Notules
dominicales de culture domestique n°154 - 4 avril 2004
DIMANCHE.
Heure d'été. C'est le
moment de sortir les gants et le sécateur de la cabane du jardin,
les lunettes de soleil du placard et les vélos du grenier. La canicule
peut revenir : Caroline découvre sur notre territoire une source
dissimulée de fort pagnolesque façon.
Pancrace. Deux fois par an un camion
fait le ramassage de ce qu'on appelle les objets encombrants. Deux fois
par an, on transporte sur le trottoir les vieux présentoirs de
la pharmacie, les appareils hors d'usage et autres rossignols. Dès
que la marchandise est déposée, les charognards arrivent.
Des individus sillonnent les rues de la ville au volant de véhicules
qu'on ne voit pas dans les pages de L'Auto Journal et récupèrent
ce qu'ils estiment récupérable, prouvant que la notion de
récupération ou d'utilité est une frontière
très floue. Ce soir, deux belles brutes en viennent aux mains sous
nos fenêtres, peut-être pour le gain du distributeur de préservatifs
usagé dont nous voulons nous débarrasser, à moins
que ce soit pour les beaux yeux de la goton qui les accompagne et qui
hurle comme un goret pour séparer les assaillants, les deux objets
de leur convoitise et de leur concupiscence étant peut-être
liés. La rixe se déroulant au milieu de la rue, la police
vient embarquer les belligérants avant qu'ils ne se fassent écraser
par un troisième amateur de ferraille, de caoutchouc ou de chair
plus ou moins fraîche.
TV-Radio. Soirée électorale
(France 2, France 3, France Info).
Où l'on s'aperçoit qu'il n'y a pas que les buralistes et
les restaurateurs qui votent.
"Ce n'est pas une défaite personnelle. Il manque au moins
dix points à cause du national", "Il y a eu un phénomène
national important", "C'est le mouvement de la vague et c'est
le résultat d'un vote sanction au niveau national", les déclarations
des battus sont toutes du même tonneau et en arriveraient à
faire douter de la loi élémentaire qui veut que le tout
soit égal à la somme des parties. Apparemment, c'est l'inverse.
Comprenne qui pourra.
LUNDI.
Réactions aux notules. GN et
T soulignent le lien contrapétique entre le Tom Jimson de Westlake
et l'auteur Jim Thompson.
TV. Sur écoute (Wired,
série américaine créée par David Simon, 2002
avec Dominic West, Sonja Sohn, Idris Elba, Frankie R. Falson, Larry Gillard
Jr., Wood Harris, Lance Reddick; saison 1, épisode 11, diffusé
le 28 mars 2004 sur Canal Jimmy).
Un coup monté par la police de Baltimore - qui est toujours sur
la piste du même gang depuis maintenant onze épisodes - tourne
mal. L'inspectrice vedette se retrouve occupée à lutter
entre la vie et la mort à l'hôpital. Voilà qui redonne
un peu d'énergie aux flics décidés à la venger
et à une série qui patine sérieusement depuis un
moment.
Lecture. Le mousquetaire (Alexandre
Najjar, Éditions Balland 2004; 178 p., 15 €).
Biographie de Zo d'Axa (1864-1930).
J'ai entendu parler de Zo d'Axa pour la première fois en janvier
2001 à l'occasion d'un numéro de Surpris par la nuit
sur France Culture. Depuis, j'ai retrouvé son nom, difficile à
oublier il est vrai, dans différents numéros de la revue
Histoires littéraires. Alphonse Gallaud, dit Zo d'Axa, fut poète
(assez quelconque d'après les vers cités ici), journaliste,
ou plutôt pamphlétaire, et voyageur. Son passage dans l'armée
lui apprit la haine de tout ce qui portait uniforme et de tout ce qui
incarnait l'autorité. Il déserta d'ailleurs, ce qui pourrait
sembler commun s'il n'avait emmené avec lui... la fiancée
de son capitaine. Après un passage en Belgique et en Italie, il
s'installe à Paris où il crée un journal dont le
titre résume à lui seul toute sa vie, L'Endehors.
Ses collaborateurs s'appellent Georges Darien, Louise Michel, Émile
Henry, Octave Mirbeau, Tristan Bernard, Félix Fénéon,
Émile Verhaeren... L'Endehors est un brûlot révolutionnaire,
qui prend notamment la défense des anarchistes activistes (même
si Zo d'Axa se définit comme un "anarchiste hors de l'anarchie",
refusant même cet embrigadement-là), ce qui aboutit à
son interdiction. Zo d'Axa s'enfuit, se retrouve avec à peu près
toutes les polices d'Europe à ses trousses et finit par être
emprisonné à la prison de Mazas. A sa libération,
il créera en pleine affaire Dreyfus un autre journal, La Feuille,
dans le même ton que L'Endehors, qu'il abandonnera pour consacrer
le reste de sa vie à voyager. On le retrouve à New York
via Ellis Island ("Nulle frontière n'est hérissée
de lois draconiennes et vexatoires comme celles de cette République
où la statue de la Liberté fait parade à la porte"),
à Chicago où le spectacle des abattoirs le conduit à
devenir végétarien, à Montréal, en Indochine,
en Chine, au Japon, en Inde, toujours à l'affût des injustices,
comme celles qui frappent les Chinois de Hong Kong. Il met fin à
ses jours en 1930.
Plutôt qu'une biographie, le livre d'Alexandre Najjar est un exercice
d'admiration. Il est vrai que faire le tour d'une telle vie en 170 pages
tient de la gageure. L'auteur ne cache pas la sympathie que lui inspire
Zo d'Axa, sur un ton souvent lyrique. Les citations, tirées des
journaux de Zo d'Axa, de son livre de souvenirs ou de sa correspondance,
et les jugements de ses contemporains sont nombreux mais l'amateur de
biographie regrettera le manque de précisions, de dates, de détails.
On survole la vie du mousquetaire ("Un mousquetaire rouge qui, après
avoir nargué, de l'Europe à l'Asie, juges, policiers, gendarmes,
ministres même, finit par nous avouer tout bas qu'il n'est pas anarchiste
parce que le mot lui-même est encore un classement !", l'hommage
est de Clemenceau), alors qu'on aimerait la creuser, entrer à l'intérieur.
Ce sera peut-être pour plus tard, Najjar a entrouvert la porte et
c'est déjà une bonne chose.
Appel aux notuliens : quelqu'un sait-il où se trouvait la prison
de Mazas, fréquentée, avant Zo d'Axa, par Jules Vallès
?
Courriel. Une demande d'abonnement aux notules, émanant des auteurs,
entre autres, d'un intéressant glossaire de la prostitution visible
ici : http://www.insenses.org/chimeres/glossaire.html
MARDI.
Tableau d'honneur. Le bulletin trimestriel
de Lucie souligne une incompétence flagrante, malgré l'environnement
familial, à "Payer une somme avec des euros". Ce qui
prouve au moins qu'elle n'a pas l'âme d'un mercanti. Mais qu'est-ce
que c'est que cette école où l'on apprend à payer
alors que l'essentiel est de savoir encaisser ?
