Notules dominicales 2004
 
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Notules dominicales de culture domestique n°183 - 7 novembre 2004

DIMANCHE.
Vermot. Y, mon fidèle et précieux metteur en ligne, est en vacances. Le site des notules ne sera pas mis à jour avant la fin de la semaine. Quoi de plus normal ? Au moment d'Halloween, les sites rouillent.

Itinéraire patriotique départemental. Nous partons à la recherche du monument aux morts de Bayecourt. L'occasion, pour la première fois, de mettre en pratique la recommandation du ministre des transports en allumant les phares de l'auto en plein jour. Recommandation qui provoque l'ire des motards mais qui ne me dérange pas dans la mesure où cela fait un moment que je l'ai mise en pratique et intégrée à mes habitudes de conduite. J'aime autant que les populations soient prévenues longtemps à l'avance de mon arrivée afin qu'elles aient le temps de se mettre à l'abri. Je ne suis peut-être pas excessivement dangereux au volant mais je suis excessivement trouillard et, par conséquent, excessivement prudent : je respecte scrupuleusement les limitations de vitesse, ce qui m'amène, la plupart du temps à me promener avec un chapelet de conducteurs furibards aux fesses, je m'arrête pour laisser passer les piétons sur les passages protégés, à l'exception de ceux qui sont situés à la sortie des écoles privées, et je n'utilise jamais mon klaxon sauf quand je me trouve derrière une auto portant l'autocollant "Bébé à bord", histoire de réveiller le marmot. A part ça, le monument aux morts de Bayecourt est une plaque située dans l'église, l'église est fermée, je reviendrai le 11 novembre.

TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 11 & 12, diffusés la veille sur Canal +).
Christian Sorg se moque gentiment de la série dans Télérama (n° 2859 du 27 octobre dernier).

LUNDI.
Safari. Mise en boîte de plusieurs publicités murales et de plusieurs Bars clos (bar des Cheminots, Le Mouton Bleu, café de la Madeleine) repérés précédemment à Epinal, Chantraine et Golbey.

TV. Les Aventures de Robin des Bois (The Adventures of Robin Hood, Michael Curtiz & William Keighley, E-U, 1938 avec Errol Flynn, Olivia de Havilland, Basil Rathbone; Claude Rains, Alan Hale; diffusé sur Télé Monte-Carlo en ?).
L'explosion des couleurs, le galbe du mollet d'Errol Flynn, l'absence de temps mort dans le récit, l'exemple (en 1938) d'un mouvement de résistance, les plaisirs sont multiples à la révision de ce classique. On regrettera comme d'habitude que ce soit Errol Flynn qui porte la jupette et Olivia de Havilland des robes interminables et non l'inverse.
Réplique. Robin à Marianne : "Voulez-vous venir avec moi ? Je n'ai qu'une vie d'aventure et de danger à vous offrir..." Ça m'a rappelé ma demande en mariage.

MERCREDI.
Courrier. Une carte postale des D. qui portent leur croix à Malte.

Actualité. Bush - Kerry, Kerry - Bush, le doute règne jusqu'à 17 heures 33 où une dépêche du Monde annonce que le candidat démocrate admet sa défaite. Qu'importe. Pour les spectateurs de 24 heures Chrono, le président des États-Unis est noir et s'appelle David Palmer.

Cinéma. Les Fautes d'orthographe (Jean-Jacques Zilbermann, France, 2004 avec Damien Jouillerot, Carole Bouquet, Olivier Gourmet, Raphaël Goldman, Franck Bruneau, Anthony Decady, Khalid Maadour, Arnaud Giovaninetti).
Fils du proviseur et de la directrice d'études d'un internat, le jeune Daniel est contraint d'aller passer ses nuits au dortoir comme les autres élèves de l'établissement.
Le cinéma français aime bien les films de pensionnat. Le sujet a donné lieu à des oeuvres révolutionnaires (Zéro de conduite de Jean Vigo), poétiques (Les Disparus de Saint-Agil de Christian-Jaque), policières (Les Anciens de Saint-Loup de Georges Lampin) ou édifiantes (les récents Choristes de Christophe Barratier). On pouvait craindre ici que Zilbermann ne cherche à profiter de la vague nostalgique réactionnaire qui semble inspirer les autorités éducatives (remise à l'honneur de la dictée et de la punition collective) et médiatiques (spectacle de télé-réalité prenant pour cadre un pensionnat sur une chaîne généraliste). Heureusement, il n'en est rien et le film est une belle illustration de l'horreur des dortoirs, chambrées, douches collectives et autres vestiaires. Sans atteindre la vigueur iconoclaste de Jean Vigo, le réalisateur filme une expérience collective et une révolte, qui se situe à l'aube de mai 68. Le film est placé sous les auspices de Brassens avec un extrait de sa Radioscopie avec Jacques Chancel (même si l'émission date de 1971) et la guitare de Joël Favreau sur la bande son.

Lecture. L'ennemi de Dieu (Last Rights, Robert Daley, 2003, Plon 2004 pour la traduction française; traduit de l'américain par Nathalie Zimmermann; 420 p., 19 €).
Gabe Driscoll, policier, et Andy Troy, journaliste, enquêtent sur la mort de leur ami d'enfance, le prêtre Frank Redmond, retrouvé mort suite à une chute d'un toit de New York. S'agit-il réellement d'un suicide ?
Je découvre Robert Daley, ancien commissaire de police new-yorkais et auteur d'une petite dizaine de polars parmi lesquels on trouve L'Année du dragon porté à l'écran par Michael Cimino. Son livre est solidement bâti comme devaient l'être ses enquêtes : une stricte alternance entre les chapitres relatant l'enquête et ceux qui plongent dans le passé des trois amis. Ceux-ci, élevés dans une institution catholique, verront leur vie marquée par cette éducation, principalement Redmond, devenu prêtre et partagé entre devoir et passion. L'histoire est intéressante jusqu'au bout, avec quelques passages sentimentaux longuets mais aussi une peinture assez féroce de la hiérarchie catholique new-yorkaise.

