Notules dominicales 2004
 
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Notules dominicales de culture domestique n°178 - 3 octobre 2004

DIMANCHE.
Cinéma. 5 x 2 (François Ozon, France, 2004 avec Valeria Bruni Tedeschi, Stéphane Freiss, Françoise Fabian, Géraldine Pailhas, Michael Lonsdale, Antoine Chappey, Marc Ruchmann, Jason Tavassoli, Jean-Pol Brissart).
Cinq étapes de la vie d'un couple, présentées à rebours, de la rupture à la rencontre initiale.
On pouvait craindre que ce choix de présenter les cinq étapes dans l'ordre inverse de la chronologie soit un simple gadget, un artifice formel sans grande valeur, mais il n'en est rien. Le choix d'Ozon permet de se rendre compte que la séparation finale n'est pas une surprise dans la mesure où la fêlure était présente dès les premiers instants. Présente mais invisible pour les protagonistes, sauf peut-être à la fin de leur histoire, le cheminement proposé par le réalisateur pouvant être compris comme celui des personnages dans leur mémoire, à la recherche de cette fêlure initiale. Le film est d'une construction très rigoureuse, avec des éléments qui se font écho, les discours du juge qui prononce le divorce et celui du maire qui prononce le mariage (deux discours suivis du même double oui), les chambres d'hôtel et les chansons italiennes qui mettent fin à chaque chapitre. Ozon apparaît plus à l'aise et plus convaincant dans une histoire simple que dans ses précédentes constructions complexes (Swimming Pool) et est servi par des comédiens parfaits.

TV. The Sopranos (série américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 7 & 8 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).

LUNDI.
Lecture. Bulletin Marcel Proust n° 52 (Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 2002; 228 p., sur abonnement).
Le cru 2002 de ce Bulletin n'est pas exceptionnel, ou c'est peut-être moi qui me lasse. Les meilleurs pages sont consacrées aux adaptations de Proust à l'écran (avec une idée intéressante d'Yves Landerouin qui estime que Proust est plus présent dans des films comme Mort à Venise ou Un dimanche à la campagne que dans les adaptations de la Recherche signées Raoul Ruiz ou Schlöndorff) et en bande dessinée avec une très riche étude de Nicole Dauxin sur les albums de Stéphane Heuet et Stanislas Brézet tirés de la Recherche. Les autres articles s'intéressent à Proust et Maupassant, à la sonate de Vinteuil, à Proust "écrivain de la Grande Guerre", à la chevelure de Gilberte... La palme de l'étude la plus inattendue revient à Elia Ennaïfar pour "La représentation ornithologique dans la Recherche" (!) où l'on est content d'apprendre que "Bien rares, dans la Recherche, sont les exemples où le volatile est mis au service d'une cause négative."
Curiosité 1. C'est dès la page 10 qu'on tombe sur la coquille que tout le monde attend : "Prout ne cesse de développer son plaidoyer (...)"
Curiosité 2. Le spécialiste suédois de Proust s'appelle Sigbrit Swahn.

Réduction de la fracture numérique. J'apprends que mes parents ont acheté un ordinateur.

TV. Bienvenue au gîte (Claude Duty, France/G.-B., 2003 avec Marina Foïs, Philippe Harel, Annie Grégorio; diffusé sur Canal + en septembre 2004).
Un couple de Parisiens prend la direction d'un gîte rural provençal. La tranquillité recherchée n'est pas au rendez-vous.
Belle constance pour Philippe Harel qui, après avoir mis le sac au dos dans ses Randonneurs (1996), accueille ici les adeptes de la marche dans son gîte. Les Randonneurs était un film drôle, celui-ci ne l'est pas. Au-delà de cet aspect négligeable (ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'on tombe sur une comédie qui ne fait pas rire) on peut tout de même s'interroger sur ce type de cinéma qui place en vedette une comédienne (Foïs) dont la moitié des répliques sont tout bonnement incompréhensibles du fait de son débit et de son manque de prononciation. On peut sauver du naufrage les quelques apparitions d'Olivier Saladin, échappé de la troupe de Jérôme Deschamps pour camper un prêtre "proche des jeunes" très réussi.

MARDI.
TV. Mazel Tov ou Le Mariage (Claude Berri, France, 1968 avec Claude Berri, Elisabeth Wiener, Grégoire Aslan, Régine, Luisa Colpeyn, Prudence Harrington, Gabriel Jabbour; diffusé sur Canal + en septembre 1999).
Un jeune homme juif d'extraction modeste s'apprête à épouser la fille d'un diamantaire anversois. Ils attendent un enfant. Mais le jeune homme tombe amoureux d'une Irlandaise.
Pour son deuxième long-métrage (après Le vieil homme et l'enfant), Claude Berri présente une histoire très proche de celle racontée par Truffaut dans Baisers volés, tourné la même année. Pour le jeune héros, un cousin d'Antoine Doinel en plus sage, il s'agit de savoir ce qu'on est prêt à abandonner au moment de se lancer dans la vie conjugale. Comme chez Truffaut, le mariage n'est pas un aboutissement mais une sorte de pis-aller, un compromis rendu nécessaire par la pression sociale. Berri ajoute à cela une gentille satire de la famille juive. La longue séquence finale, consacrée à la célébration du mariage, permet d'entendre de beaux morceaux de musique yiddish.

MERCREDI.
Vie familiale. Alice a émis depuis plusieurs semaines le désir de suivre des séances de gymnastique. Je l'accompagne pour son baptême gymnique au Palais des Sports où je me retrouve fondu dans une masse de mamans professionnelles qui, si j'en crois les conversations que je capte, passent leur journée à convoyer leur progéniture de l'école de musique à la patinoire, de la piscine à la M.J.C., du gymnase à la salle de danse. Et moi que la simple obligation d'un déplacement hebdomadaire (au golf pour Lucie) suffit à faire considérer le mercredi comme le pire jour de la semaine... En tout cas, je n'aurai pas à doubler la mise : Alice, totalement paumée, est rapidement au bord des larmes, puis submergée par icelles et je dois la retirer avant la fin de la séance. Encore une qui ne fera pas carrière dans les komsomols. En tout cas, nous voici nantis d'une nouvelle arme coercitive pas glorieuse, certes, mais appréciable, sur le thème : "si tu n'es pas sage, je te fais faire du sport."

Courriel. Alain Zalmanski a mis en ligne sa dernière vendange d'aptonymes. Les notuliens qui, sur le terrain, prospectent avec acharnement et m'adressent leurs trouvailles devraient les retrouver ici http://www.fatrazie.com/news.htm


JEUDI.
Courrier. J'envoie une revenue de presse à Y. et une lettre à l'office du tourisme de Luxeuil-les-Bains. Je reçois mon premier numéro d'abonné au Monde, ce qui me privera du plaisir de courir parfois plusieurs marchands de journaux dans la matinée pour y dénicher mon quotidien préféré.

TV. Punch-Drunk Love, Ivre d'amour (Punch-Drunk Love, Paul Thomas Anderson, E.-U., 2002 avec Adam Sandler, Emily Watson, Philip Seymour Hoffman; diffusé sur Canal + en septembre 2004).
Après le foisonnant Magnolia, Paul Thomas Andeson se tourne ici vers une histoire intimiste, plutôt fleur bleue, une sorte de conte de fée sentimental centré sur un héros pas comme les autres : Barry, célibataire qui vit étouffé par ses sept surs, solitaire qui exprime sa souffrance par des accès de fureur destructrice, homme d'affaires peu avisé qui n'hésite pas à acheter des tonnes de puddings pour découper les bons de réduction qui se trouvent sur les emballages. Barry trouve l'amour et emploie sa rage à combattre tout ce qui fait obstacle entre lui et sa promise. Entre tragédie et comédie loufoque, Anderson louvoie habilement, démontrant une nouvelle fois son originalité et sa maîtrise de la mise en scène (primée à Cannes) qui s'exprime par des surcadrages très léchés qui accentuent l'isolement du héros.

