un bled du bout du monde à
caresser les museaux humides de divers quadrupèdes. Tout ce qui
fait aussi que quand on revoit, trois ans plus tard, les photos de ce
dimanche, elles ne sont rien d'autre que les images d'un bonheur simple
et con comme tout parce que Blémerey c'était, ce fut, un
peu plus que cela, je fais traîner comme à l'époque
j'aurais aimé pouvoir faire traîner, arrêter le temps.
Deux jours après Blémerey, Lucie déclarait sa maladie
et une nouvelle vie commençait. D'une façon assez abrupte
d'abord, l'hôpital, les quatre injections quotidiennes, les contrôles
continuels, les règles alimentaires et puis la décision,
pas facile à prendre mais qui ne serait pas regrettée, d'opter
pour la pompe à insuline qui allait imposer d'autres contraintes,
un sacré bazar qui, sans les connaissances professionnelles de
Caroline, aurait été encore plus compliqué à
gérer. Que l'on s'entende bien, il ne s'agit pas ici de se lamenter,
j'aurais mauvaise grâce à le faire alors que Lucie a pris
tout ça sur le coin de la cafetière sans moufter, sans se
plaindre, et qu'il suffit de passer une demi-journée à la
pharmacie pour savoir ce que c'est que la mouise, la vraie, l'épaisse,
ou de regarder autour de soi pour voir ce que c'est que se débattre
pour des enfants à qui la vie a joué un sale tour, que ce
soit dans la famille propre à Bruxelles ou dans la famille notulienne
à Moncetz ou à Fontenay. N'empêche. Je n'arrive pas
à me débarrasser de la sale impression que c'est à
Blémerey que l'insouciance a pris fin et que je me suis mis à
vieillir.

L'Invent'Hair
perd ses poils.