JEUDI.
Courrier. J'envoie une revue de presse à Y, des aptonymes médicaux à AZ et une demande de places au théâtre de Luxeuil-les-Bains.

TV. Le Comte de Monte-Cristo (Claude Autant-Lara, France, 1961 avec Louis Jourdan, Yvonne Furneaux, Pierre Mondy, Bernard Dhéran, Jean-Claude Michel; diffusé sur Canal + en ?).
Trois heures de film, deux parties, il faut bien ça pour adapter le chef-d'œuvre de Dumas. Et encore, on ne peut pas tout garder : toute l'aventure italienne est gommée, certains personnages disparaissent (Franz d'Epinay), d'autres sont introduits dans l'histoire comme, bizarrement, Vidocq, mais dans l'ensemble l'adaptation est fidèle. Fidèle à Dumas, pas tout à fait, mais surtout fidèle à la tradition cinématographique de l'époque, un cinéma littéraire sérieux et sans éclat.

VENDREDI.
Téléphone. J'appelle la mairie de Bayecourt pour connaître l'heure de la cérémonie commémorative du 11 novembre.

TV. Le festin nu (Naked Lunch, David Cronenberg, Canada, 1991 avec Peter Weller, Judy Davis, Julian Sands; support DVD).
Un écrivain américain s'installe en Afrique du Nord après avoir tué sa femme. Il souffre des hallucinations que lui procure la drogue.
Peut-être vaut-il mieux connaître le roman de William S. Burroughs ou sa genèse (autobiographie ?) avant de se lancer dans le film. Spécialiste de la création d'univers effrayants (La Mouche), Cronenberg est manifestement à son aise dans cette histoire où les machines à écrire se transforment en cafards géants. Il nous montre l'intérieur d'une construction mentale, celle de l'écrivain, remplie de désirs, de frustrations, d'interdits transgressés grâce à la drogue. On suit cela d'un oeil intéressé, horrifié parfois, avant de se lasser devant un certain côté répétitif.

SAMEDI.
Football. S.A. Épinal - Saint-Georges-Les Ancizes 3-1.
Hearts of Midlothian, Ferencvaros, Ujpest Dozsa, Djugardens, Trabzonspor, Borussia Mönchengladbach, Torpedo Moscou, Honved Budapest, Carl Zeiss Iéna, FC Magdebourg, Hajduk Split, Ruch Chorzow, Sturm Graz, Schalke 04, Vejle, Dinamo Tbilissi, Arat Erevan, Banik Ostrava, Steaua Bucarest, Slavia Sofia, Feyenoord Rotterdam, Inter Bratislava, Chakhtior Donetsk, Dniepr Dniepropetrovsk... J'ai appris la géographie avec les coupes d'Europe de football (je me souviens que la coupe de l'UEFA s'appelait Coupe de Villes de foire). La géographie, et peut-être un peu la poésie aussi, tant ces noms ressemblent aux étapes d'un voyage ferroviaire de Blaise Cendrars. Malgré cela, j'ignore totalement où se trouvent les communes de Saint-Georges et des Ancizes.

TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 13 & 14, diffusés le soir même sur Canal +).

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°184 - 14 novembre 2004

DIMANCHE.
Réactions aux notules. Un notulien auvergnat m'aide à localiser Saint-Georges - Les Ancizes.
A propos de Robin des Bois, AN m'envoie cette perle de traduction :

"Why are you called Robin Hood ?
- Because I wear a hood."

"Pourquoi est-ce qu'on vous appelle Robin des Bois ?
- Parce que je porte un capuchon."

Népotisme notulien. J'abonne mon père, nouveau venu sur la Toile.

Radio. Jérôme Garcin cite une lettre de GN en ouverture du Masque et la Plume. Les notuliens sont partout.

LUNDI.
Bulletin Perec. Le prochain numéro est prévu pour le mois de décembre, ce qui signifie que je dois le boucler pour le 27 de ce mois. Suite à un ultimatum envoyé hier sur la [listeperec], je reçois un premier lot d'informations en provenance d'Allemagne et des Pays-Bas.

TV. Madame porte la culotte (Adam's Rib, George Cukor, E-U, 1949 avec Spencer Tracy, Katherine Hepburn, Judy Holliday, Tom Ewell; diffusé sur TCM en juillet 2003).
Adam Boner et sa femme sont tous deux avocats. Ils se retrouvent sur la même affaire, l'un du côté de l'accusation, l'autre du côté de la défense d'une femme qui a tiré sur son mari volage et violent.
Le film fait alterner scènes de tribunal et scènes domestiques. Dans un premier temps, les époux parviennent à séparer vie professionnelle et vie familiale mais rapidement ce qui les oppose dans la journée est prétexte à des disputes le soir. Spencer Tracy et Katherine Hepburn jouent dans un registre qu'ils connaissent bien, l'ours bougon se faisant mener par le bout du nez par son épouse charmante et rusée. La comédie, qui s'appuie sur un sujet sérieux (la condition des femmes) est moins brillante que dans d'autres films de Cukor (Indiscrétions avec la même Katherine Hepburn face à Cary Grant, par exemple). Le happy end est décevant dans la mesure où la réconciliation des époux n'est rendue possible que par l'abandon, ou du moins la mise au second plan, de la cause défendue par la femme.