VENDREDI.
Pixels. Achat d'un nouvel appareil photo.

Au courrier. Un disque de Josh Ritter et une invtiation à aller festoyer au Val-d'Ajol.

TV. Dites-lui que je l'aime (Claude Miller, France, 1977 avec Gérard Depardieu, Miou-Miou, Jacques Denis, Claude Piéplu, Dominique Laffin, Josiane Balasko, Christian Clavier).
David, comptable dans une petite ville de Savoie, espère bien un jour enlever Lise, son amour d'enfance, à son mari et l'installer dans le chalet qu'il a aménagé pour eux deux. Il ne s'aperçoit pas de l'amour qu'a pour lui Juliette, sa voisine d'immeuble.
Il y a eu quelques rôles comme celui-ci, au tournant des années 80, dans lesquels Gérard Depardieu, avant de devenir l'espèce de Diego Maradona du cinéma français qu'on connaît aujourd'hui (syndrome Brando ?), était tout bonnement génial. En vrac Sept morts sur ordonnance, (Jacques Rouffio), Mon oncle d'Amérique (Resnais), Le dernier métro et La Femme d'à côté (Truffaut), Dites-lui que je l'aime. Il n'avait pas d'égal pour jouer l'homme tourmenté par une passion délétère comme ici où son personnage préfère se détruire dans un amour impossible plutôt que de saisir celui qui est à sa portée. Claude Miller, qui sort de huit films où il fut l'assistant de Truffaut, a retenu les leçons du maître, notamment dans la direction d'acteurs et la mise en valeur des personnages féminins (Miou-Miou et Dominique Laffin). Dans cette très noire adaptation d'un roman de Patricia Highsmith, il filme ici des paysages savoyards inquiétants qu'il utilisera à nouveau vingt ans plus tard dans La Classe de neige.

SAMEDI.
Vie sanitaire. Où j'apprends que la douleur au coude qui me tenaille depuis mes exploits halieutiques de l'Allier a pour nom épicondylite et qu'il s'agit d' une affection qui atteint principalement les joueurs de tennis. Du sportif, je n'aurai jamais eu la carrure ni la carrière, mais j'aurai au moins connu les maux. J'en retire une immense satisfaction.

Vie familiale. Les filles reviennent de la fête foraine avec un nouveau poisson, un poisson de couleur. Négrillon partage désormais le bocal de Vermillon II ou III dont on fête pour l'occasion le premier anniversaire.

TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 3 & 4, diffusés sur Canal + le soir même).
Palpitant. Le meilleur des anti-épicondylites.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°179 - 10 octobre 2004

DIMANCHE.
Vie familiale. Journée multi-activités : notules, PMU, exhibition de cerfs-volants au golf, visite aux parents qui ont du mal à appréhender le maniement de la souris d'ordinateur, rosbif, jardin (les betteraves sont belles), installation chaotique, comme il se doit, des programmes du nouvel appareil photo sur les ordinateurs domestiques, travail scolaire, promenade vespérale, attente inquiète du résultat du FC Metz (0-0 face à Sochaux), soirée crêpes, tentative acharnée d'ouvrir les fichiers Word dont l'accès m'est toujours mystérieusement interdit (Publicités peintes et Invent'Hair), tentative tout aussi acharnée et tout aussi vaine de les basculer sur l'ordinateur portable où je pourrais les atteindre sans problème, rage et désespoir jusqu'au petit matin.

TV. The Sopranos (série américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 9 & 10 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
La seule série qui dépasse The Sopranos sur le plan du nombre de scènes d'enterrements filmées est Six Feet Under. Normal pour une série consacrée à une famille de croque-morts. La différence tient au fait que, dans The Sopranos, les défunts meurent rarement dans leur lit et que ceux qui les ont poussés dans la tombe assistent toujours à leurs funérailles, assurant ainsi un service après vente impeccable.

Courriel. En janvier 2000, soit dans l'antiquité pré-notulienne, au cours d'un voyage ferroviaire Paris - Nancy, j'ai lu Paysage fer de François Bon, un récit de voyage où l'auteur, qui a pris pendant cinq mois le même train entre ces deux gares, raconte tout ce qu'il voit depuis sa place, toujours la même : aiguillages, écluses, cafés, routes, dancing, gares, prison, usines, inscriptions. J'ai ressenti pour ce texte la même fascination que pour la Tentative de description de choses vues au carrefour Mabillon de Perec. Tout au long de l'année, je suis revenu de mes week-ends parisiens avec le livre sur les genoux, le regard en navette entre le paysage et la page, faisant des découvertes, me livrant à des vérifications, heureux de faire coïncider ma vision avec celle de l'auteur, rageant quand je ratais un lieu mentionné, me promettant d'être plus attentif la fois suivante. Paysage fer m'était apparu comme un travail sur l'infra-ordinaire, travail d'inventaire, travail de mémoire à l'heure où le TGV Est va faire disparaître cette ligne : "La nouvelle ligne de train, enfin rapide, bientôt passera droit, il n'y aura plus que deux gares et quelques parkings. On sera nous-mêmes dispensés de constater l'abandon. On ne regardera même plus, peut-être, aux vitres du train." Aujourd'hui, FB s'abonne aux notules.

LUNDI.
Vie professionnelle. Journée glauque. Mon corps me fait savoir gentiment que les trois heures de sommeil que je lui ai chichement accordées ne lui ont pas suffi. Du coup, il me prive de cinéma. Pas de regret : je m'y serais fait balayer le lendemain matin avec les derniers popcorns.

Lecture. Couleur franche (In a True Light, John Harvey, 2001, Éditions Payot & Rivages 2004 pour la traduction française, traduit de l'anglais par Mathilde Martin; coll. Rivages/noir n°511; 336 p., 9 €).
Sloane sort de prison où il a purgé une peine pour avoir mis ses talents de peintre au service d'un faussaire. Son ancienne maîtresse, artiste internationalement reconnue, meurt après lui avoir appris qu'il est le père de sa fille Connie. Celle-ci a rompu les ponts avec sa mère et mène une carrière de chanteuse à New York. Sloane part à sa recherche.
John Harvey, après neuf livres consacrés à son héros Charles Resnick, a décidé de se passer de ses services et de se consacrer à autre chose. On comprend ses raisons : sortir du cadre étroit de Nottingham et élargir le champ des enquêtes, développer des centres d'intérêt qui lui tiennent à coeur, la peinture et surtout le jazz (Resnick est amateur, assiste à quelques concerts et ses chats portent des noms de jazzmen mais ça ne va pas plus loin). Nous voilà donc embarqués dans une histoire qui comprend plusieurs va-et-vient entre Londres et New York et qui nous entraîne dans le milieu des galeries d'art et des clubs de jazz. Si Harvey veut exister sans Resnick, pourquoi pas, Lawrence Block ne se limite pas à Matt Scudder, Westlake ne se consacre pas exclusivement à Dortmunder et les meilleurs livres de Conan Doyle ne sont pas les Sherlock Holmes. Mais quelle idée d'avoir choisi cette histoire peu vraisemblable de père à la recherche de sa fille, ce traitement vaguement mélodramatique, cette manière américaine de remercier tout son entourage ? Dans ce contexte émollient, les pages de John Harvey sur le jazz, celles auxquelles, on le devine, il tient le plus, n'apparaissent que comme de vains ornements et participent au sentiment général de déception.