Limoges (Haute-Vienne), photo de l'auteur, 16 août
2006
L'absence
d'apostrophe distingue ce salon de celui d'Epinal (Ac'tif) paru dans le
numéro 348.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°422 - 7 novembre 2009
DIMANCHE.
Lieux où j'ai dormi. Comme
tout bon perecquien, je m'intéresse aux lieux où j'ai dormi.
Je ne décris pas les chambres qui m'ont accueilli, je me contente
de les photographier. Le problème, c'est que j'ai entamé
ce chantier beaucoup trop tard, au moment où ma vie prenait une
tournure franchement sédentaire, ce qui fait qu'une grande partie
des lieux où j'ai dormi me sont aujourd'hui inaccessibles pour
des raisons liées à l'oubli ou à l'éloignement.
D'autres chambres sont devenues hors d'atteinte parce que les personnes
qui en sont aujourd'hui les propriétaires ou les locataires ne
sont plus celles qui m'avaient logé à un moment ou un autre.
Dans ce cas-là, j'ai toujours la ressource de photographier le
bâtiment, la maison, à défaut du lit. Quoi qu'il en
soit, c'est un chantier qui progresse peu. Quand il le fait, c'est presque
toujours en direction du passé et là aussi j'atteins mes
limites : la semaine dernière, j'ai photographié ce qui
reste de la clinique de la Roseraie où j'ai vu le jour. Pour aller
encore plus loin, il faudrait que je photographie le ventre de ma mère
mais c'est assez délicat, même de l'extérieur. Pour
le reste, je ne déménagerai sans doute plus beaucoup, mes
lieux de vacances sont les mêmes depuis plusieurs années,
j'ai à peu près épuisé toutes les chambres
de l'hôtel que je fréquente lors de mes virées parisiennes
et ma triste condition d'abstème me prévient désormais
de m'écrouler à gauche ou à droite comme cela a pu
se produire dans une vie antérieure. Il restera quelques lits blancs
vers la fin, mais je ne suis pas pressé et ce n'est pas moi qui
appuierai sur le déclencheur pour la dernière au funérarium.
Ce matin, j'ai tout de même ajouté un cliché à
ma collection. Nous étions hier invités à croûter
à deux rues d'ici, charmante soirée, deux heures du matin,
merci pour tout mais la route est longue, on y va. On y va et on arrive
at home devant une porte qui, de jour, s'ouvre à l'aide
d'un interrupteur électrique. Celui-ci est déconnecté
de 22 heures à 7 heures du matin, il faut alors une clé.
Une clé que, au vu de la rareté de mes virées nocturnes,
j'ai retirée de mon trousseau depuis un moment. Bien joué.
Que faire à deux heures du matin, sans auto, quand on ne peut même
plus rentrer chez soi ? C'est simple. Faire demi-tour, repartir chez des
hôtes tout récents tout à la joie de se retrouver
enfin débarrassés, demander humblement un coin où
l'on pourrait s'affaler sans trop déranger. Le matin venu, ne pas
oublier de prendre la photo. Et c'est comme ça qu'on progresse
dans un chantier nommé Lieux où j'ai dormi.
LUNDI.
Vie merdicale. Nous effectuons notre
visite désormais rituelle à l'hôpital de Saint-Avold.
Les résultats ne sont toujours pas satisfaisants. Lucie se voit
poser un nouveau cathéter relié à un capteur qui
analysera sa glycémie en continu pendant dix jours. Pose, essais,
manipulations, explications nous prendront la journée.
Lecture. A mes prochains. Lettres
1943-1984 (Antoine Blondin, édition établie et présentée
par Alain Cresciucci, La Table Ronde, 2009; 224 p., 20 €).
Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.
Courriel. Une demande de désabonnement
aux notules. J'en profite pour procéder à un désabonnement
autoritaire par décision unilatérale.
MARDI.
Lecture. Histoires littéraires
n° 32 (octobre-novembre-décembre 2007, Histoires littéraires
et Du Lérot éditeurs; 296 p., 20 €).
Verlaine et Rimbaud font l'ouverture de ce numéro avec une série
de lettres inédites du premier et, pour le second, des lettres
à lui envoyées par Maurice Riès qui fut un de ses
correspondants commerciaux à Aden. L'autre gros morceau est consacré
à Maupassant à travers un dossier de presse rassemblant
des articles datant du siècle dernier où l'on voit comment
l'auteur de Bel Ami fut instrumenté par les partis politiques,
passant allègrement d'une lecture communiste à une lecture
giscardienne. Les rubriques habituelles, Chronique des ventes et
Livres reçus sont particulièrement fournies, ce qui
fait de ce numéro l'un des plus consistants depuis l'apparition
de la revue. Saluons également l'arrivée d'un petit nouveau
qui est en même temps un grand ancien : Delfeil de Ton qui signe
désormais une page intitulée "En lisant Histoires
littéraires" dans laquelle il revient sur un article du
numéro précédent.
JEUDI.
Vie merdicale. Caroline repart à
Saint-Avold pour suivre une formation sur les glucides. C'est de la révision
mais tout fait ventre quand il s'agit d'essayer d'améliorer la
situation.
VENDREDI.
Lecture. Temps Noir n°
11 (Éditions Joseph K., mai 2008; 224 p., 15 €).
" La Revue des Littératures Policières "
Deux cent vingt pages sur Jean-Patrick Manchette, inventeur et pape du
néo polar à son corps défendant, qui s'ajoutent aux
mille trois cents des romans réédités en Quarto,
aux six cents du Journal et à quelques monographies : les
années 2005 - 2008 (ou plus, ce n'est peut-être pas fini)
auront été les années Manchette. En grande partie
grâce à l'activité de son fils, Doug Headline, que
l'on retrouve ici dans la présentation et dans une interview sur
les rapports entre Manchette et le cinéma. Entretiens, photographies
de jeunesse, inédits, bibliographie, filmographie se succèdent
pour donner un panorama exhaustif de l'univers Manchette. Sans oublier
les universitaires qui se penchent désormais sur son oeuvre, parmi
lesquels on reconnaît quelques perecquiens (Cécile De Bary,
Matthieu Remy, Isabelle Dangy). Le morceau le plus surprenant de ce recueil
est le scénario d'un film intitulé Mésaventures
et décomposition de la Compagnie de la Danse de Mort, un texte
halluciné qui semble absolument infilmable. Le fait que ce scénario
ait obtenu l'avance sur recettes et ait même fait l'objet d'un tournage
- même si le film ne fut jamais montré - est en soi le plus
beau tour que Manchette ait joué à une société
qu'il ne portait pas dans son coeur mais dont il savait s'accommoder quand
il le fallait pour faire bouillir la marmite.
Récits et fragments narratifs
(Franz Kafka, 1908-1924, in Oeuvres complètes II, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade n° 282, traductions par Claude
David, Marthe Robert et Alexandre Vialatte, édition présentée
et annotée par Claude David, 1980; 1330 p., 295 F).
Existe-t-il une édition française satisfaisante de Franz
Kafka ? Pas pour François Bon qui, dans son Tiers livre "pense
que l’édition Pléiade a raté Kafka, en partant sur
le principe d’une division de l’œuvre par genre (tome 1 les romans, tome
2 les récits et nouvelles, tome 3 le journal, tome 4 les lettres),
au lieu que les éditions allemandes ou traductions anglophones
rassemblent récits, lettres, journal selon les époques marquées
ou ancrées temporellement par les trois grands romans." Il
est vrai que la frontière est tellement mouvante entre les notations
personnelles, les considérations philosophiques, les morceaux narratifs,
que la division effectuée par la Pléiade est forcément
arbitraire et contestable. A la limite, les trois "romans" publiés
dans le premier tome pourraient, par leur incomplétude, figurer
dans ce volume. Contestables aussi les commentaires de Claude David qui
me semble privilégier une interprétation presque toujours
autobiographique des textes, même si sa réfutation des thèses
antérieures est toujours bien argumentée. Quoi qu'il en
soit, ce volume a le mérite de présenter un vaste ensemble
de récits peu connus, de débuts de récits plus exactement,
à côté des textes courts déjà répertoriés
et rassemblés par ailleurs comme Description d'un combat, La
Métamorphose, Le Verdict ou Le Terrier. Le choix éditorial
est exposé dans l'introduction : il s'agissait de "rétablir
la chronologie, isoler les textes narratifs, rendre lisibles les innombrables
fragments." Il a l'avantage de suivre le cheminement d'un esprit
et d'un homme qui, si on accepte l'interprétation proposée,
se voit successivement hanté par sa condition familiale, ses démêlés
sentimentaux et la maladie qui sont autant d'obstacles à son travail.
Une situation qui pourrait être résumée par la phrase
d'ouverture du fragment intitulé Le Voyageur du tramway
: "Je suis debout sur la plate-forme du tramway et je suis dans une
complète incertitude en ce qui concerne ma position dans ce monde,
dans cette ville, envers ma famille." Le lecteur, au bout de ce voyage,
n'est pas loin de partager ce sentiment.
SAMEDI.
Football. SA Epinal - USL Dunkerque
2 - 1.
IPAD. 22 octobre 2006. 95 km. (6003
km).

372 habitants
Le
monument est au milieu du cimetière, une stèle très
haute mais sans ornements.