MARDI.
TV. Hiroshima mon amour (Alain Resnais, France, 1959, avec Emmanuelle Riva, Eiji Okada, Bernard Fresson; diffusé sur CinéClassics en ?).
Venue à Hiroshima pour y tourner un film sur la paix, une femme vit une brève histoire d'amour avec un Japonais. L'aventure lui remet en mémoire la passion qu'elle a connue, à la fin de la guerre, avec un soldat allemand.
Une mémoire qui se débloque, un souvenir sur la guerre qui réapparaît, le thème ne pouvait que séduire Georges Perec, auteur d'un long article sur Hiroshima mon amour publié en mai 1960 dans La Nouvelle Critique et recueilli depuis dans L.G., une aventure des années 60. Le thème et aussi la mise en scène de Resnais dont on peut trouver un écho dans Un homme qui dort, réalisé en 1974 par l'écrivain mué en cinéaste. Hiroshima est le premier long métrage de Resnais, un objet filmique totalement nouveau et déroutant dans le cinéma de l'époque. L'ouverture, qui entremêle les fondus enchaînés sur les corps des amants et les images du musée d'Hiroshima, est magistrale, bercée par la voix lancinante d'Emmanuelle Riva, tantôt monologue, tantôt dialoguant avec son amant. L'urgence (elle doit repartir pour la France le lendemain) se lit dans l'étreinte, avant que le travail de mémoire ne suspende le temps. Le film est une mise en parallèle entre l'histoire d'amour vécue au présent à Hiroshima et la passion vécue quinze ans auparavant à Nevers : aux bras du delta du fleuve Ota-gawa répond la linéarité de la Loire, les cheveux des victimes d'Hiroshima, qui s'arrachent par plaques, rappellent à la femme son expérience de tondue, l'hôtel de luxe qui abrite les ébats du couple s'oppose à la cabane où elle rencontrait le soldat allemand, la défaite japonaise répond à la défaite allemande. Tout cela n'est pas souligné, mais suggéré dans une oeuvre qui est loin d'être facile et qui montre que le souci d'invention de Resnais dans le domaine de l'écriture, ce que Perec appelait "cette intelligence absolue du langage cinématographique", ne date pas d'hier.

Lecture. Poésies (Stéphane Mallarmé, texte de l'édition Deman, 1899, in Oeuvres complètes vol. I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 65, nouvelle édition de Bertrand Marchal, comportant introduction, chronologie, notices, notes, variantes, table des titres et des incipit, index de la Correspondance et bibliographie; 1600 p., 59,46 €).
Quatre jours de lecture pour une quarantaine de pages, pas plus. Si, un peu plus quand même : l'introduction de Bertrand Marchal, qui ne vaut pas, sur le plan de la clarté, le texte de la conférence de Christophe Van Rossom et surtout, bien sûr, les notes. Quatre jours en tête à tête avec Mallarmé, expérience assez étourdissante qui amène à se demander ce qui resterait de sa santé mentale si, d'aventure, on se retrouvait sur une île déserte en compagnie d'un volume de Mallarmé pour seul viatique littéraire. Le premier geste est de tenter de comprendre, de percer l'obscur. On se perd dans les notes, on revient au texte, on a parfois le sentiment de démêler l'écheveau des mots. La principale difficulté tient à l'idée de distance : distance entre le nom apposé et l'apposition, distance entre le verbe et son sujet, distance entre le nom et le pronom qui le reprend, distance entre le comparé et le comparant, distance entre le sens commun du mot et le sens que lui attribue le poète, distance entre la norme syntaxique et la construction mallarméenne. Parfois, on y arrive, surtout dans les premiers poèmes aux images et au ton très baudelairiens (impuissance et stérilité du poète, spleen devenu péché) mais une fois qu'on arrive à Hérodiade et à L'Après-midi d'un faune, on chavire, "Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots". Le reste du recueil ne propose plus de points de repère, le commentateur ne propose plus d'explications mais cite les différentes versions proposées par ses prédécesseurs (exemple du mot "cela" que certains tiennent pour un démonstratif et d'autres pour le verbe celer au passé simple). On se tourne alors vers un autre volume, celui des mêmes Poésies dans l'édition Gallimard nrf de 1945, une édition nue, sans notes, et on relit les poèmes pour ce qu'ils sont, abolis bibelots d'inanité sonore, énigmatiques perles noires qui ont "La triste opacité de nos sphères futures"...

MERCREDI.
Courrier. Arrivée des places pour le théâtre de Luxeuil. J'envoie une revue de presse à Y.

Emplettes. J'achète un livre sur les Goncourt, un volume de souvenirs littéraires, une écharpe et des chaussettes : il neige. Mallarmé écrirait-il "il neige" ?

TV. L'Enfant sauvage (François Truffaut, France, 1969 avec Jean-Pierre Cargol, François Truffaut, Françoise Seigner; diffusé sur ARTE en ?).
En 1798, un enfant sauvage est capturé par des chasseurs de l'Aveyron. Le docteur Itard le fait venir à Paris et essaie de faire son éducation.
Il me reste quelques films de Truffaut que je n'ai pas vus : La Nuit américaine, Domicile conjugal, La Peau douce, Fahrenheit 451, Les deux Anglaises et Le continent. C'est beaucoup, en fait. Je les ai en cassettes, je pourrais les regarder tous en une semaine mais je les garde, les ouvre au compte-gouttes comme les rares Hitchcock que je n'ai pas encore vus. Je me souviens du temps que j'ai mis avant de me résoudre à ouvrir la dernière aventure de Nestor Burma, effrayé par l'idée qu'après il n'y aurait plus rien à découvrir... C'est une manie dangereuse : j'ai gardé ainsi sous le coude des aventures du Club des Cinq ou de Bennett jusqu'à un âge où je n'avais plus du tout envie de les lire.
Curiosité. Les pataphysiciens seront sensibles au fait que le premier dessin réalisé à la craie par Victor, l'enfant sauvage, est une magnifique gidouille.