TV. Boomtown (série
américaine de Graham Yost, avec Mykelti Williamson, Donnie Wahlberg,
Gary Basaraba; saison 2, épisodes 1 et 2, diffusés sur Canal
+ le 27 mars 2004).
Une deuxième saison qui s'ouvre sur les chapeaux de roue. Comme
pour Wired, rien de tel que le meurtre d'un collègue pour
motiver les membres d'un commissariat, à Los Angeles comme à
Baltimore. De plus, le procureur McNorris est revenu en pleine forme de
sa cure anti-alcoolique. On craint la rechute...
MERCREDI.
Retour à la terre. Plantation
florales, élagage d'un saule, nettoyage, désherbage, ça
s'active dans le jardin par une température redevenue clémente.
Cinéma. Agents secrets
(Frédéric Schoendoerffer, France, 2004 avec Vincent Cassel,
Monica Bellucci, André Dussollier, Charles Berling, Bruno Todeschini,
Sergio Peris Mencheta, Ludovic Schoendoerffer, Éric Savin, Gabrielle
Lazure).
Un homme et une femme des services secrets sont chargés de faire
couler le bateau d'un marchand d'armes.
Je n'ai jamais rien compris aux histoires d'espionnage, que ce soit dans
les livres, dans les films, ou dans la vraie vie. A cette histoire-ci
non plus, d'ailleurs. Je me demande toujours par exemple comment le long
prologue muet mettant en scène Charles Berling se rattache au reste
du film. Pour Schoendoerffer, c'est un monde codifié qui n'a guère
varié au fil du temps : on y avale des puces électroniques
au lieu de microfilms mais à part ça on s'y déguise
toujours (ne manque que la barbouze), on y apprend toujours par cœur les
biographies des identités qu'on emprunte, on y croise toujours
des femmes fatales et des agents doubles, voire affectés d'un coefficient
plus élevé, on y voyage toujours beaucoup, Paris, Madrid,
Casablanca, Genève et autant d'équipes de tournage (c'est
un film cher). Tout ceci pourrait passer si Frédéric Schoendoerffer
filmait la chose avec un peu de distance, celle par exemple qu'il avait
mise dans son polar Scènes de crime. Ce n'est malheureusement
pas le cas et on admire d'autant plus les comédiens de prononcer
sans pouffer des répliques qui semblent venues d'un autre âge
sur l'importance de la mission, du don de soi et de la fidélité
à la maison qui les emploie.
JEUDI.
Courrier. J'envoie une revue de presse
à Y., un CD de Dranem à GL et un aptonyme à AZ, en
l'occurrence une demoiselle Radeau championne d'aviron.
Lecture. Méditation près
d'un jardin (Corinne Louvet, Médiaspaul Éditions, 2000;
coll. Les jardins du regard; 110 p., 14,50 ).
La Vierge au chancelier Rolin de Jan Van Eyck (voir
ici).
Je ne sais ce qu'est devenue cette collection, issue d'une maison d'édition
apparemment catholique, qui n'en était ici qu'à son deuxième
numéro. On y trouve l'étude précise d'un tableau
reproduit sur un volet dépliable de la couverture, ce qui permet
de l'avoir sous les yeux tout au long de la lecture. Certains détails
font aussi l'objet d'une reproduction, ce qui a son importance dans ce
tableau qui fourmille de silhouettes de deux millimètres de haut.
La peinture de Van Eyck est une des plus riches que l'on puisse trouver.
Un tableau d'apparence assez dépouillée, comme celui des
Epoux Arnolfini, peut déjà donner lieu à une infinité
de commentaires, alors que dire de celui-ci qui est un véritable
monde en soi, fourmillant de détails, de plans, de scènes,
de trouvailles, de niveaux, signes à la fois de la maîtrise
technique de la peinture à l'huile (technique alors balbutiante)
et de la profondeur d'esprit de Van Eyck. Le commentaire est avant tout
théologique, livrant une interprétation chrétienne
de chacun des éléments, du choix des fleurs du jardin clos
à la signification des motifs du dallage ou de la robe du chancelier.
La parfaite symétrie de la composition reflète la division
du monde, avec à gauche le monde humain pécheur (la ville,
le chancelier, les scènes sculptées au-dessus de sa tête
représentant Adam et Ève chassés du paradis), à
droite le monde divin (la Vierge, le Christ et l'Ange, les églises
dans le fond), au milieu ce pont sur lequel se presse la foule dans un
mouvement de gauche à droite, celui de l'humanité vers son
Dieu et son salut.
Vocabulaire. Hyperdulie : culte rendu à la Vierge Marie, supérieur
au culte de dulie (respect et honneur que l'on rend aux anges, aux saints).
VENDREDI.
Musique. V. a retrouvé la trace
de Roger Mason, qui sera à Paris en juin pour deux concerts.
Vacances. Je pars pour Paris par le
14 heures 50.
Cinéma (Reflet Médicis,
rue Champollion). Gas-oil (Gilles Grangier, France, 1955 avec Jean
Gabin, Jeanne Moreau, Henri Crémieux; vu dans le cadre du festival
"Gabin, plus qu'un acteur : un mythe").
Jean Chape, chauffeur routier de Clermont-Ferrand, écrase avec
son camion un homme étendu au milieu de la route. Celui-ci était
un malfrat qui s'est enfui avec le butin d'un hold-up après avoir
semé ses complices. Chape est soupçonné d'avoir récupéré
l'argent.
Grangier et Michel Audiard signent cette adaptation assez libre du roman
de Georges Bayle, Du raisin dans le gaz oil, paru à la série
Noire en 1954 (n° 217). Le livre n'est pas un chef-d'œuvre, le film
non plus, mais les deux s'attachent à dresser un tableau sincère
de gens simples au travail difficile, solides en amitié et bouleversés
par l'irruption d'une bande de malfrats venus leur disputer un magot dont
ils ignorent l'existence. Gabin endosse la panoplie du routier millésime
années 50 (comme il le fera la même année pour Henri
Verneuil dans Des gens sans importance), casquette, salopette,
chemise à carreaux et langage rude. Il le fait sans trop de conviction,
paraît même assez mauvais dans certaines scènes (celles
qu'il partage avec Jeanne Moreau), comme si le métier et le talent
laissaient place à la routine et au nonchaloir. On sent le désir
de faire une sorte de Bête humaine version Berliet mais ça
ne marche pas vraiment. Deux belles séquences toutefois ouvrent
et ferment le film, celle du réveil du routier, catalogue de gestes
machinaux, et celle où les camions encerclent la voiture des mauvais
garçons.
SAMEDI.