Aux
morts pour la patrie
1914
– 1918
Face :
PERRARD
Emile
ERRARD
Ferdinand
COSTILLE
Ernest
DUFOUR
Louis
GEOFFROY
Edmond
GRILLOT
Camille
MOUGENOT
André
MAGNIEN
Louis
BLIQUE
Henri
THOMAS
Gaston
Droite :
CARLY
Emile
DESCHAZEAUX
Louis
LORRANGE
Aimé
SCHUFT
Henri
GRANDCLAIR
Louis
BOURGEOIS
Paul
THOMERET
Marcel
MAREY
Lucien
POINÇOT
Clément
CAPUT
Paul
BISVAL
André
Gauche :
LARCHE
Louis
MOUTON
Joseph
REGENT
Edmond
MANTE
Albert
ERRARD
Prosper
HEURET
Albert
SPIESZ
Paul
HOCQUELOUX
Louis
PARISOT
Paul
BERNARDIN
André
Et douze
noms sur une plaque ajoutée Guerre 1939 – 1945, dont deux autres
Mouton. Le troupeau a été décimé.
L'Invent'Hair
perd ses poils.

Limoges (Haute-Vienne), photo de l'auteur, 16 août 2006
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°423 - 15 novembre 2009
DIMANCHE.
Lecture. Shakespeare and Company
(Sylvia Beach, Harcourt, Brace & Company, New York, 1959 pour l'édition
originale, Le Mercure de France, 1962 pour la traduction française,
rééd. 2008, traduit de l'américain par George Adam;
316 p., 22,50 €).
Sylvia Beach, l'histoire est connue, fut avec Adrienne Monnier une des
principales figures de la vie littéraire parisienne durant l'entre-deux-guerres.
Les deux femmes tenaient chacune une librairie-bibliothèque de
prêt de chaque côté de la rue de l'Odéon, Shakespeare
and Company pour Sylvia, La Maison des Amis des Livres pour
Adrienne. La première servait de point de repère aux Américains
exilés de l'époque, Hemingway, Fitzgerald et consorts, l'autre
abritait l'avant-garde française, de Gide à Cendrars. Tout
cela est fort bien raconté dans le livre de Laure Murat, Passage
de l'Odéon (Fayard, 2003, notulisé en novembre de la
même année dans le numéro 135) consacré aux
deux femmes et à leur travaux. Outre leur rôle de libraires,
Adrienne et Sylvia se mêlèrent aussi d'édition, et
pas pour n'importe quel livre puisque c'est Ulysses de Joyce qui
parut chez Shakespeare and Company et dont la traduction française
vit le jour aux Amis des Livres. L'histoire est connue donc, mais
il est bon de l'entendre racontée par celle qui en tint un des
deux rôles principaux. Sylvia Beach livre ses souvenirs, depuis
l'ouverture de sa boutique, d'abord située rue Dupuytren, le 19
novembre 1919, jusqu'à l'épisode lui aussi fameux de la
libération de sa rue par une escouade emmenée par Hemingway.
James Joyce y occupe une place centrale car Sylvia Beach, outre son éditrice,
fut aussi sa banquière, son attachée de presse, sa confidente
et son bureau de poste sans y retirer autre chose que la satisfaction
d'avoir donné à un génie l'occasion de s'exprimer
et d'avoir brisé les bâtons que la censure anglo-saxonne
lui mettait dans les roues. La gratitude de Joyce ne fut pas éternelle
et il délaissa quelque peu sa bienfaitrice une fois la gloire arrivée.
Sylvia Beach n'en montre aucune amertume et ses souvenirs sont empreints
d'une grande modestie, qui la pousse à s'effacer derrière
ceux dont elle dresse le portrait : Larbaud, Fargue, Hemingway, Whitman,
Stuart Gilbert et bien d'autres.
Extrait. Une seule phrase de la page 67, une phrase peut-être essentielle
pour l'histoire de la littérature, une question posée à
Joyce un jour de 1921 : "Accorderiez-vous à Shakespeare
and Company l'honneur de publier votre Ulysse ?"
Vie musicale. Nous assistons au concert
du quatuor de trombones Hélios en l'église de Deyvillers.
Il faut de solides raisons, on s'en doute, pour que je consente à
me priver du monument aux morts dominical au profit de ce genre de réjouissance.
C'est avant tout une dette que je paie : François, le benjamin
du quatuor, avait quatre ou cinq ans lorsque ses parents l'emmenaient
dans les bouges enfumés où je chantais. Il aimait ça,
il était fasciné par les instruments et n'allait pas tarder
à s'y mettre, au piano d'abord puis au trombone, je me souviens
de ses exercices au cours de nos séjours en Lozère. Aujourd'hui,
à seize ans, il est en passe de faire une belle carrière,
il joue Bruckner, Haydn, Debussy et Gershwin avec la même aisance
que celle dont je fais preuve en enfilant mes pantoufles, même si
je regrette un peu le temps où il me régalait avec "Le
petit chapeau tyrolien" d'André Verchuren. C'est aussi l'occasion
de pénétrer dans une église qui sera sans doute fermée
quand je viendrai étudier le monument aux morts de Deyvillers et
de photographier les plaques commémoratives qui s'y trouvent.
TV. Football. Olympique de Marseille
- Olympique lyonnais 5 - 5. Joli match, c'est peut-être la première
fois de la saison que je n'abandonne pas une rencontre du championnat
de France en cours de route pour suivre la Liga ou le Calcio sur une autre
chaîne. Forcément, les dix buts marqués suscitent
la pâmoison des commentateurs enthousiastes. Aucun d'entre eux ne
relève le côté inquiétant de la chose : les
deux gardiens titulaires de l'équipe de France qui prennent cinq
pions chacun à quelques jours d'un match important contre l'Irlande.
LUNDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Les Mains sales de Sartre, en Folio. Révision d'urgence
pour une demoiselle en rail vers son lycée.
MARDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Cosmétique de l'ennemi d'Amélie Nothomb au Livre
de poche.
Lecture. Rue de l'Odéon
(Adrienne Monnier, Albin Michel, 1960, rééd. 2009; 272 p.,
17 €).
Compte rendu à rédiger pour Histoires littéraires.
Presse. Boris Vian (beaucoup),
Histoires littéraires (pas mal) et les notules (un peu)
sont à l'honneur dans un article de Vosges Matin.
MERCREDI.
Itinéraire patriotique départemental.
Le monument aux morts de Darney est enregistré.
VENDREDI.
Vie merdicale. Restitution du matériel
d'enregistrement à l'hôpital de Saint-Avold. On peut désormais
suivre l'évolution de la glycémie de Lucie en continu sur
les dix derniers jours au cours desquels elle a dû en parallèle
noter son emploi du temps et tous ses menus. Il nous reste à attendre
les conclusions du docteur K et ses nouvelles directives.
Lecture. Savant à livrer
le... (Fred Kassak, Editions du Gerfaut, coll. Chut n° 3, 1957
pour l'édition originale, rééd. in Fred Kassak 1,
Le Masque, coll. Intégrales, présentation de Paul Gayot,
postfaces de Fred Kassak, 1998; 642 p., s.p.m.).
Des trois romans d'espionnage écrits par Fred Kassak à ses
débuts, seul celui-ci a fait l'objet d'une réédition.
Il faut dire qu'il est le seul dans lequel l'auteur s'écarte des
conventions du genre malgré un thème correspondant à
l'actualité de la Guerre froide : le passage à l'Ouest d'un
universitaire russe. Comme il le dit dans sa postface, "le genre
avait alors ses règles, comme la tragédie classique : le
héros devait être beau, musclé, très bagarreur
et très astucieux. Il devait être confronté à
de redoutables malfaisants, de préférence soviétiques,
qu'il massacrait avec un entrain communicatif, et à de perverses
créatures de rêve qu'il carambolait de même, les chapitres
devant alterner harmonieusement : un massacre, un carambolage." En
choisissant comme héros un professeur falot et timoré, spécialiste
en langues régionales et donc convoité par les Américains
pour décrypter des codes soviétiques, Fred Kassak réussit
à donner une couleur plutôt vraisemblable à son récit.
La peinture de la société soviétique, si elle n'est
pas chatoyante, évite la caricature alors en vogue. Le dénouement
est un peu décevant, peut-être bâclé, mais l'ensemble
tient debout et se lit avec intérêt et plaisir.
SAMEDI.
Football. SA Epinal - US Raon-l'Etape
0 - 0.
IPAD. 1er novembre 2006. 149 km. (6152
km).