JEUDI.
Itinéraire patriotique départemental. Séance de rattrapage à Bayecourt. Soucieux de la symbolique, j'arrive dans le village à 11 heures 11, quatre minutes avant la cérémonie qui rassemble, c'est une surprise, une bonne cinquantaine de personnes soit presque un cinquième de la population locale si j'en crois les indications du calendrier des postes. Les habitants m'accueillent comme un voisin, les édiles comme un électeur potentiel. Dans l'église, devant la plaque commémorative, le maire donne lecture du message du ministre délégué aux Anciens Combattants, les enfants de l'école lisent des extraits du journal d'un Poilu. Au moment de prendre la photo de la plaque, l'appareil photo m'avertit que ses batteries sont vides. Il ne me reste qu'à repartir, bredouille une nouvelle fois, en assurant que non je ne suis pas journaliste et que non non c'est gentil mais je ne peux m'attarder pour le vin d'honneur. Sur la porte de l'église, le calendrier des messes annonce que l'office du samedi 30 novembre prochain se tiendra en ce saint lieu. J'y serai.
L'après-midi, nous sommes à Bazegney, près de Dompaire. Pas de monument en apparence. Je m'adresse à une villageoise qui pourrait être la mère de l'enfant sauvage vu hier. Elle m'apprend que là aussi, il y a une plaque à l'intérieur de l'église et que, là aussi, l'église est bien sûr fermée. C'est là que la chance qui m'avait fui le matin fait sa réapparition : le mari de la dame s'occupe de la sonnerie des cloches, il a la clé de la sacristie et accepte de l'ouvrir. Appuyé sur une canne, peu ingambe, il met dix bonnes minutes à parcourir la quinzaine de mètres qui nous séparent de l'édifice. M'est avis que les cloches ne doivent pas souvent sonner à l'heure. Enfin, il m'ouvre et je peux prendre les notes et les photos désirées. Je ne le raccompagne pas, je tiens à me coucher à une heure décente.

TV. La Chatte (Henri Decoin, France, 1958 avec Françoise Arnoul; diffusé sur CinéClassics en ?).
Cora, membre d'un réseau de Résistance, a pour amant un journaliste qui se dit de nationalité suisse et qui n'est autre qu'un officier allemand chargé de démanteler le groupe auquel elle appartient.
C'est un film essentiellement nocturne, clandestinité oblige, ce qui le rend extrêmement difficile à suivre sur un support VHS. C'est dommage car la noirceur, qui est aussi dans le propos, en fait une oeuvre plutôt intéressante sur la dualité et la duplicité des êtres, à la gloire de Françoise Arnoul ici secondée par Bernard Blier et le jeune Roger Hanin.

VENDREDI.
Obituaire. Après les cérémonies du 11 novembre, passage à une mort plus individuelle, plus civile et plus récente. Ch. et FG me tirent de ma sieste et nous partons pour Ludres (Meurthe-et-Moselle) afin d'assister aux obsèques de GV. Le fait de voir le cercueil manipulé par les employés des pompes funèbres Guidon, de Neuves-Maisons (sic), me fait penser qu'il est entre bonnes mains. A l'issue du service, nous nous retrouvons sur le plateau de Ludres pour le traditionnel café - brioche. Il n'est jamais facile en ces circonstances de trouver des mots à dire aux proches, surtout pour moi qui ne sais jamais quoi dire à quiconque en quelque circonstance que ce soit, ces proches pour qui la disparition n'est pas, disait Derrida, "un" monde "mais "le" monde qui s'effondre." Chaque fois unique, la fin du monde", exactement.

TV. Les Fantômes du passé (Ghosts of Mississipi, Rob Reiner, E-U, 1996 avec Alec Baldwin, James Woods, Craig T. Nelson, Susanna Thompson, Lucas Black; diffusé sur Canal + en avril 1999).
1963, Mississipi. Militant noir pour les droits civiques, Medgar Evers est assassiné par Byron de la Beckwith, raciste notoire. Au procès, Beckwith est acquitté. Vingt-cinq ans plus tard, un procureur se bat pour qu'il soit rejugé.
Dès la première image on nous avertit qu'il s'agit d'une histoire vraie. L'histoire d'un enquête, suivie d'un procès qui comporte tous les morceaux de bravoure du genre jusqu'au suspense concernant le verdict. Sauf que si l'on a vu le documentaire Soupçons sur l'affaire Michael Peterson, de suspense, il n'y en a plus car on a pris conscience de la différence entre la réalité et la réalité revue par Hollywood. Il reste un film habile, honnête, efficace, dans lequel domine non pas Whoopi Golberg dans le rôle de la veuve éplorée mais James Woods qui, manifestement, adore jouer les pires ordures.

SAMEDI.
Transferts. Le mercato d'hiver atteint le monde des notuliens. Les M. quittent le Texas et deviennent mes premiers abonnés ontariens, mon frère Ch. quitte Lisieux pour Bruxelles où, me confie-t-il, la Direction Générale de la Santé de la Protection des Consommateurs de la Commission européenne a grandement besoin de notules.

Actualité. Dans Le Monde du jour : "Un instituteur de Dinan s'accuse d'avoir agressé sexuellement 65 enfants pendant vingt-cinq ans." Au début de la semaine s'est ouvert, devant les assises de l'Eure, le procès d'un autre instituteur, nommé Lechien, pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de moins de quinze ans. Il y a décidément plus de pédophiles chez les instituteurs que chez les gérontologues. Il sera question de cela, entre autres, au cours de la croûte du soir qui rassemble quelques vieux branchages.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°185 - 21 novembre 2004

DIMANCHE.
Casquette. Après les agapes de la vieille, je reçois confirmation du fait qu'à partir d'un certain âge, il n'est plus nécessaire de boire pour bénéficier d'une belle gueule de bois. Je n'ai même pas envie de courir les monuments aux morts, un signe qui ne trompe pas. La sieste est lourde, l'activité se limite à quelques parties de Memory avec les filles.

Courriel. AZ est sur la piste d'une maison de retraite rouennaise administrée par la SA Crevon.

TV. 24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 15 & 16, diffusés la veille sur Canal +).
Épisode totalement irréaliste : on y voit un président américain mentir.

LUNDI.
Courrier. Je reçois une invitation à une soirée "Shadocks, Papous et tutti quanti" qui devrait égayer mon prochain séjour parisien.