Vie parisienne. A Jussieu, c'est Isabelle
Dangy, une habituée du séminaire Perec, qui tente un rapprochement
entre Georges Perec et Jean Echenoz. Rapprochement justifié par
une même inspiration policière dans laquelle la fugue, la
disparition, la manipulation sont prépondérantes, une même
pratique de l'intertextuel, une pratique de la citation et de l'allusion
tirées d'un réservoir commun (Pierrot mon ami de
Queneau par exemple), un même goût pour le minimalisme, l'infime,
la formulation économique. Le problème, c'est qu'Echenoz
lui-même ne reconnaît pas ce rapprochement et nie la fraternité
littéraire suggérée par Isabelle Dangy. N'importe,
l'exercice n'est pas vain et mérite d'être tenté avec
d'autres écrivains contemporains (parmi lesquels Modiano me semble
le plus évident) ou plus anciens (le Gide de Paludes serait
une piste intéressante).
Je croûte au Petit Cardinal en songeant à un paragraphe pour
ces notules, que je consacrerais volontiers à la routine de mes
séjours parisiens, et, plus généralement, ma propension
à me créer des routines dans les endroits les moins routiniers.
J'y parlerais de l'immuabilité de mes parcours, de mon hôtel
à la rue des Écoles, des cinémas de la rue des Écoles
à Jussieu, de Jussieu à la Bibliothèque des Littératures
Policières, de la Bilipo au Louvre du Louvre à l'Arlequin,
de la table du fond du Petit Cardinal à la table 22 de la Brasserie
de l'Est, inamovibles cadres de mes audaces gastronomiques. Seul change,
au fil de mes séjours, le numéro de ma chambre d'hôtel.
Et encore : le mois dernier, j'avais la 41, ce mois-ci, j'ai la 42 et
elle se trouve dans le même fuseau horaire. Je ne me plaindrais
pas de cette routine puisque je passe ma vie à me forger des routines
et à râler contre ceux qui les bousculent... Je pense toujours
à ce passage à écrire quand j'arrive à la
Bilipo où je trouve porte de bois, à cause d'une grève.
Plus question de routine, mon Atlas de la Série Noire attendra,
je suis en chômage technique, je me sens en vacances. A moi l'aventure,
l'audace, la jungle urbaine, à nous deux Paris.
Première urgence de mon statut d'aventurier, trouver un endroit
où faire la sieste. Je rentre dans ma chambrette et une fois ragaillardi,
métrotte jusqu'à la Muette. Le Musée Marmottan Monet
propose une exposition consacrée à "la photographie
dans les collections de l'Institut de France 1839 - 1918". 1839,
c'est la date de la séance, quai Conti, au cours de laquelle fut
présenté le procédé de fabrication d'images
attribué à Daguerre. Immédiatement, les différentes
académies qui composent l'Institut (inscription et belles-lettres,
sciences, beaux-arts...) comprennent l'importance de la nouveauté,
financent des expéditions à l'étranger qui ont entre
autres pour mission de rapporter des photographies. On voit ici par exemple
celles de Maxime du Camp, parti en Egypte en compagnie de Flaubert. Beaucoup
de clichés archéologiques donc (des statues encore à-demi
enfouies dans les sables, des sites déserts qui seront plus tard
pris d'assaut par les touristes), mais aussi des clichés médicaux,
les premières radiographies, les aliénés de la Salpêtrière
où Charcot a créé un Service photographique, des
clichés à caractère ethnographique (de Ceylan, La
Mecque, d'Amérique du Sud) ou touristiques (Venise, Montréal,
des vues des Alpes avant même que les peintres ne se consacrent
au paysage de montagne), des clichés historiques (Paris détruit
à la fin de la guerre de 1870, les barricades de la Commune) pour
finir avec les clichés de la Section photographique de l'armée,
créée en 1915 et qui montrent les premières images
des tranchées. Après cela, je n'ai pas envie de voir les
Monet, j'ai eu ma dose de nymphéas à l'Orangerie en 1999
mais je tombe en arrêt devant Les Maisons rouges à Björnegaard
http://websell.pipex.com/alpha-cgi/shop4pictures/PF1154.html,
souvenir d'un voyage en Norvège de Monet en 1895, et m'en repais
jusqu'à la fermeture.
Je traverse les jardins du Ranelagh où la fine fleur des bambins
du XVI° s'ébat en Nike Air pointure 28 et blouson Bon Point
en attendant l'heure de la messe du soir. Le spectacle de la rue de Passy,
que je remonte en direction du Trocadéro, fait revenir à
ma mémoire les paroles de David McNeil ("Jolies passantes
de Passy / Je me demande souvent si / Dans le plaisir qu'on dit charnel
/ Vous gardez vos tailleurs Chanel") et à la surface le vieux
fonds de conscience de classe qui me reste. Pour ne pas me faire remarquer,
je prends une photo de la Tour Eiffel : Lucie a toujours du mal à
croire que je vais vraiment à Paris.
Cinéma (le Brady, boulevard
de Strasbourg). Le Furet (Jean-Pierre Mocky, France, 2003 avec
Jacques Villeret, Michel Serrault, Robin Renucci, Michaël Lonsdale,
Karl Zéro, Patricia Barzyk).
Un modeste serrurier multiplie les meurtres. Il veut attirer ainsi l'attention
d'un caïd afin d'entrer à son service.
Tous les samedis soirs au Brady, Jean-Pierre Mocky, entouré de
quelques fidèles (Dominique Zardi et Christian Chauvaud ce soir)
vient présenter son film et parler de son travail. Le Brady est
sa propriété et comme il n'a plus de distributeur, c'est
le seul endroit où on peut voir ses films. Celui-ci est son 47°,
le 48° est déjà en boîte et le tournage du 49°
va débuter. C'est une comédie policière (tirée
de Un furet dans le métro, de Lou Cameron, Série
Noire n° 1858) qui montre un M. Tout-le-Monde se transformer en justicier,
ce que faisaient déjà les antennoclastes de La grande
lessive. L'histoire est plaisante, traitée à la sauce
Mocky avec beaucoup de gros plans, un côté anar revendiqué,
dans un cadre parisien délabré en lieu et place du New York
du roman, et servie par une interprétation brillante en tête
de laquelle on trouve les deux champions des rôles à pantalons
de velours grosses côtes - bretelles larges -casquette, Villeret
et Serrault qui semblent ravis qu'on leur donne enfin des rôles
de méchants.
Bonnes semaines.
Vacances. Le numéro 155 des
notules sera servi le dimanche 18 avril.
Notules
dominicales de culture domestique n°155 - 18 avril 2004
DIMANCHE
1.
Vie parisienne. Je traverse la rue
de Rivoli sans me faire piétiner par la harde des marathoniens
et me réfugie au Louvre pour la suite de ma Mémoire louvrière.
Au programme, le cabinet 2 de la salle 8, aile Richelieu, deuxième
étage (Pays germaniques, XVI° siècle). Au loin, une
alarme se met en marche régulièrement jusqu'à ce
qu'une gardienne vienne me faire remarquer aimablement que c'est moi qui
la déclenche en m'approchant trop des tableaux. Il est vrai que
la signature du Portrait de Gaspar von Köckelitz, de Cranach, n'est
pas facile à débusquer. Je quitte les lieux après
le rituel salut à la Vierge au chancelier Rolin sur laquelle
je jette un oeil aiguisé par les commentaires de Corinne Louvet.