120 habitants
Le
monument est à côté de l’église, au sommet
du village. Une stèle, ornée d’une simple palme. On entend
le bruit de l’autoroute A 31. Les noms figurent sur une plaque neuve.

1914-1918
A
nos morts de la Grande Guerre
1914-1918
DESLOGES
Louis
MASSELOT
Achille
ROSSI
Paul
ROSSI
René
THOUVENIN
Achille
FICKINGER
Louis
MAIGROT
Charles
VEIN
Georges
EMEROT
Léon
MARTIN
Georges
BEURNE
Jules
ADAMISTRE
Lucien
1939-1945
PAIN
Maurice
L'Invent'Hair
perd ses poils.

Bellac (Haute-Vienne), photo de l'auteur, 18 août 2006
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°424 - 29 novembre 2009
DIMANCHE.
Lecture. L'Empereur d'Occident
(Pierre Michon, Fata Morgana, 1989 pour la première édition,
rééd. Verdier coll. poche, 2007; 96 p., 4,50 €).
Musicien à la cour du roi goth Alaric au moment de la chute de
l'Empire romain, Priscus Attalus est devenu un éphémère
empereur d'Occident. Aetius, qui le rencontre après sa déchéance,
recueille ses souvenirs. Comme dans ses livres précédents
(celui-ci est le troisième), Michon s'empare de personnages réels
dont il transforme la vie en épopée. Cependant, si les procédés
et le style restent les mêmes, il semble ici que la machine tourne
à vide. Il manque le côté viscéral des Vies
minuscules et de Joseph Roullin, une sorte de rage d'écriture
transformée ici en esthétique glacée. On dirait que
Michon paie son tribut à Flaubert, à Salammbô
en particulier, et il échoue pour une fois à embarquer le
lecteur dans son voyage. Il reste les pépites, des phrases comme
celle-ci : "... nous parlâmes naturellement de navigation,
des amis de la rame et des vaisseaux noirs, de navigation et de poésie
grecque : car l'une ne peut être dite sans l'autre, à tel
point qu'on ne sait laquelle est le texte de l'autre, et si d'abord on
jeta de frêles charpentes goudronnées, ou des mètres
de juste syntaxe, sur le pur hasard de la mer et des langues."
Itinéraire patriotique départemental.
L'absence de monument aux morts à Darney-aux-Chênes
est enregistrée.
MERCREDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour).
Je, François Villon de Jean Teulé en Pocket.
Lecture. Les Anciens de Saint-Loup
(Pierre Véry, Librairie Arthème Fayard, 1944, rééd.
Librairie des Champs-Elysées, Les Intégrales du Masque,
tome 1, 1992; 1024 p., s.p.m.).
C'est le Vingt ans après de Pierre Véry. Enfin, quinze
ans pour être exact puisque l'histoire se déroule en 1930
et que c'est la promotion 1915 du collège de Saint-Loup qui retrouve
son pensionnat le temps d'une journée et d'une nuit mouvementées.
Le directeur qui les a conviés a une idée derrière
la tête : en leur montrant la décrépitude des lieux,
il veut faire appel à leur générosité pour
entreprendre des travaux. Le parallèle avec Les Disparus de
Saint-Agil est inévitable mais avec ces collégiens devenus
adultes, Pierre Véry quitte le registre de la nostalgie pour celui
de l'amertume. La jeunesse est enfuie et les hommes faits qui se réunissent
ne la retrouveront pas malgré leurs souvenirs, leurs reconstitutions
factices et leurs blagues de préau qui cèdent vite la place
aux jalousies, aux rivalités et aux mesquineries : "Eux,
les Anciens, ils étaient des vieux - en quelque sorte. Oui, déjà,
ils s'avançaient sur le chemin de la vieillesse. Il vient un moment
où notre enfance, après nous avoir accompagnés jusqu'au
seuil avec une courtoisie mélancolique, retire sa main de dedans
notre main et nous laisse aller - nous chasse. Car la jeunesse reste avec
la jeunesse, l'enfance avec l'enfance. Telle est la loi. Il n'est pas
bon que les enfants - même fantômes - courent les rues..."
Dans sa préface, Pierre Véry prévient : "Ce
livre n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec un roman
policier." Coquetterie d'auteur, serait-on tenté de dire,
car il y a bien dans cette histoire un cadavre, une enquête et finalement
un coupable, mais pas totalement : le volet policier du roman n'est qu'un
prétexte à une belle réflexion sur l'impossibilité
de conserver l'enfant que l'on a été, conduite dans une
langue qui, grâce à sa simplicité, n'a pas du tout
vieilli. L'adaptation cinématographique des Anciens est
moins connue que celle des Disparus. Elle a été tournée
en 1950 par Georges Lampin et elle vaut le détour, ne serait-ce
que pour la composition de Pierre Larquey dans le rôle du directeur.
JEUDI.
Transhumance. Départ pour Paris
par le 16 heures 26. Arrivé dans ma chambrette, j'allume la TV
et tombe sur une chaîne d'informations en continu qui me donne l'occasion
de découvrir les images du match de football abandonné hier
en cours de route. Pas les images, mais l'image, celle dont tout le monde
parle, celle de la main de Thierry Henry. Je vais la voir environ soixante-douze
fois en une heure, assortie des commentaires de Pierre, Paul, Jacques,
Sean et Terry. Immense rigolade à l'écoute des récriminations
des Irlandais qui jouent les rosières immaculées, jusqu'à