TV. Depuis qu'Otar est parti... (Julie Bertucelli, France-Belgique 2003 avec Esther Gorintin, Nino Khomasuridze, Dinara Drukarova; diffusé sur Canal + en septembre 2004).
Eka, 90 ans, vit à Tbilissi dans l'attente des nouvelles de son fils Otar, parti travailler à Paris. Un jour, Otar meurt sur un chantier. La fille et la petite-fille d'Eka décident de lui taire la nouvelle.
Avec un traitement bien sûr différent, Good Bye Lenin, sorti à la même période, s'intéressait au même thème : est-ce qu'on peut, par amour, dissimuler à un proche une nouvelle qui l'affecterait au plus haut point, irait jusqu'à menacer son existence ? Pas de procédé comique ici, mais un film tout en nuance et en retenue servi par la belle figure d'Esther Gorintin qui mène au cinéma une belle carrière de nonagénaire. Le film s'accompagne d'une peinture amère de la vie à Tbilissi, entre les pannes de courant et d'eau, avec la débrouille érigée en dogme national, le rêve d'un eldorado français bien éloigné de la réalité et une difficulté certaine à renier le passé stalinien malgré ses côtés noirs. Un passé où le truquage est la dissimulation étaient la base du système, mensonge national reproduit ici à l'échelle familiale pour la bonne cause.

MARDI.
Vie associative. Assemblée Générale de la Boîte à Films, l'association qui s'occupe du cinéma art et essai à Épinal. La convocation était accompagnée d'un appel aux bonnes volontés pour soutenir l'équipe dirigeante dans ses tâches, j'y avais répondu favorablement. Mais encore une fois, je suis meilleur à l'écrit qu'à l'oral. Ce soir, je ne dis rien, incapable que je suis de parler à plus d'une personne à la fois mais aussi craignant de perdre, dans ce cénacle où personne ne me connaît, le précieux confort que me procure mon anonymat.

MERCREDI.
Emplettes. J'achète un Série Noire, un livre de Julian Barnes et le numéro de la revue Le Rocambole consacré à Enid Blyton, tout à la joie de découvrir les secrets de Oui-Oui et de Jeannot Lapin.

Courrier. Je reçois une carte postale des G., en Corse, et le programme de l'Espace Molière de Luxeuil-les-Bains. On y annonce une version théâtrale de la Lettre au père de Kafka pour laquelle j'ai bien l'intention de faire le déplacement.

Informatique. On m'a prêté une clé USB, un objet minuscule grâce auquel, après les tâtonnements de rigueur, je parviens à transférer mes dossiers bloqués sur l'ordinateur portable. Je peux enfin mettre à jour mon Invent'Hair et ajouter les photos de publicités peintes prises pendant les vacances.

JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à Y. et aux D., une demande de désabonnement au Figaro week-end (j'ai désormais assez de grilles de Michel Laclos pour soutenir un siège) et décline une invitation.

Cinéma. Collatéral (Collateral, Michael Mann, E.-U., 2004 avec Tom Cruise, Jada Pinkett Smith, Jamie Foxx, Irma P. Hall, Mark Ruffalo, Peter Berg, Bruce McGill, Barry Shabaka Henley).
Los Angeles. Un chauffeur de taxi est engagé pour la nuit par un tueur qui doit éliminer cinq personnes.
Je connaissais Heat de Michael Mann, un bel affrontement entre Pacino et De Niro, mais je ne m'attendais pas à être bluffé de la sorte par cette histoire qui est tout bonnement le meilleur film nocturne urbain depuis Lost in Translation de Sofia Coppola. Michael Mann a mélangé pour son travail les meilleurs ingrédients, le procédé le plus adapté (vidéo numérique) le meilleur éclairage, les meilleurs prises de vue (notamment en altitude), la meilleure musique angeleno (des groupes inconnus de mes services), peut-être pas le meilleur scénario (prévisible) ni la meilleure interprétation (là, c'est une affaire d'affinité avec Tom Cruise) mais ce dernier point n'a guère d'importance tant on n'a d'yeux que pour la ville, personnage central inoubliable de l'aventure. L'utilisation systématique du gros plan pour filmer les personnages (qui vient peut-être tout bonnement de Tom Cruise qui n'aime pas laisser apparaître sa petite taille) alterne avec des plans exclusivement urbains où Michael Mann laisse apparaître un talent insoupçonné : sa façon de filmer une station de taxis, un club de jazz, une boîte de nuit, un palais de justice vide et, pour finir, un parcours dans un métro désert est sidérante. Les gros budgets sont souvent prétextes à l'épate et à la boursouflure, Mann,comme Spielberg, montre qu'ils peuvent être utilisés intelligemment. Dans ce cadre, l'affrontement entre le chauffeur et son client dépasse la lutte habituelle du bien et du mal, le loup est capable de douceurs surprenantes et l'agneau sait à l'occasion sortir des griffes qu'on ne lui soupçonnait pas...

VENDREDI.
Vie de quartier. Ici, c'est une photo de M. Grandhomme, prise le 30 septembre dernier.

M. Grandhomme

M. Grandhomme tient un garage en face de la pharmacie, juste à côté du coiffeur, ex-marchand de télé qui n'avait jamais vendu de télé. Voici le garage, photographié également le 30 septembre dernier.

Le garage de M. Grandhomme

Donc c'est le garage, vu de mon bureau. Le 30 septembre, M. Grandhomme a pendu son bleu au clou, raccroché ses clés à tube et a fermé les portes du garage du Char-d'Argent. Il y travaillait depuis l'âge de 14 ans, en compagnie puis à la suite de son père qui avait pris l'affaire en 1936. M. Grandhomme travaillait seul, pelant de froid l'hiver et crevant de chaud l'été sous son toit en tôle. Le garage du Char-d'Argent n'était pas une clinique pour voitures où le chef d'atelier vous reçoit en blouse blanche de médecin hospitalier. C'était une chape de ciment avec un pont et une fosse, des bidons, des flaques de graisse et des seaux de sciure. On y était bien reçu. M. Grandhomme prend sa retraite, un peu las et incapable d'investir dans l'appareillage électronique que réclame désormais sa profession. M. Grandhomme ne quitte pas le quartier. Il continuera d'habiter au-dessus du garage, c'est là qu'il est né. Il essaiera de louer les lieux, il paraît que des gens cherchent des endroits comme le sien pour l'hivernage de leurs caravanes. M. Grandhomme n'est pas amer, il est content de pouvoir souffler un peu. Derrière sa maison, il a un petit jardin qui descend jusqu'à la Moselle, j'y suis allé une fois ou deux. L'été, Mme Grandhomme y étend les cottes de son mari et y soigne ses géraniums. Il y a des sièges pour se reposer. Il y a aussi quelques GS et une 504 qui rouillent gentiment sur la pelouse, sans roues, sans phares, mais qui ont l'air d'être heureuses d'avoir quitté l'asphalte et d'être là, dans l'herbe. M.Grandhomme, quand les beaux jours reviendront, ira s'asseoir sur une chaise longue et fumera ses Gauloises, paisible, au milieu des carcasses aux orbites creuses. M. Grandhomme ne sera jamais seul.

TV. Soupçons (Série documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes 1 & 2 diffusés la veille sur Canal +).
Le projet de Jean-Xavier de Lestrade fut de suivre une enquête judiciaire dans ses moindres détails, jusqu'au verdict. Dans le genre, on peut aussi bien se tourner vers le cinéma de fiction, Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger a de quoi ravir les amateurs. L'histoire (réelle) de Michael Petersen écrivain de Caroline du Nord, qui dans la nuit du 9 décembre 2001 appelle la police parce que sa femme vient de se tuer en tombant dans l'escalier et qui est accusé de l'avoir tuée n'a a priori pas plus d'intérêt que celle (imaginée par Robert Traver) du lieutenant Frederick Manion, l'accusé du film de Preminger. Mais l'auteur du documentaire a bénéficié d'un atout qui a sauvé son entreprise : la chance. Sur les tonnes d'affaires judiciaires américaines qui s'offraient à lui, il a, et ça, il ne pouvait pas le prévoir, déniché celle qu'il fallait. Celle qui présentait assez de rebondissements (le veuf éploré qui se transforme en assassin présumé, la découverte des faces cachées de sa vie sexuelle qui joue contre lui, les accusations portées par des membres de sa propre famille), assez de caractérisation sociale et géographique (on est dans le milieu des riches blancs du Sud), assez de contrastes latents chez les forces en présence (sur l'attitude face à l'homosexualité, face à l'argent, à la gloire, au mensonge...) pour gagner son pari. C'est ce qu'on devine dès ces deux premiers épisodes où l'on voit à l'oeuvre les deux équipes opposées, celle du procureur et celle de la défense, occupées à monter leur dossier en vue du procès. C'est surtout l'équipe de la défense que l'on suit. Un groupe d'avocats payés à prix d'or (il est question d'une somme avoisinant les 750 000 dollars) pour innocenter Michael Petersen. Et là, le spectacle est fascinant. Ces gens mènent une véritable enquête policière, se livrent à des reconstitutions, engagent des experts (en biomécanique, en médecine légale...), font subir à l'accusé des simulations de son procès, lui font donner des cours de diction... En face, on est plus paisible car plus confiant. Pour le procureur, c'est simple : les blessures de la victime ne peuvent provenir d'une simple chute et les liaisons homosexuelles cachées de l'accusé apparaissent comme une excellent mobile. A suivre...