Lecture. Formules/Revue des littératures à contraintes n° 6 (Noésis, 2002; 304 p., 22 €).
"Georges Perec et le renouveau des contraintes"
Le volumineux dossier Perec qui ouvre cette livraison est de très haute volée. Il rassemble les poids lourds de la spécialité, de Bellos à Magné en passant par Ribière, Brasseur, de Bary, Bertelli et d'autres. C'est chez ce dernier que l'on peut effectuer un voyage vertigineux dans le domaine dont il s'est fait le spécialiste, celui des citations contenues dans La Vie mode d'emploi. On sait que le cahier des charges qui a présidé à l'écriture du roman imposait ces citations venues de chez Proust, Queneau, Sterne, etc. Mais Bertelli va plus loin et recherche les citations hors programme, qu'il déniche chez Zola, Aragon, Dumas ou Washington Irving. Bernard Magné, qu'on a peu l'habitude de voir contesté, est interpellé par Alain Chevrier dans une lettre "à propos des remaniements de l'index dans la dernière édition de La Vie mode d'emploi". Il s'agit de l'édition parue en Livre de Poche 1998, puis chez Hachette Littératures et enfin dans le volume Pochothèque, dont Magné fut l'éditeur, au sens anglais du mot. Chevrier relève des modifications dans l'index, des ajouts, des retraits, des corrections, des changements de place. Or, l'index qui ferme le livre a été voulu, pensé, écrit par Perec, ce n'est pas un appendice neutre. Certaines des erreurs qu'il comprend sont significatives et ont été intelligemment étudiées par Magné lui-même, ce qui rend sa "normalisation" un peu abusive.
La deuxième partie du numéro rassemble des textes contraints d'intérêt variable, selon le goût que chacun peut avoir pour ce genre d'écriture, pour la dureté ou la souplesse des contraintes mises en jeu. On y trouve un petit bijou, dû à Michel Clavel (notulien) qui présente deux textes écrits avec les mêmes 2559 mots, deux textes qui se répondent dans un jeu de miroir fascinant. Il y a aussi de beaux alexandrins de Jean-Michel Espitallier, qui intriguent et séduisent sans que l'on sache à quelle contrainte ils obéissent en mêlant "Les autocars Saviem et les camions Unic" ou "La question du Maroc, mais où est Syd Barrett ?"
On termine avec une partie théorique et critique qui comprend un bon article de Sjef Houppermans sur l'actualité éditoriale de Raymond Roussel et une volumineuse recension de tous les ouvrages se rapportant à la littérature à contraintes qui témoigne de la vitalité du genre et de l'énorme capacité de lecture d'Alain Chevier qui signe presque tous les comptes rendus, y compris ceux qui concernent ses propres ouvrages. Je retiens la phrase bègue qu'il a trouvée dans un livre de Michel Volkovitch : "Un Hun fit fi d'un daim au haut d'une dune".

Cinéma. La Confiance règne (Etienne Chatiliez, France, 2004 avec Cécile de France, Vincent Lindon, Éric Berger, Anne Brochet, Jacques Boudet, Martine Chevalier, Pierre Vernier, Évelyne Didi, André Wilms).
Les petites arnaques d'un couple d'employés de maison dont la spécialité est de détrousser ses employeurs.
Etienne Chatiliez renoue ici avec ce qui lui a valu le succès de La Vie est un long fleuve tranquille, la caricature sociale. Les enfants Groseille ont mûri et sont devenus adultes. Leurs combines sont assez lamentables mais parfois efficaces et toujours amusantes à suivre, même si on peut considérer que le film est trop long d'une bonne demi-heure. Chatiliez fait de Vincent Lindon un tic ambulant, un Zébulon immature, et de Cécile de France une sorte de Bécassine filiforme, son meilleur rôle à ce jour. Leur odyssée dans la grande bourgeoisie provinciale vaut quelques coups de griffe que Chabrol n'aurait pas reniés avec les personnages de l'alcoolique mondaine et du vieux beau (Pierre Vernier dans une imitation de Jean Lefebvre). Signe des temps : André Wilms, l'inoubliable Le Quesnoy de La Vie... campe désormais un pervers des bidonvilles. On ne regrette pas d'avoir bravé le froid pour aller voir ce film pas toujours léger léger mais incontestablement réjouissant.

MARDI
Gravats.

Gare de Châtel-Nomexy

Je travaille à Châtel-sur-Moselle, une localité desservie par la gare de Châtel-Nomexy, sur la ligne Nancy-Épinal. Il y a plusieurs années, on a remplacé les guichets de la gare par des distributeurs automatiques. Les employés sont partis, il n'est plus resté qu'un chef de gare fantôme. On pouvait tout de même y attendre le train à l'abri. Hier soir, la gare a été démolie, comme, plus tôt, la grande cheminée de la dernière usine textile. Elle était devenue trop dangereuse, trop proche des rails sur lesquels va rouler le TGV. Voilà ce qu'il en reste aujourd'hui. A la place, il y aura des espaces verts et des places de stationnement. On pourra toujours attendre le train dans sa voiture.

MERCREDI.
Courriel. Je reçois des informations du Japon pour le Bulletin Perec. L'écrivain qui me les adresse m'apprend qu'il est un lecteur des notules. J'étais loin de me douter que celles-ci atteignaient de si lointaines contrées. The sun never sets on the notulian empire.

Photographie. Avant de subir un examen rétinien qui doit me laisser aveugle une partie de la journée, je profite de mes derniers instants d'acuité visuelle pour aller photographier, pour mes Bars clos, la devanture du Petit Caporal, fermé depuis peu, un endroit riche en histoire personnelle, témoin d'un temps où je fréquentais davantage la vinasse que Lévinas.

TV. Le Caméraman (The Cameraman, Buster Keaton & Edward Sedgwick, E-U, 1928 avec Buster Keaton, Marceline Day, Harold Goodwin, Sidney Bracey, Harry Gribbon, Edward Brophy; diffusé sur ARTE en ?).
Photographe ambulant sans succès, Luke Shannon rêve de devenir opérateur de cinéma. Il achète une caméra antique et commence à tourner. Ses premiers essais sont catastrophiques.
Comme souvent chez Buster, c'est l'amour qui est le moteur de toute l'histoire. C'est la rencontre d'une secrétaire de la MGM qui conduit le personnage à se présenter à son bureau et à essayer de se faire engager par ses chefs. C'est l'amour qui nous offre cette promenade dominicale de Shannon et de sa fiancée, au cœur du film, une séquence d'une drôlerie époustouflante dont le summum est atteint dans une scène de déshabillage à deux dans une cabine. La scène dure plusieurs minutes, en plan séquence, fixe, ce qui donne une idée du travail de préparation effectué par Keaton. C'est toujours l'amour qui amènera le caméraman à se conduire en héros, ce qui lui vaudra gloire et reconnaissance pour finir par le happy end obligatoire.