leur premier ministre, impayable, qui demande à ce que le match
soit rejoué. Tous ces nouveaux prix de vertu qui font semblant
d'oublier que le football est un sport de triche, de roublardise et de
mensonge... Trapattoni, qui en connaît un rayon sur la question,
reste d'ailleurs discret et mesuré dans ses propos. A la Colombière,
où le silence est aussi glacial que la température, quand
un ballon sort en touche, on entend distinctement vingt-deux voix crier
"A nous !", et si on gagne sur un coup tordu, on rentre chez
soi, moi le premier, bien heureux d'avoir empoché les points de
la victoire en se disant que ça rembourse toutes les fois où
on s'est fait avoir. Des excuses aux adversaires ? Et pourquoi pas des
cadeaux pour la Saint Nicolas de leurs bambins ? C'est comme ça,
le football, faites-le jouer par des enfants de choeur qui réciteront
trois Pater et deux Ave parce qu'ils ont marché sur
les lacets d'un gars d'en face et il n'intéressera plus personne.
VENDREDI.
Vie parisienne. XIIIe Colloque des
Invalides au Centre Culturel Canadien, rue de Constantine : "La
réclame". Un colloque, ça commence toujours par une
déception, quand on apprend que Truc ou Machin, qui étaient
au programme, ne viendront pas pour telle ou telle raison. Quand Truc
et Machin se nomment, comme aujourd'hui, Maurice Nadeau et Delfeil de
Ton, que l'on se faisait une joie de rencontrer pour la première
fois, la déception est encore plus forte. Une autre défection,
attendue celle-là, concerne François Caradec, excusé
pour cause de décès. C'est Jean-Louis Debauve qui, en ouverture,
lui rendra hommage en lisant un de ses textes intitulé "La
réclame". Ces dernières années, les organisateurs
du colloque avaient choisi pour thèmes des intitulés qui
pouvaient être interprétés de différentes façons,
ce qui avait eu pour conséquence de donner lieu à des communications
variées : les curiosa (curiosités érotiques
ou curiosités tout court), les prix (prix littéraires bien
sûr, mais aussi prix de beauté, prix scolaires, et prix de
vertu). Aujourd'hui, pour tout le monde, la réclame, c'est la publicité.
On entendra donc au cours de la journée des interventions sur les
anciennes publicités médicales, les publicités radiophoniques
chantées qui permettront à Paul Braffort, secondé
par Martin Peynet, de pousser la chansonnette, les détournements
de publicités opérées par les surréalistes
(Marc Dachy, Henri Béhar), sur les publicités dans la presse
magazine turque et québécoise, sur le product placement
en littérature, sur la poésie publicitaire par Alain Chevrier
et même sur la publicité extra-terrestre grâce à
Christophe Bourseiller. A noter aussi un bel exercice homophonique de
l'Oulipien Olivier Salon, auteur lecteur d'un texte truffé de slogans
publicitaires. Mais partout, la pub, la pub, la pub, aussi envahissante
que dans la vie réelle. Il faudra attendre Alain Zalmanski pour
avoir enfin droit à une torsion sémantique du terme réclame.
Zalmanski, on n'en attendait pas moins de lui, s'est intéressé
aux objets, réclamés ou non, qui dorment sur les étagères
dans les bureaux des objets trouvés à Lyon et à Paris,
rue des Morillons. Un inventaire illustré dans lequel on pouvait
trouver la carte d'accréditation d'un détective brésilien,
des petites culottes (une trentaine par an échouent en ces lieux),
une cornemuse, un pantalon de gendarme, une veste de caporal-chef, une
tête de crocodile, une prothèse articulée, deux robes
de mariée perdues l'une dans un taxi et l'autre dans le RER, un
chariot pour handicapé, une stèle funéraire, un crâne
humain peut-être égaré par un acteur shakespearien
et j'en oublie. Une intervention épatante qui aura pour effet de
me voir pour la première fois sortir de mon silence pour poser
une question à l'orateur. Autre nouveauté sur le plan personnel,
je partage la croûte commune à la pause méridienne
dans une cantine proche de l'Assemblée où l'on est reçus
comme des chiens dans un jeu de quilles. Mousse de je ne sais quoi, papillote
de saumon et tarte aux poires, le tout avec la même consistance
spongieuse et le même goût ou plutôt la même absence
de goût, le tout pour trente euros, du vol qualifié.
SAMEDI.
Vie parisienne (suite). Journée
consacrée à mes travaux d'aiguille, au Louvre le matin pour
la Mémoire louvrière (aile Richelieu, deuxième
étage, salles C et D, tout au bout, il n'y a personne, avec une
très belle série de Vues du Danemark et de la Norvège
dues à Peter Balke), à la Bilipo l'après-midi pour
l'Atlas de la Série Noire. Ce n'est qu'en rentrant at home
que j'apprendrai, le lendemain, que j'aurais pu encore densifier mon séjour
en assistant à la série "Autour de Georges Perec"
donnée à Ménilmontant, où trois films étaient
projetés : En remontant la rue Vilin (Robert Bober), La
vie filmée 1930-1934 (Michel Pamart & Claude Ventura, commentaire
de Perec) et Rue de Crimée (Eric Watt).
IPAD. 12 novembre 2006. 34 km. (6186
km).