SAMEDI.
Vie familiale. En route pour le Haut-du-Tôt pour un week-end familial. Ce soir, c'est bäkeofe. C'est moi qui ai choisi le menu. J'ai beau avoir les maux d'un sportif, je ne suis pas encore prêt à en adopter les habitudes diététiques.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°180 - 17 octobre 2004

DIMANCHE.
Vie familiale. Suite de la réunion des descendants de pépère Albert, grand-père de Caroline, à l'auberge de la Croix des Hêtres. Albert Abel était marchand de vin. Je ne désespère pas de retrouver un jour, sur une petite route du département, une vieille publicité peinte portant son slogan "Le vin Abel est bon." En attendant, c'est dans l'eau de son bocal que nous retrouvons le cadavre de Négrillon. L'increvable Vermillon II ou III en ricane encore.

Courriel. Une demande d'abonnement aux notules, assortie d'un aptonyme médical (Dr Hautecoeur, cardiologue à Versailles).

TV. The Sopranos (série américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisodes 11 & 12 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).

LUNDI.
Courriel. Beaucoup de réactions à l'histoire de M. Grandhomme, notamment de F.B. qui a grandi dans un garage Citroën situé en face d'une pharmacie. Loin de se douter de la petite notoriété qu'il vient d'acquérir, M. Grandhomme est aujourd'hui occupé à démonter les enseigne de son garage.

TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 5 & 6, diffusés sur Canal + le 9 octobre 2004).
Jack Bauer multiplie les actions suicidaires et sa fille Kimberley tartine pour réparer ses bourdes.

MARDI.
Vie professionnelle. Journée de formation dans le cadre de l'opération "Collège au cinéma", illustré par une énième mais toujours appréciée vision de La Prisonnière du désert de John Ford. Il y a du monde, je sais qu'il ne faut pas que je pleure au moment où John Wayne dit "Let's go home, Debby", la phrase qui me transforme à chaque fois en serpillière. H.D., intermittent des notules, nous livre un commentaire éclairé sur le formalisme fordien, je redécouvre le soin dont fait preuve le réalisateur dans la composition de ses plans et la construction de ses histoires.

Vie culturelle. Caroline revient enchantée du spectacle de 5 de Cur, quintette vocal qui se produisait à Épinal dans le cadre du festival des Larmes du rire.

Lecture. Disparu à jamais (Gone For Good, Harlan Coben, Delacorte Press 2002, Belfond 2003 pour la traduction française; traduit de l'américain par Roxane Azimi; Pocket coll. Thriller n° 1205; 480 p., 7 €).
Livingston, New Jersey. Ken Klein, accusé d'avoir tué sa jeune voisine a disparu depuis onze ans. Son frère Will apprend de sa mère mourante que Kevin est encore vivant et se lance à sa recherche.
De ce produit manufacturé, on pourra retenir le premier chapitre, l'ambiance lourde au moment des obsèques de la mère, le chagrin de la famille (une telle famille, celle d'un meurtrier a-t-elle le droit d'avoir du chagrin alors que la honte et le remords seuls devraient l'occuper ?), le regard des voisins de cette petite ville de banlieue. Le reste est beaucoup plus convenu, avec une quête du frère qui ne manque pas de rebondissements, racontée dans une langue malheureusement dépourvue de toute personnalité. On pourra déplorer aussi un certain goût pour la redondance et l'étirement des dialogues qui sentent parfois le remplissage. Le renversement des valeurs auquel on assiste à la fin n'évite pas le happy end mais en crée un autre, plus inattendu.

MERCREDI.
Courrier. Je reçois le dernier numéro de la revue Histoires littéraires, qui cite Perec dès l'éditorial, et une lettre d'Ela Bienenfeld avec des informations pour le prochain Bulletin de l'Association du même Perec.

TV. Football : Chypre - France (0-2). La présence des Chypriotes me remet en mémoire la grande affection que j'entretiens pour le suffixe "ote" qui, ajouté à un nom de lieu, en désigne les habitants. Le match n'étant guère passionnant, je pars à la recherche de la liste de ces lieux que j'avais commencé à établir. Elle n'est pas très longue, puisque, outre les Chypriotes susmentionnés, elle ne comprend que les habitants de Smyrne (Smyrnotes), du Caire (Cairotes), Istanbul (Stambouliotes), Skopje (Skopjotes), Sofia (Sofiotes), Andros (Andriotes). Je n'ai jamais trouvé d'où venaient Judas Iscariote et Simon le Zélote. Mais j'ai connu une grande félicité lorsque j'ai découvert dans le Larousse illustré de 1905 que les habitants de Chio ("île de l'archipel ottoman") étaient les Chiotes. L'article précise même qu'au Moyen Âge, "Arabes, Turcs et Européens s'en sont constamment disputé la domination". Ce qui me permet d'affirmer, renouant avec un humour de cour de récréation que je n'ai jamais totalement renié, que les Chiotes ont été souvent occupés.

JEUDI.
Courrier. J'envoie un mot à Mme Bienenfeld et une revue de presse à Y.

Cinéma. Brodeuses (Eléonore Faucher, France, 2004 avec Lola Naymark, Ariane Ascaride, Jackie Berroyer, Thomas Laroppe, Marie Félix, Arthur Quehen).
Le film commence avec la présentation d'une sorte de Rosetta cyclomotorisée, Claire, dix-sept ans, qui va piquer les choux de ses parents agriculteurs. Elle a coutume d'échanger les choux contre des peaux de lapin qu'elle orne de broderies. Claire travaille à l'Intermarché local où elle s'engueule avec à peu près tout le monde, y compris le jeune employé dont elle attend un enfant. Pas question de garder l'enfant, mobylette, Claire chez une gynécologue se renseigne sur l'accouchement sous X. Claire quitte son emploi, mobylette, et se fait engager par Mme Mélikian, une brodeuse qui vit en recluse depuis que son fils est mort dans un accident de moto (pour l'occasion, Ariane Ascaride s'est fait la tête de Barbara).
C'est à ce moment que le film bifurque, devient contemplatif et intimiste. Il s'agit alors d'un apprivoisement mutuel entre deux êtres blessés qui doivent réapprendre à vivre. Le fil et les accrocs de la broderie deviennent métaphore de la vie et du film qui se fait. L'ennui n'est pas loin (ma grand-mère Lucie était brodeuse de profession et jardinière le reste du temps et j'ai davantage hérité de son coup de bêche que de son coup d'aiguille) mais on finit, sinon conquis, du moins indulgent grâce à la beauté de la lumière et au sourire d'Ariane.
Curiosité. Ne pas manquer la fin où le fiancé de Claire pêche une belle carpe, la soupèse, la caresse, la rejette à l'eau puis, immédiatement se consacre à la jeune fille, promène ses mains sur son visage et ailleurs. Les capitaines vainqueurs ont une odeur forte.