JEUDI.
Coïncidence. Le cahier "Livres" de Libération du jour consacre une page entière à mon lecteur du Japon, récemment découvert : http://www.liberation.fr/page.php?Article=254809

Courrier. J'envoie des coupures à Y et à FD.

Cinéma. La Demoiselle d'honneur (Claude Chabrol, France, 2004 avec Benoît Magimel, Laura Smet, Aurore Clément, Bernard Le Coq, Solène Bouton, Anna Mihalcea, Michel Duchaussoy, Suzanne Flon, Philippe Duclos, Thomas Chabrol).
Philippe tombe amoureux de Laura, la demoiselle d'honneur qui officie au mariage de sa sœur. Sa vie paisible, chez sa mère, s'en trouve bouleversée. Laura l'entraîne dans une liaison qu'elle ponctue par des exigences surprenantes.
Chabrol adapte Ruth Rendell. Si l'on est un peu familier avec l'univers de Ruth Rendell, on sait qu'avec elle il faut être patient : elle dévoile ses intrigues millimètre par millimètre, laisse longuement évoluer ses personnages avant que le drame ne surgisse. En cela, Chabrol est tout à fait fidèle à la romancière. Son film ne s'emballe vraiment que dans sa dernière partie, avec le personnage de Laura qui bascule totalement, celui de Philippe qui ne parvient pas à choisir entre la raison et la passion et une révélation finale à couper le souffle. Avant cela, on peut être sûr que l'auteure, comme le réalisateur, ont semé des indices pour préparer leur chute. Pour les trouver, on peut feuilleter le livre à l'envers, pour le film, il faudra le revoir.
Le film se déroule à Nantes, et on se dit qu'une fois de plus Chabrol va livrer une satire un peu recuite de la vie bourgeoise provinciale, une spécialité qui finit par lasser. On sent qu'il en a la tentation (le reportage d'ouverture de France 3, le personnage de la mère de Philippe) mais que ce n'est pas ici son objectif principal. Il s'est mis au service d'une intrigue policière qu'il conduit avec soin, malice (quelques clins d'œil, un jeu télévisé comme il les aime, les scènes de repas, une scène dans un parc qui rappelle un passage d'un de ses vieux films, Les bonnes femmes) mais sans appuyer le trait satirique, ce qui aurait été facile rien qu'avec la scène du mariage.

Lecture. "Allô ? Je vous passe Jean-Paul Sartre..." (Germaine Sorbets, Plon, 2002, 182 p.).
Souvenirs littéraires.
"Jean Genet venait souvent au bureau. Il volait les crayons, les stylos Bic et les timbres-poste, mais ces larcins n'étaient que peccadilles comparés aux délits qui l'avaient mené si souvent en prison." Voila le genre de révélations renversantes qui constituent l'essentiel du livre de Germaine Sorbets. Pendant trente ans, celle-ci fut, chez Gallimard puis chez Julliard, la secrétaire de la revue Les Temps modernes, dirigée par Sartre, Beauvoir et Merleau-Ponty. Outre ces trois monuments, elle fut amenée à côtoyer Gaston Gallimard, Boris Vian, Gide, Aragon, à rencontrer Faulkner et des dizaines d'autres monstres sacrés. De cette expérience unique, elle ne nous repêche que quelques rogatons de souvenirs sans intérêt, du genre de celui cité plus haut, qui évoquent plus Céleste Albaret (en beaucoup moins captivant) qu'Eckermann.

VENDREDI.
Courrier. L. envoie un aptonyme musical.

Vie scolaire. Je tombe par hasard, au collège, sur un rapport d'exclusion concernant une de mes élèves. Suite à une remarque faite par un professeur concernant son langage et une invitation à en modérer la crudité, celle-ci se serait exclamée : "Vous voulez quoi ? Que je vous fasse de la poésie ? Que je vous parle en alexandrins ou en sonnet ?" Voilà quelqu'un à qui mon cours du premier trimestre sur la poésie n'aura pas été totalement inutile.

TV. La Fiancée de Frankenstein (Bride of Frankenstein, James Whale, EU, 1935 avec Boris Karloff, Colin Clive, Elsa Lanchester; diffusé sur CinéClassics en ?).
Le monstre créé par le docteur Frankenstein continue à terroriser les populations. Frankenstein entreprend de lui donner une compagne qui sera fabriquée avec la même recette, à partir de morceaux de cadavres.
Quatre ans après Frankenstein du même James Whale, Boris Karloff enfile à nouveau son masque couturé mais pas seulement pour semer la terreur : sa solitude et sa laideur le rendent plus humain, presque pitoyable. Le film doit beaucoup à l'expressionnisme allemand et culmine dans la scène où la fiancée prend vie à l'aide d'un dispositif qui emprunte davantage à Gustave Le Rouge (Le mystérieux docteur Cornélius) qu'à Mary Shelley.

SAMEDI.
Courrier. Je reçois de l'Association Georges Perec les derniers documents à insérer dans le Bulletin.

Itinéraire patriotique départemental. Troisième voyage à Bayecourt dont je vais bientôt finir par être citoyen d'honneur. Je commence à connaître la route. L'église est ouverte pour la messe, l'appareil est chargé, je peux enfin prendre la photo du monument aux morts sous les yeux de quelques paroissiens interloqués.