129 habitants
Pas
de monument proprement dit mais une plaque sur une maison qui est peut-être
la mairie, au sommet de ce village dépourvu de centre. Les noms
sont répartis sur deux colonnes.
1914-1918
La
commune de Bocquegney
A
ses enfants
Morts
au champ d’honneur
VALDENAIRE
Paul 7-9 1914 Souain
MILLIARD
Paul 4-3 1915 Chapelotte
CLAUDE
Gaston 6-3 1915 Sains-en-Gohelle
THIEBAUT
René 25-9 1915 St-Thomas
DUMONT
Henri 3-4 1916 Verdun
THIERY
Robert 3-6 1918 Pernant
LAHACHE
Henry 7-9 1918 Nancy
GUILLEREL
Emile 17-12 1918 Haxo
CLAUDE
Georges 3-5 1920 Bocquegney
Dans une
niche en bois, sous verre, les médaillons photographiques de six
des tués, "morts pour la Ffance".

Ensuite,
sur une plaque de marbre, une photo ainsi légendée : "A
la mémoire de Robert Wasson, 3e Cie du 501 R.C.C. Tué à
Bocquegney, le 15-9 1944 à l’âge de 22 ans, à bord
de son char ARGONNE".
La gerbe
du 11 novembre a été achetée chez Holst Fleurs à
Golbey.
L'Invent'Hair perd ses poils.