VENDREDI.
Satyre. Je vais chercher Lucie à la piscine. J'ai tellement l'habitude de fréquenter ces lieux que je m'égare dans les vestiaires réservés aux femmes. Je m'enfuis sous les cris d'orfraie des naïades.

TV. Soupçons (Série documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes 3 & 4 diffusés la veille sur Canal +).
Les affaires de Michael Peterson ne s'arrangent pas ("Voilà qui va donner encore plus d'intérêt à votre film", dit son avocat au réalisateur). L'accusation se penche sur son passé de militaire en Allemagne et découvre que la mère des deux filles qu'il a adoptées est morte d'une chute dans ses escaliers... exactement comme Mme Peterson. On exhume le corps, on pratique une autopsie qui conclut à la présence de traces de coups ayant entraîné la mort. Le procès s'ouvre. Mal parti, Peterson... Heureusement pour lui son avocat a l'air bien meilleur que celui de la partie adverse.

SAMEDI.
TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 7 & 8, diffusés sur Canal + le soir même).
On atteint toujours un stade, dans cette série, où l'on apprend que les bons et les méchants ne sont pas exactement ceux que l'on croyait au départ. L'effet s'émousse, puisqu'à la troisième saison, l'inattendu est attendu. Le premier renversement de situation auquel on assiste dans le septième volet a toutefois le mérite de réveiller un peu l'intérêt et donne lieu au meilleur épisode à ce jour.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°181 - 24 octobre 2004

DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental. La stricte observance de l'ordre alphabétique qui régit cet itinéraire nous conduit aujourd'hui au monument aux morts de Baudricourt. C'est la réouverture de ce chantier littéraire, un peu délaissé cette année. Comme d'habitude, c'est l'arrivée de l'automne qui me donne à nouveau envie de sillonner le département pour aller photographier les monuments aux morts. La sécheresse des noms alignés ressort mieux dans l'humidité ambiante et le marbre s'apprécie davantage avec une couche de boue aux semelles.

TV. The Sopranos (série américaine de David Chase, 2004, saison 5, épisode 13 avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Robert Iler, Steve Buscemi, diffusés sur Canal Jimmy le soir même).
"Being lectured by the president on fiscal responsibility is a little bit like Tony Soprano talking to me about law and order in this country," soit, traduit dans Le Monde du 15 octobre : "Recevoir des leçons du président sur la responsabilité budgétaire c'est un peu comme si Tony Soprano me parlait de l'ordre public dans ce pays." (John Kerry, sénateur du Massachusetts, au cours du débat présidentiel de Tempe, Arizona, le 13 octobre 2004).
Au cours de ce dernier épisode, Tony Soprano échappe de peu à une rafle du FBI. Il s'enfuit dans les bois, marche dans la neige, patauge dans un ruisseau gelé. On souffre avec lui, on prie pour qu'il ne se fasse pas prendre. C'est là qu'on mesure toute l'habileté des auteurs de cette série : ce type est un mafieux de la pire espèce, un assassin, un bandit, une ordure, et on souffre avec lui parce qu'il a les pieds mouillés...

Bonnes nouvelles. L'égalisation de Marseille à la dernière minute du match contre Saint-Etienne me permet un sans faute plutôt rémunérateur au Loto Foot. Je trouve aussi satisfaction dans des zones plus élevées de mon cortex à la lecture du bulletin de remue.net, site de François Bon qui signale l'existence des notules dans la rubrique "au gré des blogs" et dans son dossier Perec.

MARDI.
TV. Juliette des esprits (Giulietta degli spiriti, Federico Fellini, Italie, 1965 avec Giulietta Masina, Sandra Milo; diffusé sur Télé Monte-Carlo en octobre 1999).
Juliette, une bourgeoise romaine est persuadée que son mari la trompe. Elle entreprend diverses démarches pour connaître la vérité.
Du spiritisme à la psychanalyse, en passant par le rêve et l'embauche d'un détective privé, Juliette expérimente toutes les sources de connaissance qui passent à sa portée. Mais rapidement, l'enquête sur le mari devient une enquête sur elle-même. Chaque expérience est prétexte à la mise en scène d'un tableau dans lequel, c'est le troisième étage de la construction, Fellini lui-même expose ses fantasmes, comme il le fera plus tard dans son Satyricon. Une femme ordinaire (Giulietta Masina apparaît très popotte) se révèle, sous son oeil, pleine d'une intense vie intérieure. Les deux heures trente du film ne sont pas passionnantes, loin de là, mais il y a des séquences magnifiques, comme cette mise en scène d'un martyre chrétien dans laquelle Juliette se revoit enfant dans le rôle de la sainte suppliciée et enlevée au ciel.

MERCREDI.
Emplettes. J'achète des billets de train, un polar, un opuscule sur Mallarmé et des romans maritimes de Melville.

Courrier. S. m'envoie le programme de la médiathèque de Sélestat où l'artiste genevois Gérald Minkoff propose une exposition sur les palindromes.

Lecture. Temps noir n° 7 (Éditions Joseph K., janvier 2003; 224 p., 13 €).
"La Revue des Littératures Policières".
Romain Brian livre la suite de son énorme travail sur les histoires de chambres closes et de crimes impossibles. Après en avoir établi l'historique dans le numéro précédent, il explique ici les liens qui existent entre ce thème particulier et la forme de la nouvelle : "Le processus de concentration, propre à la nouvelle, permet au texte de nous affecter par une intensité que le roman n'est pas capable de prolonger tout au long du récit - parce que dans une nouvelle, le lecteur n'a pas le temps de raisonner." Il présente les histoires de chambre close comme des récits à mi-chemin entre le policier ( "jeu fini", dans lequel la conclusion propose un vainqueur) et le fantastique ("jeu infini" qui ne s'arrête jamais "parce qu'il n'y a ni gagnant, ni conclusion, ni limites définies"). Il s'attarde enfin sur le plaisir de la relecture de ce type d'histoire (plaisir réel, j'ai oublié de compter combien de fois j'ai lu Le Mystère de la chambre jaune) qui peut être de nature endogénique (qui permet au lecteur de se livrer à une seconde enquête, la solution servant de point de départ à une seconde lecture) ou exogénique ("en raison du style particulier d'un auteur, parce que l'histoire porte en elle un message et ne se limite pas à distraire le lecteur, parce que l'on veut explorer les recoins du texte, mettre à jour les astuces rhétoriques et les procédés utilisés par l'auteur, etc.").
On passe ensuite à un dossier sur Dashiell Hammett à l'occasion de la sortie de l'ouvrage Album de famille, dû à la fille cadette de l'auteur. Roland Lacourbe dissèque sans complaisance toutes les nouvelles du Club des Veufs Noirs d'Isaac Asimov (cinq recueils parus en 10/18, je me rappelle en avoir lu un sans m'en trouver vraiment transporté). De même, je n'ai pas aimé tout ce que j'ai lu de Marc Villard mais l'entretien qu'il accorde à Richard Comballot révèle un auteur à la personnalité très riche et intéressante et dont le genre de prédilection fut longtemps la poésie.
L'actualité du semestre, qui clôt la revue, laisse prévoir un programme de lecture copieux en compagnie de Sparkle Hayter, Deon Meyer, Ian Rankin, Harlan Coben, Daniel Woodrell, Gunnar Staalesen et Carlo Lucarelli.

JEUDI.
Courrier. J'envoie l'enregistrement vidéo des premières heures de 24 heures chrono à J, une revue de presse à Y et une paire d'aptonymes religieux à AZ.

TV. Soupçons (Série documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes 5 & 6 diffusés le soir même sur Canal +).
Cette fois, on est en plein procès, le deuxième épisode s'arrête au quarante-troisième jour. L'accusation présente ses témoins mais le dossier n'a pas l'air très solide. On attend le moment où Rudolph, l'avocat très charismatique de Michael Peterson, va lâcher les chiens.