Il est midi, c'est le premier dimanche du mois, le musée est gratuit
et la foule est si dense que les services de sécurité bloquent
l'accès à l'aile Denon (la Joconde ne doit pas manquer de
courtisans) et même, plus haut, à la Pyramide. Je croûte
un poulet froid - mayonnaise tremblotante au Petit Moine, une adresse
que je ne recommande à personne, et décolle par le 13 heures
44.
Lecture. L'énigme de la
pierre Oeil-de-Dragon (Long yan shi zhi mi Ren shen wu qu,
He Jiahong, 1996; Éditions de l'Aube, 2003 pour la traduction française,
coll. L'Aube noire; traduit du chinois par Marie-Claude Cantournet-Jacquet
et Xiaomin Giafferri-Huang; 352 p., 20 €);
C'est avec un peu de curiosité qu'on s'embarque dans le monde du
polar chinois. De la curiosité, mais aussi de l'appréhension.
On y entre sur la pointe des tongs, pour ainsi dire. On est rassuré
par la présence, en ouverture, d'une liste des personnages et des
liens familiaux qui les unissent mais cette accalmie est de courte durée
: sera-t-on capable de distinguer Shi Wengui de Shi Wugui, de faire la
différence entre Shi Yinhua et Shi Jinhua ? Comment croire que
Shi Chenghu est bien le frère de Shi Chenglong quand une note en
bas de la page 26 indique que "le terme 'oncle' ne doit pas être
entendu dans le sens strict que nous lui donnons en français :
il s'agit d'un parent proche de la génération des parents.
De même, les cousins germains se considèrent entre eux comme
de vrais 'frères', d'où certaines appellations qui peuvent
prêter à confusion" ? Tout cela pourrait bien finir
par ressembler furieusement à la manipulation de l'ocre par des
cocus ictériques chère à Alphonse Allais. En fait,
la détermination des personnages ne pose pas de problèmes
insurmontables mais il est de même préférable de lire
le livre rapidement (un aller - retour ferroviaire Nancy - Paris, par
exemple) plutôt que de le laisser traîner quinze jours sur
sa table de nuit entre deux chapitres.
Pour la troisième fois, He Jiahong met en scène l'avocat
de Pékin Hong Jun, présenté comme le véritable
Sherlock Holmes chinois. Mais ici, il n'aura pas beaucoup à forcer
son goût pour la déduction pour venir à bout d'un
mystère assez simple, la mort d'un villageois qui venait de découvrir
une étrange pierre précieuse. Pour son enquête, Hong
Jun quitte Pékin pour la province du Hebei et découvre une
Chine inconnue, archaïque, en proie aux superstitions. On quitte
alors la trame policière pour suivre le long monologue intérieur
de la veuve du villageois, dont la vie fut brisée par la Révolution
culturelle. Poids de l'histoire, poids des traditions, existence d'un
pays à deux vitesses partagé entre les valeurs du passé
et celles, sonnantes et trébuchantes, d'un avenir en apparence
doré, c'est cela que l'auteur veut mettre en avant dans ce roman.
La curiosité est donc finalement récompensée, l'appréhension
vaincue, le paysage vaut le coup d'œil et les éditions de l'Aube
sont à féliciter pour leur travail de défrichement
de la littérature chinoise.
LUNDI 1.
TV. Boomtown (série
américaine de Graham Yost, avec Mykelti Williamson, Donnie Wahlberg,
Gary Basaraba; saison 2, épisodes 3 et 4, diffusés sur Canal
+ le 3 avril 2004).
Après le meurtre de flic la semaine dernière, la série
continue à décliner les poncifs du genre avec cette fois
une prise d'otages. Seule surprise, celle de voir, dans le rôle
d'un des ravisseurs, un des auxiliaires de Vick Mackey dans la série
The Shield.
MARDI 1.
TV. Sur écoute (Wired,
série américaine créée par David Simon, 2002
avec Dominic West, Sonja Sohn, Idris Elba, Frankie R. Falson, Larry Gillard
Jr., Wood Harris, Lance Reddick; saison 1, épisode 12, diffusé
le 4 avril 2004 sur Canal Jimmy).
L'épisode est signé George Pelecanos, le George Pelec américain,
auteur de polars ayant pour cadre la ville de Washington. Impossible de
juger de la qualité de son travail à cause d'une réception
satellite à nouveau chaotique. J'aurais mieux fait de regarder
Monaco - Real.
MERCREDI 1.
Vie familiale. Visite fraternelle
en provenance de Lisieux.
Réactions aux notules. Merci
aux notuliens qui, par courrier et même par téléphone,
m'apprennent que la prison de Mazas se situerait aujourd'hui au n°
23 du boulevard Diderot à Paris et qu'elle compta aussi parmi ses
pensionnaires un adolescent originaire de Charleville coupable d'avoir
brûlé le dur.
Courriel. Échange avec Marcel
Bénabou à propos de l'éditorial du prochain bulletin
de l'Association Georges Perec. J'envoie des notes sur le blog de FG et
sur le roman d'ARB.
Lecture. Pensées pour moi-même
(Marc-Aurèle, Garnier-Frères, Paris, 1964, Flammarion,
Paris, 1992 pour cette édition, coll. GF n° 12; traduction,
préface et notes par Marc Meunier; suivies du Manuel d'Epictère;
226 p.).
Cela fait un an que je picore ces Pensées, dues à
un empereur romain du II° siècle, élève des stoïciens
et qui écrivait en grec. Ce ne sont pas toutes des pensées
personnelles, certaines sont recopiées chez ses maîtres,
elles parlent du pouvoir, de l'autorité, (beaucoup furent écrites
pendant les campagnes que Marc-Aurèle mena sur les bords du Danube
et en Syrie), des rapports avec Dieu, avec l'autre, et, stoïcisme
oblige, de la mort. Certaines ne font que deux lignes, d'autres s'étendent
sur une page entière, certaines sont limpides, d'autres nécessitent
une formation philosophique que je ne possède pas. Ce qui n'a guère
d'importance : ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'en butinant comme
je l'ai fait, on est presque certain de tomber sur un passage qui correspond
à quelque chose qu'on est en train de vivre, à un sentiment
qu'on est en train d'éprouver. J'ai déjà cité
certains passages dans des numéros précédents des
notules, je me contenterai aujourd'hui de la dernière pensée
du recueil : "Pour celui qui estime qu'il n'y a de bon que ce qui
arrive à son heure, pour celui à qui il est égal
d'accomplir un nombre plus ou moins grand d'actions conformes à
la droite raison, pour celui à qui il importe peu de contempler
le monde plus ou moins longtemps; pour cet homme-là, la mort n'a
rien d'effrayant." Sera-t-on capable de se remémorer cette
phrase au moment où l'on viendra nous oindre d'une manière
finale et extrême ?
JEUDI 1.