TV.
24 heures chrono (série américaine de Joel Surnow, Robert Cochran, Howard Gordon et Kiefer Sutherland avec Kiefer Sutherland, Elisha Cuthbert, Dennis Haysbert, Carlos Bernard, Reiko Aylesworth; saison 3, épisodes 17 & 18, diffusés le soir même sur Canal +).
En un peu moins d'une seconde, la CTU (Counter Terrorist Unit) envoie sur les ordinateurs de ses agents les photos de 750 personnes répondant à un signalement précis. Quand je veux insérer une photo dans une livraison des notules, cela me prend une demi-journée.

Bon dimanche.

 

Notules dominicales de culture domestique n°186 - 28 novembre 2004

DIMANCHE.
Itinéraire patriotique départemental. En route pour Bazien, entre Rambervillers et Baccarat, seulement 46 habitants recensés mais un beau, visible et massif monument aux morts.

TV (privé de). Je commence le travail de rédaction du Bulletin de l'Association Georges Perec. Cette fois, j'ai pris mes précautions et j'ai déjà un brouillon bien ficelé qui devrait m'éviter de passer par les affres connues lors du numéro précédent. Débarrassée des films poussiéreux que je lui inflige, Caroline, modèle de prévoyance, s'instruit en regardant sur M6 un numéro de Zone interdite intitulé "Couple : comment réussir une séparation ?"

LUNDI.
Courrier. J'envoie au Monde les réponses de la semaine au concours organisé par ce quotidien. J'entends bien gagner le 4x4 offert au vainqueur, tout à fait le genre d'objet dont je ressens chaque jour le besoin impérieux.

Monoactivité. Travail sur le Bulletin Perec.

MARDI.
Monoactivité. Travail sur le Bulletin Perec.

MERCREDI.
Pluriactivité. J'oscille entre le Bulletin (Perec) et les bulletins (scolaires).

Courrier. Une carte postale parentale de Bruxelles, nouveau lieu de résidence fraternel.

JEUDI.
Mondialisation notulienne. Après le Japon, les notules gagnent la Chine et sont lues à Pékin. N.B. Cette phrase est une parapèterie.

Vie scolaire. A l'Ouest rien de nouveau (All Quiet on the Western Front, Lewis Milestone, E-U, 1930 avec Lew Ayres, Louis Wolheim, Slim Summerville, John Wray, Russel Gleason; diffusé sur ARTE en novembre 2004).
L'engagement et le baptême du feu, en, 1914, d'un groupe de jeunes Allemands.
J'ai pris prétexte de l'étude de plusieurs extraits du livre d'Erich Maria Remarque pour assouvir mon vieux désir de voir enfin ce film en le montrant à mes élèves. Surprise, ceux-ci ont remarquablement tenu le coup, et ont avalé sans barguigner les deux heures passées de cette oeuvre antique, en noir et blanc, parfois sous-titrée (la version diffusée faisait curieusement alterner des passages en français et d'autres en allemand), aux effets parfois appuyés (survivance du muet). Il faut dire que le film est remarquable, courageux, que le message pacifiste qu'il délivre est universel et éternel. L'ouverture, sur le discours patriotique du professeur Kantorek qui incite ses élèves à prendre les armes est magistrale, c'est le cas de le dire, avec des mouvements d'appareil très sophistiqués. Le passage de l'idéal à la réalité est brutal, le baptême du feu rend les personnages à ce qu'ils sont, des enfants perdus, trompés, abusés par un conflit qui les dépasse et ne les concerne pas. Les scènes de bataille montrent que Jean-Pierre Jeunet n'a rien inventé : travellings prenant les tranchées en enfilade, caméra sur le canon d'un mitrailleuse, festival pyrotechnique. La mort du héros présentée ici n'est pas celle imposée par le studio mais le "final cut" tragique désiré par le réalisateur.

Vie scolaire (autre). Lucie fait connaissance avec sa troisième institutrice de CE1.

Courrier. J'envoie des coupures à Y, F et L, un aptonyme à AZ, reçois un CD de Ray Lamontagne.

Cessation d'activité. J'envoie le Bulletin Perec à Bernard Magné.

Cinéma. Quand la mer monte... (Gilles Porte et Yolande Moreau, France-Belgique, 2004 avec Yolande Moreau, Wim Willaert, Olivier Gourmet, Jackie Berroyer, Philippe Duquesne, Jacques Bonnaffé, Séverine Caneele, Bouli Lanners).
Une comédienne en tournée dans le nord de la France fait la connaissance d'un "porteur de géants" et entame avec lui une liaison sentimentale.
Yolande Moreau apparaît sous trois aspects : actrice d'un spectacle réel qu'elle interprète seule (c'est la Yolande de Jérôme Deschamps, l'ogresse plus inquiétante que drôle que l'on connaît bien), actrice d'une histoire d'amour qui s'insinue entre les représentations de ce spectacle (une Yolande nouvelle, inconnue, surprenante, belle et sensible, à cent lieues des rôles de concierge que le cinéma lui offre d'habitude), et co-réalisatrice de ce mélange qui forme la matière de son premier film. Il n'est pas facile de porter un regard sur les humbles qui ne soit teinté ni de misérabilisme ni de moquerie, de faire d'une tradition populaire autre chose qu'un reportage pour le journal de la mi-journée de TF1 et d'une escapade amoureuse autre chose qu'une parenthèse enchantée. Yolande Moreau évite ces convenances et offre une histoire tendre, amère, pleine d'un respect touchant, aussi bien pour son partenaire principal que pour les pom pom girls du RC Lens, fleurant bon la bière et la batterie-fanfare.

VENDREDI.
Vie scolaire. Un peu tendre, la nouvelle maîtresse. Lucie inaugure son premier instituteur.