La Madeleine (Nord), photo d'Alain Zalmanski, 21 décembre 2005
Deuxième
apparition de cette enseigne après le Caract'Hair de Valkenburg
(409).
DIMANCHE.
Vie
parisienne (suite et fin). Je commence la journée dans
le XIVe arrondissement, square Henri-Delormel, où se trouvait le
logement de la famille Döblin. Je me devais de payer un tribut à
Döblin en ce périple parisien dont la préparation et
le déroulement m'ont privé, mercredi et jeudi dernier, de
deux manifestations qui se tenaient à Saint-Dié : la projection
du film Wolfgang Döblin, à la découverte d'un mathématicien
et la conférence sur "Deux génies dans la tourmente"
donnée par Marc Petit, l'auteur de L'Equation de Kolmogoroff
que j'aurais bien aimé entendre. On ne peut pas être
partout. Le numéro 5 porte une plaque commémorative qui
mentionne le village d'Housseras, je prends des photos. Direction plein
nord ensuite pour une aimable entrevue avec PCH, notulien parisien qui
travaille actuellement à la Cité des Sciences et de l'Industrie
de La Villette où j'ai justement affaire cet après-midi.
C'est la Fête de la science et, pour l'occasion, la Cité
a organisé une séance publique du Collège de 'Pataphysique
ce qui ne saurait surprendre que ceux qui ignorent que "la Pataphysique
est la Science". Le Collège a prévu de présenter
trois séries de travaux sur des dossiers qui ont fait ou feront
l'objet de publications : le décervelage, la patabotanique et la
science-fiction. Où l'on retrouve des figures croisées l'avant-veille
aux Invalides, Marc Décimo, Elisabeth et Maurice Chamontin, Alain
Chevrier, et où l'on découvre des pataphysiciens dont on
ne connaissait jusqu'alors que les signatures, Pascal Bouché, auteur
d'une belle leçon d'histoire sur le décervelage, Claude
Gudin, Thieri Foulc, Paul Gayot et d'autres. La partie décervelage
est excellente, la partie patabotanique
un peu plus faible (je n'assisterai pas à la troisième pour
cause d'impératifs ferroviaires), la salle est comble, le public
ravi. La Pataphysique fait un triomphe, la Pataphysique est populaire.
L'autre jour, pareil, sur France Inter, émission sur la Pataphysique,
gros succès, beaucoup d'appels téléphoniques, comment
on fait pour adhérer. Je ne suis pas membre du Collège depuis
assez longtemps, je n'y occupe certes pas une position assez éminente,
pour que je me permette de juger de ses orientations mais il y a dans
cette ferveur populaire quelque chose qui me gêne et j'ai pu constater,
ces jours-ci, que certains dignitaires du Collège se posaient également
des questions à ce sujet. La Science ne progresse pas en plein
jour, elle a besoin, pour s'épanouir, peut-être pas d'une
obscurité complète mais d'un éclairage tamisé.
Et la frayeur me prend à l'idée que le Collège est
peut-être, à son tour, entré dans le monde de la communication.
LUNDI.
Epinal - Châtel-Nomexy (et retour). L'Elégance
du hérisson de Muriel Barbery en Folio.
MARDI.
Vie littéraire. Je boucle le
Bulletin Perec et l'adresse à Bernard Magné pour les opérations
de mise en page et d'impression.
MERCREDI.
Lecture. Le Correspondancier du
Collège de 'Pataphysique. Viridis Candela, 8e série,
n° 6 (15 décembre 2008, 128 p., 15 €).
Etonnement à la découverte de ce numéro : il est
entièrement publié sur un papier mauve qui semble tout droit
sorti du nuancier de la gamme Lotus destinée à l'essuyage
intime. Etonnement de courte durée quand on s'aperçoit que
le thème du trimestre est le mauvais goût. Pour une entrée
en matière, une mise dans l'ambiance, c'est plutôt réussi.
Parmi les manifestations du mauvais goût pictural, littéraire,
photographique ou sociétal qui sont ici déclinées,
il en est une qui m'a particulièrement intéressé.
C'est une coupure de presse d'origine et de date inconnues intitulée
"Valentine, reine du Bingo Bouse" et accompagnée de la
photo d'une vache, "Valentine, star du Bingo Bouse à Saint-Martin
de la Lieue, près de Lisieux." En voici le texte : "A
Saint-Martin de la Lieue le week-end dernier l'animation phare de la kermesse
était le Bingo Bouse. Valentine, une charmante vache Primholstein,
a été lâchée dans un herbage où avait
été dessinés [sic] 1000 cases, préalablement
vendues à des parieurs. Le vainqueur de ce jeu pour le moins insolite
était celui qui a acheté la case dans laquelle la vache
a fait sa première bouse. Un séjour à Center Park
d'une valeur de 600 euros était à la clef. Malheureusement,
la pauvre Valentine tout étonnée de se retrouver seule sans
ses congénères, sous le regard étonné des
drôles de spectateurs, n'a pas bougé pendant une bonne partie
de l'après-midi. Peut-être est-elle intimidée et a-t-elle
simplement fait preuve d'une pudeur bien légitime." Cet article
m'a remis en mémoire une conversation tenue ici en avril 2008 avec
une délégation de notuliens québécois en visite.
CM m'avait à cette occasion parlé d'un concours semblable
qui se déroulait au Québec sous le nom de "Concours
de la vache qui chie" ou du "tas chanceux". J'ai demandé
récemment à CM des renseignements complémentaires,
voici ce qu'il m'a répondu : "L'endroit où j'avais
vu, il y a environ quinze ans, le concours du "tas chanceux"
est St-Séverin, un village près de St-Tite où se
déroule chaque année, au début septembre, le plus
gros festival country de la province. J'ai lu que ce concours semblait
s'éteindre à cause de la mauvaise coopération de
la vache."
VENDREDI.
"Fous littéraires et folies artistiques".
Deux heures de cours ce matin seulement, ce qui me permet de filer vers
Pont-à-Mousson par le 11 heures 17 au départ de Châtel-Nomexy.
Un court périple, j'arrive aux environs de 13 heures. De la gare
à l'abbaye des Prémontrés, j'ai le temps de prendre
les photos habituelles : salon de coiffure, café fermé,
pharmacies, monument aux morts, plaque de rue (une rue du Quai, ce n'est
pas neuf mais ça fait toujours plaisir), j'ajouterai un "lieu
où j'ai dormi" le soir venu. En attendant, je rencontre MP,
notulienne, et nous parlons du colloque qu'elle organise le 1er avril
prochain à Limoges sur le thème "Causeries brouettiques,
brouettes, fous littéraires, bibliothèques imaginaires".
Le programme, s'il n'est pas encore arrêté, est résolument
alléchant avec la présence annoncée de Gérard
Oberlé, ancien Prix René-Fallet, Henri Cueco, artiste papou,
Francis Mizio à qui l'on doit le renouveau de la connaissance brouettique,
André Stas, Jean-Bernard Pouy et, parce qu'il n'y a de bon colloque
sans notulien, Christian Dufour. Chemin faisant, nous arrivons aux portes
de la salle qui abrite depuis hier un autre colloque, intitulé
"Les doux dingues aux Prémontrés". Devant la porte
papote une assemblée de croque-morts raides comme la justice dans
leurs costumes sombres. Que diable suis-je venu faire en cette galère
? MP me rassure, il s'agit d'une réunion de financiers du groupe
Swisslife, venus sans doute s'encanailler et parler de la crise aux frais
de leurs clients dans une salle voisine. Les amateurs de folie littéraire
on une vêture moins académique, comme en témoigne
Marc Ways, grand organisateur, qui arrive la bannière au vent.
Avant la reprise des hostilités, j'ai encore le temps de me présenter
à Michel Arrivé, avec qui j'ai un peu conversé ces
derniers temps sur ses Remembrances du vieillard idiot et Adolphe
Ripotois. Malheureusement, son intervention sur le grammairien fou
Michel le Neuvillois avait eu lieu le matin, je l'ai ratée comme
j'ai raté aussi des causeries aux intitulés aussi alléchants
que "Mes raisons de croire que la Lune n'est pas faite de fromage
vert" ou "La Corse est-elle le vrai centre du monde ?"
Je me console avec une présentation de Johannes Baader, l'OberDada
dont Marc Dachy avait justement dressé le portrait la semaine dernière
aux Invalides, un exposé de Marc Décimo sur Olivier Brenot,
de la tendance celtomaniaque, et surtout un très bel exposé
de Christophe Boulanger, conservateur au Musée d'Art Moderne de
Lille, sur Aimable Jayet. Avec Jayet, on est aux frontières de
la folie littéraire, de l'art brut et de l'art asilaire. Ses oeuvres,
de fascinants cahiers illustrés et autres écrits sur, par
exemple, des sacs de ciment (voir ci-dessous), ont en effet été
réalisées à l'asile de Saint-Alban, à l'époque
où Lucien Bonnaffé y était médecin-chef et
méritent sans aucun doute autant d'intérêt que celles
d'Aloïse Corbaz.
  