Téléphone. Un appel
de la Mairie de Vittel, suite à ma demande de renseignements concernant
le camp de prisonniers où fut internée Sylvia Beach, à
partir d'août 1942. Le camp, situé dans le quartier thermal,
a fermé fin 1944, les Allemands ont emporté toutes leurs
archives, il ne reste que quelques photos.
Préparatifs. J'empaquette les
romans sélectionnés pour le Prix René-Fallet, le
volume de jeux mathématiques de Martin Gardner, les Série
Noire à travailler pour l'Atlas, le hors-série de Science
& Avenir sur "Le mystère des nombres", et pas mal
d'autres feuillets réunis en blocs, cahiers, carnets, volumes,
de quoi tenir une année en autonomie, ce qui devrait suffire pour
une semaine de vacances. Pour le voyage, le CD de Vincent Malone, "En
voiture avec le roi des papas", me semble tout à fait indiqué.
Voyage. Nous partons pour Mandelieu
sur les coups de seize heures. Le premier accident émétique,
mettant en cause Alice, a lieu au kilomètre 13, au niveau de la
commune de Bocquegney. C'est une sorte de record pour ce qui est du chemin
parcouru. La première fois qu'Alice a été malade
en voiture, c'était à une soixantaine de kilomètres
du départ. Le deuxième événement du genre,
dont j'ai aussi parlé ici, intervint à Saint-Dié,
soit à une quarantaine de kilomètres du domicile. On semble
donc s'approcher du point de départ selon une sorte de cheminement
asymptotique qui permet d'espérer qu'un jour elle parviendra à
se soulager avant de monter dans le véhicule. Ce qui sera un soulagement
pour tout le monde, y compris pour cette auto qui, taches et remugles
aidant, va devenir difficile à revendre. On pourrait nous croire
rompus à l'exercice, mais, malgré l'expérience de
ce genre de situation, j'ai pris soin de déposer la valise où
sont entreposés les effets de rechange de la malade au fin fond
du coffre, dont le contenu se trouve rapidement éparpillé
sur le bord de la route. La deuxième salve se produit au kilomètre
110 où je parviens presque à immobiliser le véhicule
sur l'aire autoroutière de Montigny-le-Roi avant l'instant fatal.
Nous atteignons alors une sorte d'automatisme dans les opérations
de change et de ménage, malgré une rupture de stock de produits
nettoyants qu'il faut renouveler à la station Total où on
vend les lingettes au prix des manuscrits de la Mer Morte. La suite du
voyage sera plus paisible, après ingestion d'un demi-litre de Primpéran
et pose de bracelets anti-nauséeux, et nous touchons au port à
deux heures du matin.
VENDREDI 1.
Installation. Le temps est gris, la
journée est consacrée aux opérations de ravitaillement
en prévision du week-end pascal, à une balade au port entre
deux averses, à la lecture de Nice Matin dont les titres sont toujours
aussi instructifs sur la douceur des moeurs locales ("Aujourd'hui
à Nice, L'affaire des marchés publics truqués en
correctionnelle", "7,5 kg de cocaïne saisis à La
Turbie", "Meurtre de Nice : le concubin entendu", "La
police recherche Malek Cherrad et met son frère en garde à
vue", "Femmes battues : les plaintes affluent").
TV. P.J. (Série française,
2003, avec Thierry Desroses, Bruno Wolkowitch, Emmanuelle Bach; saison
10, épisode 1; diffusé sur France 2 le soir même).
La saison précédente était déjà présentée
comme la dixième. Tant pis, je n'ai pas le courage de vérifier.
Nous prenons l'épisode en cours de route, ce qui fait que les tensions
qui règnent au sein du commissariat nous semblent un rien obscures.
Cela reste regardable à condition de ne pas se souvenir de The
Shield et de résister à toute velléité
de comparaison.
SAMEDI 1.
Lecture. Nycthémère
(Jean-Bernard Pouy, Les Contrebandiers Éditeurs, 2004; 194 pages,
15 €).
Pouy publie beaucoup, une douzaine de titres depuis 2000 d'après
la "bibliographie succincte" qui clôt le volume. Apparemment,
il confie ses polars traditionnels à la Série Noire et se
livre à des expériences moins classiques au sein de petites
maisons d'édition comme Grenadine, Terre de Brume, Eden ou ces
tout frais Contrebandiers. On est ici dans un récit de politique-fiction,
au "Premier jour de l'Année I dite Zo d'Axa", comme on
se retrouve, où les partis politiques ont été remplacés
par des maisons de différentes couleurs (on se souvient que l'U.M.P.
a failli s'appeler la Maison Bleue) qui se trouvent prises d'assaut par
un commando anarcho-révolutionnaire. La résurgence des activistes
gauchistes était déjà le thème de Larchmutz
5632, dans une histoire beaucoup plus conventionnelle. Beaucoup plus
confortable et beaucoup plus agréable à lire aussi, car
il faut bien dire que cette incursion de Jean-Bernard Pouy sur les terres
de Maurice G. Dantec n'ajoutera rien à sa gloire.
Emplettes. Ce n'est pas parce qu'on
est en vacances qu'on doit négliger la vie culturelle. J'achète
Le Gendarme de Saint-Tropez en DVD à 3,99 €.
DIMANCHE 2.
Manne céleste. Les filles partent
à la recherche des oeufs de Cannes. Les cloches n'ont pas oublié
les parents pour autant et manifestent leur générosité
sous la forme d'un billet de cinquante euros trouvé sur le chemin
de la boulangerie. Caroline, quadragénaire depuis l'aube, affirme
l'autorité que lui confère son âge en refusant catégoriquement
l'investissement immédiat de la somme au guichet du PMU tout proche.
TV. Le ciel peut attendre (Heaven
Can Wait, Ernst Lubitsch, USA, 1943 avec Don Ameche, Gene Tierney, Charles
Coburn; diffusé le soir même sur ARTE).
J'ai toujours cru que ce film était de Douglas Sirk, probablement
à cause du titre proche de Tout ce que le ciel permet (All
That Heaven Allows). Cette confusion est aussi explicable par le genre
du film, Lubitsch ajoutant à la comédie brillante dont il
est le spécialiste un côté mélo caractéristique
de Sirk. L'habillage participe aussi à la confusion : on n'a pas
l'habitude de voir Lubitsch en couleurs, celles-ci sont flamboyantes,
les yeux de Gene Tierney en Technicolor sont inoubliables. La thématique
est cependant bien lubitschienne, avec cette histoire de Don Juan fatigué
qui monte au ciel, demande à entrer en Enfer et explique ce souhait
en faisant le récit de sa vie. L'histoire donne lieu à une
peinture drolatique de la société américaine, à
la ville (New York) comme à la campagne (Kansas), et illustre une
des lubies de Lubitsch, la force de l'amour qui se place au-dessus de
toutes les conventions sociales et familiales. Seul regret : la "Lubitsch
touch" se dissimule également dans les dialogues et on peut
regretter à ce propos qu'ARTE n'ose plus la V.O. en première
partie de soirée.