VENDREDI.
Transhumance. Départ pour Paris par le 19 h 35, Caroline est du voyage.

SAMEDI.
Lecture. Quelque chose à déclarer (Something to Declare, Julian Barnes, Mercure de France, 2004, coll. bibliothèque étrangère; traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin; 434 p., 23 €).
Chroniques.
Attention, tromperie sur la marchandise. Nulle part (avant la page 411) il n'est précisé que ce livre est un recueil d'articles parus dans divers organes de la presse anglo-saxonne (New York Review of Books, Times Literary Supplement entre autres). La quatrième de couverture présente la chose comme "la véritable déclaration d'amour de Julian Barnes pour la France" et on s'attend donc à quelque chose de suivi, de construit. La déception est accrue par la teneur des premières chroniques consacrées à la Nouvelle Cuisine, au Tour de France, à François Truffaut, à la chanson française. Chroniques destinées au lecteur anglais ou américain qui ne présentent guère d'intérêt pour son homologue français. Barnes est un peu plus intéressant lorsqu'il dresse les portraits de quelques personnalités littéraires ou artistiques, Mallarmé, Courbet, Simenon, Baudelaire. Mais il faut atteindre la page 210 pour arriver au sujet qui passionne Julian Barnes, Flaubert.
A partir de là, on ne lâche plus le livre. C'est l'actualité flaubertienne des quinze dernières années qui sert de prétexte aux articles de Barnes : sortie du film de Chabrol tiré de Madame Bovary, publication de biographies (celle d'Herbert Lottman), de traductions en anglais (celle de L'Idiot de la famille de Sartre), de lettres (les tomes 3 et 4 de la correspondance en Pléiade, correspondance Flaubert - George Sand), des Carnets de travail ... Julian Barnes est passionné, précis, brillant, sévère et absolument captivant. Le recueil se termine par un petit bijou, une étude rapide et imparable du personnage de Justin, le commis de Homais dans Madame Bovary. Deux personnes sont capables de me faire abandonner toute lecture en cours pour rouvrir mes volumes de Flaubert : Pierre Dumayet et Julian Barnes.

Vie parisienne. Ouverture du séminaire Perec 2004-2005 à Jussieu. Danielle Constantin, qui doit parler de Lieux où j'ai dormi a eu la bonne idée de lancer via la [listeperec] des suggestions de lecture pour préparer la séance. J'ai donc relu, avant de partir, le chapitre sur la chambre dans Espèces d'espaces et les "Trois chambres retrouvées" de Penser/Classer, ainsi que les premières pages de la Recherche où Proust parle du sommeil et du réveil. Pourvu simplement que Jacques Lederer, qui doit parler de Joyce et Perec en décembre, ne nous donne pas en guise de travail d'approche à relire La Vie mode d'emploi, Ulysse et Finnegan's Wake car les délais risquent d'être un peu courts. Si Lieux où j'ai dormi est un projet inabouti de Perec, le dossier préparatoire est conséquent puisque Danielle Constantin a pu retrouver une liste d'environ 180 chambres répertoriées ainsi que quelques croquis légendés dans des carnets épars. Une des chambres décrites avec précision, celle de Rock en Angleterre, s'avère riche à plus d'un titre : on y trouve une erreur de latéralisation, comme dans d'autres passages de l'oeuvre (notamment le chapitre 11 de La Vie mode d'emploi), qui prend sa place dans un véritable réseau que certains rattacheront à la judéité de Perec à cause du sens de l'écriture hébraïque, l'hypermnésie dont Perec semble se vanter en ouverture ("Je garde une mémoire exceptionnelle, je la crois même assez prodigieuse, de tous les lieux où j'ai dormi") est très vite contrebalancée par des doutes et enfin, la chambre de Rock est une chambre matricielle, celle où l'auteur écrit son premier texte, celle où il décide de devenir écrivain, celle où le pageot devient page. Forcément, après cet exposé, la tentation est forte (un peu comme à la fin de la lecture de Je me souviens) de se lancer dans le répertoire de ses propres Lieux où j'ai dormi. Je pourrais commencer par l'hôtel où j'écris ces lignes, où un ouvrage qui ne me quitte jamais en déplacement m'apprend que j'ai déjà occupé les chambres 6, 8, 14, 19, 28, 30, 31, 32, 34, 37, 47 et 72...
Je buffette rue Linné, chez Paulette Perec, en compagnie de la Perecquie réunie et garde la tête claire pour travailler sur mon Atlas de la Série Noire à la Bibliothèque des Littératures policières. En fin d'après-midi, je retrouve Caroline au Grand Palais pour la visite de l'exposition Turner - Whistler - Monet. L'article le plus intéressant du numéro hors série que Télérama consacre à l'événement s'interroge sur la pertinence d'une filiation entre ces trois artistes et met à mal l'équation simpliste "Turner engendre Whistler qui engendre Monet". L'auteur de l'article propose un cheminement inverse, qui part de Monet pour aboutir à Turner, et qui montre en quoi la peinture de Monet a changé notre vision de celle de Turner, comme celle de Picasso avait changé notre vision de Cézanne. Une idée que je me promettais d'expérimenter mais à laquelle je dois renoncer, d'abord par manque de connaissances réelles et d'oeil pointu sur le sujet et ensuite par surabondance de nougats à écraser pour obtenir une vision des tableaux propre à améliorer lesdites connaissances et à aiguiser l'oeil en question. Nous pensions être finauds en programmant cette visite en fin de journée mais nous aurions dû attendre la dernière heure avant d'entrer pour bénéficier d'une visite plus paisible. Il y a aussi des raisons plus picturales à ma déception. Les couleurs de Turner ne m'ont pas séduit, l'explosion de la fusée de Whistler (Nocturne en noir et or) ne m'a pas ébloui, moins en tout cas que ses tableaux glauques (je parle de la couleur). Il reste le plaisir unique pour les amateurs de séries de voir, de Monet, quatre vues de Charing Cross Bridge et quatre vues du Parlement de Londres accrochées côte à côte. Je m'aperçois que je me serais satisfait d'un seul artiste, que le ménage à trois ne fonctionne pas, qu'on n'atteint pas la richesse et l'intensité du face à face Matisse - Picasso présenté en ces lieux il y a quelque temps.

Bonne semaine.

 

Notules dominicales de culture domestique n°182 - 31 octobre 2004

DIMANCHE.
Vie parisienne. Je garde un excellent souvenir d'un promenade solitaire dans le quartier de la Butte aux Cailles. J'y avais fait quelques découvertes architecturales et c'est pour approfondir et élargir celles-ci que nous nous plaçons, ce matin, à la sortie du métro Tolbiac, sous la houlette d'un conférencier ambulant dont le verbiage m'insupporte dès la troisième phrase. C'est tout de même grâce à ce cicérone podagre, réactionnaire et raciste, à l'humour aussi gras que le cheveu, que nous découvrons les beaux alignements de la rue Damesme, les maisons provinciales de la rue Dieulafoy, la Mutuelle des chemins de fer de la place de l'Abbé Georges Henocque, les H.B.M. autour du square des Peupliers et surtout l'intérieur de la piscine de la Butte aux Cailles, bijou de l'architecture des années 1920 que ma mère fréquenta dans sa scolarité. Le reste, autour de la place Verlaine, m'est plus familier, ce qui nous autorise à fausser compagnie en douce et sans regret à notre mentor dans la rue des Cinq Diamants. Nous métrottons de la place d'Italie à la gare de l'Est et repartons par le 13 heures 44, ce qui nous permet d'être à l'heure pour fêter les quatre ans d'Alice dont le plus beau cadeau, si l'on en croit la tête qu'elle fait au moment des retrouvailles, fut d'être débarrassée de ses parents au cours de ces dernières quarante-huit heures.