SAMEDI.
Vie mussipontaine (suite et fin).
Encore une demi-journée de colloque avec, au menu, des figures
un peu plus connues : André Stas parle de Francisque Tapon-Fougas,
un des chouchous de Blavier dans Les Fous littéraires, célèbre
pour sa manie de la persécution (au moyen d'ondes électro-galvaniques),
ses échecs répétés à diverses élections,
les innombrables revues dont il fut le rédacteur et l'unique lecteur
et sa haine pour Victor Hugo qu'il accusait d'avoir construit le personnage
de Thénardier en s'inspirant de sa propre personne; Tanka G. Tremblay
évoque la paranoïa du Prince Korab et son magnifique projet
de conquérir la Chine. Ces exposés montrent qu'il n'est
pas nécessaire, pour faire quelque chose d'intéressant,
de chercher à tout prix des fous littéraires qui ne figurent
pas dans le Blavier. Blavier, dans sa somme, ne pouvait pas tout dire
sur les auteurs qu'il a inventoriés et il suffit de tirer un des
fils de sa trame pour mettre au jour des univers mentaux et littéraires
fascinants. Mais c'est du travail : une vie entière ne suffirait
peut-être pas à une étude exhaustive de la vie et
de l'oeuvre de Tapon-Fougas. Dernière intervention : Pierre Popovic,
de l'Université de Montréal à Québec, s'est
intéressé aux textes du siècle dernier commentant
l'apparition de la bicyclette, ce qui donne lieu à de belles trouvailles
sur le plan sportif, hygiénique ou militaire par exemple. Voilà,
c'est fini. Les valises sont prêtes, on peut rentrer. Je regrette
vraiment de n'avoir pu participer à l'ensemble des travaux, l'aperçu
que j'en ai eu était de haute tenue mais le public n'était
pas très nombreux : les fous littéraires n'ont pas encore
l'audience de la 'Pataphysique, mais peut-être ne doivent-ils pas
s'en plaindre. Avec trois colloques littéraires en l'espace de
huit jours, j'ai pu observer une constante. Désormais, l'informatique
fait partie du spectacle. Chaque orateur ou presque vient avec sa clé
USB porteuse des illustrations graphiques ou sonores qui doivent (est-ce
toujours nécessaire ?) accompagner ses propos. C'est là
qu'on commence à rigoler : le fichier recherché se révèle
introuvable, l'organisateur a fourni un Mac là où l'on attendait
un PC, les images passent à l'envers, dans le désordre ou
pas du tout. Cela ne se produit certainement pas dans les séminaires
de la Swisslife mais les littéraires se révèlent
souvent tâtonnants face à la bête informatique. Il
faut les comprendre : ils commençaient à peine, au bout
de cinquante ans, à maîtriser le projecteur à diapos
et le magnéto cassettes et voilà qu'on les leur enlève...
Certains restent sereins : l'autre jour, aux Invalides, j'ai pu apercevoir
le texte de la communication du mallarméen Pascal Durand. Il était
manuscrit.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
IPAD. 19 novembre 2006. 75 km. (6261
km).

112 habitants
C’est un
village rue semé de si peu de maisons qu’on se demande où
sont passés les 93 habitants recensés à l’époque.
Le monument, stèle de marbre rose ou peut-être de grès
poli, est planté devant l’école dont le fronton porte l’inscription
suivante :
République
française
Commune
de Bois de Champ
Maison
d’école construite grâce au généreux concours
de l’Etat
Monsieur
Jules Ferry étant Ministre de l’Instruction Publique Président
du Conseil
Septembre
1881

Aux
morts pour la patrie
1914-1918
La
commune de Bois de Champ reconnaissante
Droite :
CAEL
Camille
CHAUFFOUR
Edmond
FLEURENCE
Jules
IDOUX
Charles
THOMAS
Joseph
1939-1945
KILFIGER
Eugène
Gauche :
ANSEL
Albert
BAPTISTE
Lucien
BASTIEN
Charles
BASTIEN
Félicien
BASTIEN
Paul
La gerbe,
encore fraîche, vient de la marbrerie Saclusa « face au cimetière
Bruyères ».
L'Invent'Hair perd ses poils.

Nancy
(Meurthe-et-Moselle), photo de l'auteur, 4 novembre 2005.
Encore un
Caract'Hair. On se croirait chez La Bruy'Hair.
Bon dimanche.
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