LUNDI 2.
Balnéo très rapide.
Premiers pas sur la plage. On ne s'y bouscule pas.
TV.
Une époque formidable (Gérard Jugnot,
France, 1991 avec Gérard Jugnot, Richard Bohringer, Victoria Abril;
diffusé sur Télé Monte-Carlo le soir même).
Il y a peu de choses plus efficaces et drôles, cinématographiquement
parlant, qu'une cascade d'emmerdements qui s'abattent sur le même
pauvre type, on sait ça depuis Chaplin et Keaton. Voir Gérard
Jugnot perdre, en vingt minutes, son boulot, sa femme, ses amis, sa voiture,
son domicile et ses chaussures a, c'est sûr, quelque chose de réjouissant.
Après ce prologue, le film s'essouffle un peu, Jugnot réalisateur
courant plusieurs lièvres à la fois : faire un film social
dans la lignée de La Crise de Colinne Serreau, un film d'hommes
et d'amitié avec la bande de SDF qui deviennent les amis du nouveau
clochard (Bohringer et Ticky Holgado dans son meilleur rôle), un
film sentimental avec les retrouvailles commandant le happy end obligatoire.
Un éparpillement qui permet de glaner quelques bons moments dans
l'un ou l'autre des genres appréhendés.
Lecture. Trois rêves au mont
Mérou (François Devenne, Actes Sud, 2003, coll. Domaine
français; 274 p., 19 €; sélectionné pour le
Prix René-Fallet 2004).
MARDI 2.
Lecture. Le ventre de l'Amérique
(Fatou Diome, Éditions Anne Carrière, Paris, 2003; 302 p.,
17 €; sélectionné pour le Prix René-Fallet 2004).
MERCREDI 2.
Lecture. Le faux-fuyant (Alexandre
Kauffmann, Arléa, 2003, coll. 1° mille; 170 p., 14 €;
sélectionné pour le Prix René-Fallet 2004).
Beau temps. Changement de garde-robe.

JEUDI
2.
Tourisme. Nous passons la journée
à Antibes, où le soleil nous rejoint par moments. Surprise
de trouver une ville de la côte aussi agréable, apparemment
dépourvue de prétention. Je fais une brève incursion
au Musée Picasso, laissant volontairement de côté
les Picasso par manque de temps et par crainte de ne savoir comment les
appréhender, pour me consacrer exclusivement aux toiles de Nicolas
de Staël, mort à deux pas d'ici. Je parcours le musée
au pas de course, une fois, deux fois, nib : pas de Staël. Je
m'informe : on n'a pas encore eu le temps d'ouvrir la salle. Je demande
qu'on le fasse, il est quand même près de 16 heures, et on
accède à ma requête. Déception : la salle est
trop exiguë, même si elle ne contient que six toiles, dont
deux belles natures mortes et une vue du fort d'Antibes. Le Grand concert,
qui m'avait bouleversé à Beaubourg, est remisé dans
la réserve, sa salle d'exposition habituelle étant occupée
par une présentation temporaire. Je voulais le revoir, je repars
amer. Quelques photos de publicités et d'enseignes peintes (dont
un mystérieux practipédiste - bandagiste qui a officié
dans la rue Sade) sauront me rasséréner à temps.
VENDREDI 2.
Tourisme. Après consultation
des Pages Jaunes locales, je pars photographier la seule enseigne de Mandelieu
digne de figurer dans mon Invent'Hair, le salon "N'Hair'J",
629, avenue des Anciens Combattants. Une tentative d'exploration de l'arrière-pays
se termine aux grilles d'une "gated community". Charmant pays.
Lecture. La montée des eaux
(Thomas B. Reverdy, Éditions du Seuil, 2003; 146 p., 14 €;
sélectionné pour le Prix René-Fallet 2004).
Après mes démêlés avec l'énergumène
de l'année dernière qui se prenait pour Balzac, je ne donne
pas de compte-rendu détaillé de la sélection. Dans
l'ensemble, on peut tout de même remarquer que le crû 2004
est supérieur à ceux des deux dernières années.
Sur les cinq premiers romans présentés, trois ont un rapport
avec l'Afrique, l'un se déroule entre le Kenya et la Tanzanie,
le deuxième va et vient entre la France et le Sénégal,
le troisième entre Paris et Maputo. Un roman est creux, un autre
est déplacé dans cette sélection, il en reste trois
susceptibles de recueillir mon suffrage, un roman familial provincial
dépourvu de tics, un autre qui aurait sa place dans une collection
policière et un dernier qui allie de façon parfois naïve
mais sincère une histoire pleine d'intérêt et une
réflexion plus large sur l'identité. La langue est dans
l'ensemble bien traitée, à peine peut-on déplorer
la phrase "Elle ne s'est permise qu'une remarque au sujet de mon
absence."
TV. P.J. (Série française,
2003, avec Thierry Desroses, Bruno Wolkowitch, Emmanuelle Bach; saison
10, épisode 2; diffusé sur France 2 le soir même).
Les policiers arrêtent un pickpocket sourd muet : "Vous êtes
en état d'arrestation. Vous avez le droit de garder le silence."
SAMEDI 2.
Retour. Voyage tranquille, les bols
alimentaires ayant cette fois opté pour la sédentarisation.
La nuit venue, je parviens à rester éveillé en écoutant
la retransmission de la finale de la Coupe de la Ligue à l'issue
incertaine puis heureuse avec la victoire de Sochaux (ma soeur a épousé
un Peugeot, je parle de l'usine, pas de la famille, habite Montbéliard
et son fils a appris à dire "Allez Sochaux" avant "Papa
maman").
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°156 - 25 avril 2004
DIMANCHE.
Courriel. La boîte à
lettres électronique est devenue une vraie poubelle. Heureusement
qu'y surnagent une demande d'abonnement aux notules et un mot de FG.
Courrier. Des cartes postales, les G. à Ouessant et
les C. victimes des pickpockets de Saint-Jacques-de-Compostelle, et un
mot de l'Aveyron.
Presse. Délicieuse trouvaille
dans les journaux qui se sont accumulés en notre absence :
"CHANTRAINE : Un obus dans le jardin. Hier en fin d'après-midi,
un jardinier jardinait dans la rue des Jardins à Chantraine, lorsqu'il
a trouvé un petit obus de la dernière guerre." La Liberté
de l'Est, 10 avril 2004.
LUNDI.
Lecture. Carmen (Nevada) (Diamond
Dogs, Alan Watt, 2000, Éditions Gallimard 2003 pour la traduction
française, coll. La Noire; traduit de l'américain par Laetitia
Devaux; 258 p., 23,90 €).
Neil Garvin, dix-sept ans, est la vedette de l'équipe de football
de Carmen. Au retour d'une soirée arrosée, il fauche et
tue un jeune garçon. Neil essaie de camoufler le crime aux yeux
de tous, et notamment de son père, shérif de la ville.