Lecture 1. Un manifeste pour les morts (Manifesto for the Dead, Domenic Stansberry, 2000; Éditions Gallimard, 2003, pour la traduction française, coll. Série Noire n° 2696; traduit de l'américain par Emmanuel Jouanne; 224 p., 9,90 €).
En 1971, Jim Thompson vit à Hollywood. Il est au fond du gouffre, sans argent, méprisé par sa famille, ignoré par ses éditeurs, rongé par l'alcool. Un producteur de cinéma lui demande d'écrire une histoire criminelle à partir d'un scénario imposé. Est-ce la sortie du tunnel ?
Je ne connais pas très bien la biographie de Jim Thompson, auteur de romans noirs (1275 âmes, Les arnaqueurs, Deuil dans le coton...) dont l'importance ne fut vraiment établie qu'après sa mort en 1977, notamment grâce au travail de spécialistes français du polar comme François Guérif. L'image que donne Stansberry de l'auteur, devenu personnage de roman, ne doit cependant pas être très éloignée de la réalité. A cette époque, Jim Thompson ressemble aux personnages qu'il a créés, à ces perdants même pas magnifiques comme Dolly, le héros de Des cliques et des cloaques (Dewaere à l'écran dans Série noire), une sorte d'épave à qui l'alcool donne une lucidité à toute épreuve sur le monde et sur soi-même. Domenic Stansberry l'embarque dans une aventure assez complexe, fumeuse, une tentative de remise en selle littéraire (qui bien sûr échouera) augmentée d'une intrigue policière incompréhensible. Ce qui n'enlève rien à la sincérité de l'hommage et à l'émotion que celui-ci fait naître.

Lecture 2. Mallarmé, facile ? (Christophe Van Rossom, La Renaissance du Livre, 2002, coll. Paroles d'Aube; 72 p., 6 €).
Conférence donnée le 27 mars 2001 aux "Midis de la poésie" à Bruxelles.
Pas de miracle : la réponse au titre interrogatif, légèrement provocateur, est toujours négative une fois le livre refermé. Mallarmé est ardu, mais pas illisible et le premier effet de cette lecture fut de me replonger dans la collection d'abolis bibelots poétiques du maître. Au hasard de mes dernières lectures, je me suis d'ailleurs cogné à Mallarmé à plusieurs reprises ces derniers temps. Je l'ai retrouvé dans un article d'Histoires littéraires sur le Musée départemental Stéphane Mallarmé de Vulaines-sur-Seine, dans un chapitre du livre de Julian Barnes et au Grand Palais où sont exposées certaines de ses lettres à Whistler. Comme Barnes, Van Rossom insiste sur le degré d'exigence du poète, soucieux de servir un art aristocratique et hiératique : "Toute chose sacrée qui veut demeurer sacrée s'enveloppe de mystère, écrit Mallarmé. Les religions se retranchent à l'abri d'arcanes destinés au seul prédestiné : l'art a les siens." Exigeant envers lui-même, Mallarmé l'est d'autant plus avec son lecteur de qui il attend l'effort et le travail nécessaires pour mériter sa poésie. Celle-ci est pour lui une recherche d'idéal absolu (une recherche qui me fait penser à celle de Raymond Roussel), "un idéal proprement inhumain dans la mesure où, pour que triomphent la Beauté, la Pureté, la Musique, il est nécessaire d'éjecter de son horizon ce qu'il nomme la matière, c'est-à-dire notamment le corps, à commencer par le sien." La poésie de Mallarmé devient une célébration du Néant, à partir du moment où il admet que l'Absolu recherché n'existe pas. Il reste la musique, celle des mots, que Mallarmé, dans ses dernières années, envisage du point de vue du son plutôt que du sens, préférant, pour parler comme Saussure, le signifiant au signifié et donnant naissance à ses joyaux les plus hermétiques comme le célèbre "sonnet en -yx".
Curiosité. On goûtera les phrases que l'auteur extrait du livre de thèmes anglais écrit par Mallarmé, qui enseigna cette langue ("combien je perds de temps pour gagner ma vie...") : "Après la poire, du vin : ou le prêtre."
"Il n'y a pas d'éventails en enfer."
"Vous regardez ce que je bois, non ma soif."
"Sous l'eau, la famine; sous la neige, le pain."
Et on rappellera le jugement de son inspecteur, d'une lucidité qui honore sa corporation : "Monsieur Stéphane Mallarmé a publié un livre sur les mots anglais, écrit dans un français, si c'est du français ! parsemé d'anglicismes, sans doute pour compenser les gallicismes dont il émaille en cours son anglais."

Courriel. Un abonnement aux notules en provenance de Toulouse. C'est mon centième abonné. Je ne sais où lui envoyer son filet garni.

LUNDI.
TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 9 & 10, diffusés sur Canal + le 24 octobre 2004).
Pour redonner un peu de nerf à la chose, on va repêcher des méchants issus des saisons précédentes. Ça ne m'empêche pas de roupiller consciencieusement.

MARDI.
Lecture sur écran. En 1983, peu après la mort de Perec, Éric Beaumatin et Catherine Binet avaient réalisé un inventaire, sur fiches, de la bibliothèque de l'écrivain dans son appartement de la rue Linné. Paulette Perec a retranscrit ces fiches et l'inventaire de la bibliothèque est désormais visible sur le site de la revue perecquienne en ligne Le Cabinet d'amateur. Je finis aujourd'hui de le parcourir. On a vu, au cours du séminaire de l'an passé, plusieurs chercheurs prendre appui sur cette bibliothèque pour en déduire des affirmations sur les goûts et les connaissances de Perec. Il faut cependant être prudent avec ce genre d'outil. On n'a pas forcément lu tout ce qui se trouve dans sa bibliothèque, j'en sais quelque chose, et tout ce qu'on a lu ne se trouve pas dans sa bibliothèque. On peut supposer que l'éducation littéraire de Perec doit davantage à la bibliothèque Bienenfeld (l'oncle chez qui il passa enfance et adolescence) ou aux bibliothèques des établissements scolaires qu'il a fréquentés. J'ai cherché pour ma part les points communs, les auteurs que je partageais avec Perec. Les classiques, bien sûr, mais aussi, de façon plus surprenante, André Frédérique, Jean-Pierre Verheggen, Xavier de Maistre, Max Aub (Crimes exemplaires), Robert Scipion (le même recueil de grilles du Nouvel Observateur), Bram Stoker (la même édition Marabout de Dracula)... Au hasard des fiches, on tombe sur des choses inattendues sur le plan littéraire (les épreuves de Vive la sociale ! de Gérard Mordillat), iconographique (des images d'Épinal) ou autre (les catalogues CAMIF, la notice d'une cuisinière à gaz Brandt).

TV. Liliom (Fritz Lang, France, 1934 avec Charles Boyer, Madeleine Ozeray, Florelle, Robert Arnoux; diffusé sur ARTE en décembre 1999).
Un mauvais garçon, bonimenteur sur une fête foraine, séduit une petite bonne, s'installe avec elle et la maltraite. Il est tué au cours d'un cambriolage et monte au ciel où l'attend le jugement divin.
Liliom est une oeuvre à part dans la filmographie de Fritz Lang. Voilà une phrase qui pourrait s'appliquer à presque tous les films de cet auteur qui a multiplié les expériences, tâté de genres très divers allant du fantastique expressionniste au film de pirates en passant par le western et les aventures indiennes. Liliom est cependant bien à part dans la mesure où on découvre un Fritz Lang adepte de l'humour et de la fantaisie, deux domaines dans lesquels on ne l'attendait pas. La première partie du film, peinture sociale naturaliste, est assez convenue mais l'humour apparaît dans certaines scènes, comme celle dans laquelle Liliom est interrogé au commissariat de police, scène qui sera répétée au ciel, après sa mort. Dans cette peinture du tribunal céleste, le réalisateur prend visiblement plaisir à faire évoluer des personnages massifs, bourrus, en costume de sergent de ville, affublés de petites ailes en carton. Le rachat de Liliom donne au film une tonalité optimiste très étonnante pour l'époque et pour le réalisateur qui vient de quitter l'Allemagne.
Curiosité. Antonin Artaud apparaît dans un rôle d'ange de la mort qui lui sied à ravir.