Cinéma. Une histoire vraie (The Straight Story, David Lynch, E-U, 1999 avec Richard Farnsworth, Sissy Spacek, Harry Dean Stanton; vu dans le cadre de l'opération Collège au cinéma).
Désireux de revoir son frère avec lequel il s'est brouillé il y a longtemps, Alvin Straight entreprend au soir de sa vie un périple de plus de cinq cents kilomètres à travers l'Amérique sur une tondeuse à gazon.
A revoir ce film en compagnie d'un public adolescent, on le voit comme une véritable provocation à l'intention de ce public. Là où celui-ci, quand il entend, pense, ou voit "cinéma américain", attend de la vitesse, Lynch lui offre une tondeuse John Deere qui avance comme un escargot; là où ce public a l'habitude de voir les beaux jeunes gens, bronzés, dents blanches des teenage movies, il lui offre des vieillards. On peut ainsi continuer à décliner : en guise de fusillade, un coup de carabine sur un tracteur, en guise de cadavre, celui d'un animal sur la route, en guise de guerre, seulement l'évocation de celle-ci par deux vétérans dans un bar, en guise d'uniformes, ceux des pompiers (et encore ceux-ci ne sont même pas en intervention, ils effectuent un exercice d'entraînement)... La mise en scène, la longueur des plans, la volonté de prendre son temps, le refus du pathos dans la scène finale sont aussi des éléments de cette entreprise déstabilisatrice. Malgré cela, Une histoire vraie, est bien un film on ne peut plus américain par sa mise en valeur de l'espace, son traitement du mouvement, de la conquête d'un territoire, sa défense des valeurs familiales et religieuses.

Voyage. Je pars pour Paris par le 19 h 36.

SAMEDI.
Vie parisienne. Je me réveille à 9 h 10, ce qui occasionne un moment de panique. La dernière fois que je me suis levé si tard, ce devait être au siècle dernier. Je viendrais ici rien que pour la qualité du sommeil que j'y trouve. Je suis tout de même à l'heure à Jussieu où je dois livrer la version papier du Bulletin Perec à Bernard Magné. C'est un jeune professeur de philosophie qui intervient aujourd'hui au séminaire, normalement à propos d'Un cabinet d'amateur. De ce livre, il sera bien un peu question vers la fin de son exposé mais la majeure partie de celui-ci nous entraîne dans une dimension inconnue de mes lobes cérébraux où il est question de la reconquête du territoire de la rhétorique barthésienne, de surface nodale, de bouteille de Klein (?), d'espace euclidien ou non, du modèle atomique d'Épicure et du pli deleuzien. A l'issue de quoi Bernard Magné a beau jeu de rappeler que l'étude de Perec ne doit jamais négliger ce qu'il appelle le sourire perecquien, l'ironie et l'humour qui teintent chacun de ses textes et auxquels le conférencier n'a accordé aucune place, y compris par exemple dans un texte aussi ouvertement parodique que "Roussel et Venise". C'est à cause d'études de ce genre que je n'ose pas relire Queneau : j'ai eu l'impression, à lire et à entendre certains spécialistes que le plaisir pris lors d'une première et jeune lecture de Queneau était en quelque sorte condamnable, que l'on se trompait si on le lisait en souriant...
Je retrouve le Petit Cardinal, rénové et rouvert, pour un tête à tête roboratif avec un jarret de porc - lentilles qui ne me laisse d'autre issue que la sieste. Celle-ci est menée à bien dans son cadre habituel, à la Bilipo, et me laisse tout de même le temps d'abattre quatre Série Noire pour mon Atlas. Je parcours l'exposition du moment, consacrée aux "Belles filles et mauvais garçons, illustration policière des années 50" qui présente des volumes populaires aux titres savoureux : Les huiles crachent leurs dents, Je te ferai passer le hoquet, On a tué le grand Marcel et mon préféré, Les morues ne sont pas toutes plates. Je gagne ensuite le XV° arrondissement pour prendre cette photo rue du Laos qui trouvera place dans mon Invent'Hair (merci à MC pour l'adresse).

Antiquhair

En soirée, je me retrouve aux Lilas, en Seine-Saint-Denis pour la soirée "Shadocks, Papous et tutti quanti" au Théâtre du Garde-Chasse, une belle salle où l'on trouve, comme dans tous les théâtres, les habitués qui tiennent à montrer qu'ils sont chez eux en parlant bien fort. La séance commence à 21 heures 30 au lieu de 21 heures, il faut ajouter des chaises pour les retardataires qui sont, je le parierais, ceux qui habitent à deux pas. La soirée prend place dans le cadre des Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis, elle commence par des films, ou plus exactement un DVD gonflé pour grand écran car il s'agit d'oeuvres de télévision : des épisodes des Shadocks, des dialogues de Roland Dubillard et Claude Piéplu et des Minutes nécessaires de Monsieur Cyclopède, alias Pierre Desproges. Je suis trop jeune pour avoir pu goûter les Shadocks en leur temps et je n'ai jamais effectué de séance de rattrapage, ce qui fait que ces quelques épisodes ont pour moi le charme incomparable de la nouveauté. Idem pour les sketches Dubillard - Piéplu ("Musicologie", "Le compte-gouttes" et un troisième sur une grande actrice dont je n'ai pas noté le titre) qui sont des monuments d'absurde. Quant à Desproges, un peu de révision ne peut nuire, surtout quand elle concerne des leçons aussi primordiales que "Comment jouer à colin-maillard avec un aveugle", "Apprenons à toucher du doigt le fond de la misère humaine" ou "Comment rentabiliser la colère de Dieu."
On retrouve ensuite, en chair et en os cette fois, une partie de l'équipe des Papous de France Culture :

Papous

de gauche à droite Jean-Bernard Pouy, que je n'ai jamais vu tenir aussi longtemps sans fumer, Françoise Treussard, animatrice, Bertrand Jérôme, créateur de l'émission, récent retraité à son corps défendant, Gérard Mordillat et Hervé Le Tellier, venu avec le fils dont il parle souvent dans ses "Papiers de verre" pour Le Monde. C'est une séance miniature des Papous en public, avec présentation des principes de l'émission, lecture de textes (des choses connues, provenant de leur anthologie, mais aussi des inédits) et un court dialogue avec la salle qui permet à Bertrand Jérôme de dire qu'il a des projets... dont il ne peut livrer la teneur.
Je rentre assez tôt pour attraper le dernier service à la Brasserie de l'Est.

Bonne semaine.