Après une longue immersion dans les premiers romans français,
une petite virée dans le polar s'imposait. Ce Carmen (Nevada)
constitue une jolie surprise, dans la mesure où son auteur est
totalement inconnu. C'est un Écossais qui vit à Los Angeles
qui décrit la vie d'une petite ville (imaginaire) du Nevada comme
s'il y avait passé toute sa vie. Carmen est un trou, le voisinage
de Las Vegas n'y change rien. Pour sortir de ce trou, une seule possibilité
pour les jeunes garçons : le football. Le père de Neil
Garvin veut que son fils fasse carrière dans ce sport, Neil lui
obéit sans enthousiasme, uniquement parce qu'il a peur de lui.
Le crime qu'il commet va transformer ses relations avec son père,
un être inquiétant qui n'écoute que Neil Diamond et
dont la brutalité cache un fêlure plus profonde. La jeunesse
de Carmen est celle de Columbine, celle qu'on a découverte au cinéma
dans Elephant et dans Ken Park. Une jeunesse à l'horizon
bouché dont les réactions sont imprévisibles, entre
neurasthénie et violence extrême. Le récit d'Alan
Watt, passionnant, est basé sur la culpabilité de Neil,
pris entre sa peur d'être découvert et son désir de
se dénoncer, entre ce que lui impose son père et ce que
lui dicte sa conscience.
Extrait. "Mon père écoutait Neil Diamond jour et nuit.
Ce qui veut dire qu'exceptionnellement il mettait la radio, mais la radio
est plutôt minable dans le comté de Clarke, même pour
un adulte. Ils passent surtout de la daube genre "new country",
et c'est insupportable. Je veux dire, la country au moins c'est honnête.
Des vieux types ridés qui chantent sur la femme qui les a quittés,
qui sont fauchés et qui vivent dans leur camion. Mais dans la new
country, ils ont exactement les mêmes problèmes, sauf qu'ils
sont tous jeunes et beaux."
TV. Photo Obsession (One
Hour Photo, Mark Romanek, E.-U., 2002 avec Robin Williams, Connie
Nielsen, Michael Vartan; diffusé sur Canal + en mars 2004).
Vieux garçon, Sy Parrish travaille dans un magasin de photo installé
dans une galerie commerciale. Parmi ses clients figurent les Yorkin, une
famille modèle pour laquelle Sy se prend d'une passion étrange.
La photo est le biais par lequel Sy vampirise la famille Yorkin. Il garde
une copie des clichés qu'ils lui donnent à développer,
en tapisse le mur de son salon, vit chez eux par procuration jusqu'à
ce qu'il décide d'intervenir plus directement dans leur existence.
Le monde dans lequel il vit, entre son intérieur médiocre
et le cadre factice du centre commercial (belle photo aux couleurs glaciales)
lui impose de chercher ailleurs la chaleur et le contact. Le banal devient
inquiétant, le quidam devient un monstre, le sujet est connu et
bien traité. Pour accepter le film, il faut malheureusement faire
avec Robin Williams qui, comme à son habitude, tire la couverture
à lui (on imagine le pourcentage de gros plans sur son visage inscrit
dans le contrat) et joue sur un registre outrancier. Un comédien
un peu plus subtil aurait fait de cette Obsession (peut-être
le dernier film sur la photo d'avant le numérique) une vraie réussite.
MARDI.
Cinéma. Stand By Me
(Rob Reiner, E.-U., 1986 avec Wil Wheaton, River Phoenix, Corey Feldman,
Jerry O'Connell; vu dans le cadre de la formation pour l'opération
"Collège au cinéma").
1959, Castle Rock, Oregon. Quatre garçons partent à la recherche
du corps d'un teenager disparu.
Inspiré d'une nouvelle largement autobiographique de Stephen King,
Stand By Me relate un voyage initiatique sans surprise, la découverte
d'un cadavre étant censée apporter un sens à la vie.
L'histoire est parsemée de péripéties, d'épreuves,
d'affrontements qui permettent à chacun des adolescents de se construire,
de trouver sa place dans le monde. Malheureusement, ces quatre garçons
n'ont pas vraiment d'existence propre, ils ne sont que le réceptacle
des travers de leurs parents, de leurs pères plus précisément,
la folie de l'un, l'indifférence de l'autre, l'aphasie de celui
du narrateur suite au décès de son fils aîné.
Ces personnages sont interprétés par des jeunes comédiens
déjà chevronnés, spécialistes du teen movie,
parmi lesquels émerge heureusement River Phoenix, un peu
moins lisse que les autres, peut-être parce qu'on connaît
son destin tragique.
Curiosité. On a la surprise de découvrir Kiefer Sutherland,
le Jack Bauer de 24 heures chrono, dans un rôle d'adolescent
bête à manger la paille de tout l'Oregon.
Curiosité bis. Castle Rock compte 1281 habitants. Soit un de plus
que le Pottsville de Jim Thompson (ou six de plus si on se fie à
la traduction française).
Courrier. Une carte postale de Bretagne.
TV. My Son the Fanatic (Udayan
Prasad, G.-B., 1998 avec Om Puri, Rachel Griffiths, Akbar Kurtha; diffusé
sur Canal + en ?).
Parvez, chauffeur de taxi pakistanais à Londres, va marier son
fils avec une Anglaise. Mais le fils commence à fréquenter
le milieux intégristes musulmans et refuse le mariage.
C'est un film sur la tolérance, sur l'intégration, sur l'intégrisme,
réussi dans la mesure où il est dépourvu de grands
discours. L'histoire se suffit à elle-même. Parvez est un
homme simple, qui a ses qualités et ses travers, et qui aspire
à une chose : mener sa vie comme il l'entend dans la pays qu'il
a choisi. C'est au moment où il essaie de faire le bonheur de son
fils que les choses se gâtent et que le conflit s'installe. Le fils
héberge un dignitaire musulman, tombe sous son influence et c'est
lui qui désormais veut dicter à son père la vie qu'il
doit mener. Parvez devra faire un choix entre sa famille et son indépendance.
Comme souvent dans les films anglais, la surprise vient de la qualité
de l'interprétation, des comédiens inconnus (sauf Om Puri,
ce nom !, vedette indienne) qui sont absolument impeccables.
MERCREDI.
Emplettes. J'achète un numéro
de la revue Formules, le dernier Mankell et Michel Leiris en Pléiade.
Invent'Hair. Mise en boîte du
salon "Stell'Hair", installé dans une galerie commerciale.
Jardin. Première tonte de la
saison. La tondeuse démarre du premier coup ou presque. J'ai déjà
connu ce genre de sensation quand j'ai touché mon premier tiercé
dans l'ordre.
Courriel. AZ me donne des recettes
pour combattre la nausée en voiture.
Cinéma. Instincts meurtriers
(Twisted, Philip Kaufman, E.-U., 2003 avec Ashley Judd, Samuel
L. Jackson, Andy Garcia, David Stathairn, D.W. Moffett, Mark Pellegrino,
Russell Wong).