MERCREDI.
Vie bocale. Passage éclair des G, porteurs d'un nouveau poisson de couleur. Bienvenue à Négrillon II.

Vie dorsale. Préparation des parterres de crocus et tulipes, suivie du port d'une ceinture de soutien lombaire. L'inverse eût été préférable.

TV. Clockwise (Christopher Morahan, G.-B., 1986 avec John Cleese, Alison Steadman, Penelope Wilton, Stephen Moore; diffusé sur Paris Première en ?).
Le proviseur Stimpson est attendu à Norwich où il doit prononcer un discours marquant son arrivée à la tête de l'association des chefs d'établissements.
Stimpson maîtrise le temps. Il convoque les élèves de minute en minute, contrôle la durée des récréations à la seconde près, ne tolère aucun retard. Mais s'il est maître du temps, il n'est pas maître du langage et c'est un simple écart, une confusion entre right et left, qui va inaugurer une série de catastrophes. Il se trompe de quai, rate le train et le film raconte la course contre la montre qui s'ensuit. Les ingrédients sont ceux du burlesque (course poursuite impliquant de plus en plus de personnages, effet boule de neige, travestissement), auquel on ajoute ici un comique de caractère des plus réussis avec ce personnage psycho-rigide qui perd peu à peu de sa superbe face à l'adversité. John Cleese, qui s'inspire visiblement du jeu de Buster Keaton, est hilarant.

JEUDI.
Emplettes. Je commande une nouvelle monture de lunettes. Pour la peine, je me suis fait accompagner de mon trio, mué en tribunal esthétique. Je trouve le modèle que j'avais secrètement en tête, celui de Burt Lancaster dans Le grand chantage.

Courrier. J'envoie une revue de presse à Y et un aptonyme à AZ.

Cinéma. Un long dimanche de fiançailles (Jean-Pierre Jeunet, France, 2004 avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Albert Dupontel, Jodie Foster, Dominique Pinon, Chantal Neuwirth, Clovis Cornillac, Marion Cotillard, André Dussollier, Jean-Pierre Darroussin, Jérôme Kircher, Ticky Holgado, Jean-Paul Rouve, Michel Vuillermoz).
A la fin de la Première Guerre Mondiale, Mathilde part à la recherche de son fiancé, disparu dans la Somme.
Le roman de Sébastien Japrisot, construit essentiellement sur un échange de lettres si je me souviens bien (j'aurais aimé remettre le nez dedans mais il a été prêté à une fâcheuse et non restitué), était un véritable bonheur de lecture. Une histoire palpitante, romanesque, tragique. Jean-Pierre Jeunet en a fait un film palpitant, romanesque, tragique, un peu précipité sur la fin où les événements se bousculent. L'obstination de son héroïne n'est pas sans rappeler celle de Sabine Azéma dans La Vie et rien d'autre, de Bertrand Tavernier, elle aussi à la recherche d'un disparu de la même guerre. Le champ de bataille et les tranchées font l'objet d'un traitement réaliste et soigné. L'histoire sentimentale, sur fond de drame historique (le sort des mutilés volontaires condamnés à mort) est imparable. Mais Jean-Pierre Jeunet parvient à faire de ce mastodonte un film personnel, à marquer cette grosse machine de son sceau personnel. Il y a d'abord Audrey Tautou, qui fait le lien avec Le fabuleux destin d'Amélie Poulain (Mathilde et Amélie se ressemblent aussi beaucoup sur le plan du caractère), et toute la troupe des habitués (Cancelier, Pinon, Holgado, Dreyfus...), il y a l'utilisation de la voix off, la présentation des personnages sous forme de vignettes colorées, l'humour (clin d'il à Tati avec le personnage du facteur), le goût pour l'onomastique et les personnages secondaires typés. Jeunet se souvient des reproches qu'on lui a adressés au sujet d'Amélie Poulain : un penchant trop marqué pour le pittoresque, la peinture d'un Paris de carte postale. Il s'en souvient et, provocateur, les réutilise en les amplifiant : sa Bretagne (où vit Mathilde) est un catalogue de clichés (il n'y manque qu'une gardeuse d'oies), la Corse subit le même traitement (chants polyphoniques, omerta et vendetta), il utilise de véritables chromos en toile de fond (dignes du Rohmer de L'Anglaise et le Duc) pour les scènes parisiennes situées aux Halles et à la gare de l'Est. Tout cela pour dire, certainement, qu'il ne s'en laisse pas compter, pour prévenir les reproches qui ne manqueront pas de pleuvoir à nouveau : film trop cher, film trop populaire, film trop sentimental (Angelo Badalamenti a sorti les violons), bref, film à voir assez rapidement avant que son succès ne soit une source supplémentaire de dénigrement.

VENDREDI.
TV. Soupçons (Série documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, France/E.U., 2004; épisodes 7 & 8 diffusés la veille sur Canal +).
Au fur et à mesure des épisodes, on avait oublié que Soupçons était un documentaire. On regardait ça comme une bonne série à suspense, une aventure à la Perry Mason, on était persuadé que ça finirait bien pour Michael Peterson, accusé du meurtre de sa femme. Le réalisateur accentuait ce sentiment par son choix de suivre principalement l'affaire du côté de la défense, un côté nettement plus intéressant et riche il est vrai, vu la médiocrité des représentants de l'accusation. Ce n'est qu'aujourd'hui, au moment du verdict, que l'on se rappelle qu'il ne s'agit pas de fiction, mais d'une affaire bien réelle. Le retour sur terre est brutal.

SAMEDI.
Lecture. Agora (revue d'études littéraires, n° 4, juillet-décembre 2002; Editura Napoca Star, Cluj, Roumanie; 154 p., s.p.m.).
Perec aujourd'hui. Textes réunis et édités par Mireille Ribière.
Le champ d'études perecquiennes s'élargit, on le sait, mais c'est tout de même une surprise de trouver une revue roumaine consacrer un numéro entier, en français, à Perec. L'élargissement du champ en question permet de découvrir de nouveaux noms, de nouveaux yeux qui vont suivre de nouveaux chemins qui lui ont été ménagés dans l'uvre. Ainsi, si on retrouve ici les habitués du front perecquien, Bernard Magné en tête, on découvre Yvonne Goga (organisatrice d'un colloque Perec à Cluj en mai dernier), Simona Suta (qui parle de façon intéressante de la présence d'Ubu dans Quel petit vélo... ?), Jesùs Camarero, Florence Godeau (sur les liens Melville - Perec), Hermes Salceda. On trouve aussi du réchauffé, comme cet article de Cécile De Bary sur l'image dans W déjà paru dans Le Cabinet d'amateur. L'intitulé "Perec aujourd'hui" n'est pas mensonger dans la mesure où la revue donne une bonne idée des études perecquiennes de la fin 2002, date de sa parution : Mireille Ribière et Dominique Bertelli perlent de la prochaine sortie des Entretiens et conférences, Danielle Constantin présente son travail sur les brouillons de La Vie mode d'emploi qui sera poursuivi jusqu'à un récent article paru dans Genesis, la bibliographie finale est très complète et annonce même une Tentative d'inventaire des citations implicites de La Vie mode d'emploi par Dominique Bertelli dont j'entends parler pour la première fois.

Football. S.A.Spinalien - F.C. Thionville 3 - 1. Derrière moi, un spectateur, mécontent de l'acuité visuelle de l'arbitre, traite celui-ci d'axolotl. Un imitateur du capitaine Haddock, ou un lecteur de Cortazar sans doute.

Bon dimanche.