Jessica Shephard est intégrée à la brigade criminelle
de San Francisco. Le premier meurtre dont elle a à s'occuper est
celui d'un de ses anciens amants.
C'est encore une histoire de tueur en série, un film de genre qui
ne renouvelle pas le genre mais qui est fait avec suffisamment d'habileté
pour susciter et conserver l'intérêt du spectateur, à
condition de le raboter à ses deux extrémités. La
mise en place est très laborieuse, avec l'installation dans ses
nouvelles fonctions de l'héroïne, interprétée
par une Ashley Judd un peu lisse pour le rôle et rapidement énervante.
A l'autre bout, la fin est beaucoup trop chargée avec une cascade
de rebondissements artificiels. Un faux coupable, ça tient, quatre
faux coupables à la suite dans la dernière demi-heure, ça
ne marche pas. Mais l'enquête, menée dans un San Francisco
où la ville et la mer semblent se mêler l'une à l'autre,
est assez déroutante et inquiétante, surtout à partir
du moment où Andy Garcia entre en scène.
Curiosité. Le générique de fin mentionne un "Second
second assistant director".
JEUDI.
Vie professionnelle. Dépôt
d'un préavis de grève au collège. Une jeune vacataire
vient d'être remerciée juste avant d'atteindre le seuil des
200 heures qui commanderait le renouvellement de son contrat. Cela fait
du bien de voir ce collège, d'ordinaire plutôt apathique
sur le plan social, se découvrir des vertus d'opposition et bouger
un brin.
TV. Le vieil homme et la mer
(The Old Man And The Sea, John Sturges, E.-U., 1958 avec Spencer
Tracy, Felipe Pazos, Harry Bellaver; diffusé sur TCM en ?).
Trois jours de lutte entre un vieux pêcheur de Cuba et un espadon
qui constitue la prise de sa vie.
L'adaptation du roman de Hemingway était un pari risqué.
Le résultat n'est pas flamboyant. Après un prologue qui
traîne en longueur, centré sur l'amitié entre le pêcheur
et un jeune garçon, on se retrouve en mer avec pour seuls compagnons
un narrateur en voix off, le monologue plus ou moins intérieur
du vieux et le visage buriné de Spencer Tracy. Le texte est fidèle
à Hemingway mais Sturges n'a pas su l'illustrer sans ennuyer (était-ce
possible d'ailleurs ?). Les couleurs (en Warnercolor) qui ont très
mal vieilli ne permettent même pas de se raccrocher à la
beauté des paysages. Heureusement, les requins s'invitent de temps
en temps et créent des remous bienvenus.
VENDREDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y. et commande le numéro 2 de La gazette fortéenne.
TV. P.J. (Série française,
2003, avec Thierry Desroses, Bruno Wolkowitch, Emmanuelle Bach; saison
13, épisode 3; diffusé sur France 2 le soir même).
Épisode absolument sans intérêt, c'est du moins ce
qu'il m'a semblé avant de m'endormir au milieu.
Lecture. Lolita Man (The
Lolita Man, Bill James, 1986; 2000, Éditions Payot & Rivages
pour la traduction française, coll. Rivages/Noir n° 355; traduit
de l'anglais par Danièle et Pierre Bondil; 316 p.).
Un déséquilibré enlève et tue des adolescentes.
Colin Harpur enquête.
On retrouve à peu près les mêmes sensations face à
ce roman que face à Retour après la nuit, le précédent
livre de Bill James traduit en français. Le personnage de Colin
Harpur n'a rien d'attachant, l'intrigue ne suscite qu'un intérêt
poli. La structure est classique avec une narration à trois voix,
celle d'une future victime, celle des enquêteurs et celle du tueur.
Pour pimenter la chose, l'auteur a ajouté l'ingrédient d'une
guerre des polices à laquelle on ne croit pas un instant. Le seul
aspect original et intéressant vient de la victime, une jeune pimbêche
dont le caractère interdit toute empathie, et dont la famille s'empresse
de vendre l'histoire au journal le plus offrant.
Extrait. "Ruth Avery disait qu'en faisant l'amour avec Harpur, elle
avait l'impression de coucher avec tout le service. Il accrochait sa radio
de policier à une patère, et l'appareil dévidait
bla-bla et ordres pendant qu'ils se parlaient, se tenaient enlacés
ou restaient allongés dans le lit en pensant qu'ils allaient bientôt
devoir se lever ou en s'interrogeant sur l'avenir, s'ils en avaient un
ensemble. Des noms qui leur étaient familiers à tous deux
accompagnaient par ondes interposées leurs plus beaux moments,
et leurs plus beaux moments étaient à la hauteur de ce que
Harpur avait imaginé quand Ruth était encore une femme inaccessible,
qu'elle n'était que l'épouse aux formes épanouies
d'un officier de grade inférieur. De temps en temps, c'était
son nom à lui qui leur parvenait et il devait répondre.
Parfois, cela se produisait au plus mauvais moment, ce qui rompait le
charme pour toute la journée. Mais apparemment, cela ne causait
jamais de dégâts irréparables."
SAMEDI.
Courrier. Je reçois un disque
de Duke Ellington sur lequel figure Moonlight Fiesta, titre longtemps
cherché. Je vais enfin pouvoir danser comme Patrick Dewaere dans
Série Noire au son du cornet de Rex Stewart.
Jardin. Premiers coups de bêche
de la saison. Les filles entament une collection de lombrics plus ou moins
réfractaires.
TV. Le Secret magnifique (Magnificent
Obsession, Douglas Sirk, E.-U.,1954 avec Jane Wyman, Rock Hudson,
Agnes Moorehead, Otto Kruger; diffusé sur CinéCinéma
Succès en ?)
Bob Merrick, richissime séducteur, est victime d'un accident de
bateau. Il est sauvé grâce à l'inhalateur du Dr Phillips.
Privé de son appareil, Phillips meurt au même moment. Merrick
cherche à se racheter auprès de sa veuve.
La difficulté du mélodrame, c'est de savoir rester sur la
crête qui sépare l'émotion du ridicule. Comment Douglas
Sirk y parvient-il ? Pas par la retenue : son histoire (remake d'un autre
spécialiste du mélo des années 30, John Stahl) rassemble
toutes les composantes du genre, et à haute dose : accidents multiples
qui font perdre à l'un la vie, à l'autre la vue, amour et
guérison impossibles, personnages idéalisés, pathos,
coïncidences improbables, valeurs chrétiennes, musique sirupeuse
(violons et chœurs angéliques). Si on se laisse faire, c'est parce
que Sirk sait utiliser des ressources proprement cinématographiques
pour illustrer le propos : l'exploitation maximale du Technicolor (voitures,
paysages, vêtements somptueux, pas une seule pièce sans un
bouquet de fleurs flamboyantes) et la fluidité narrative grâce
à un montage tout en douceur qui enchaîne les péripéties
sans heurts et gomme les ellipses. Du grand art.
Réplique. Le chirurgien annonce à l'héroïne
que sa cécité est définitive : "Il faut regarder
les choses en face."
Bon dimanche.
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