Notules
dominicales de culture domestique n°166 - 4 juillet 2004
DIMANCHE.
Lecture. Le poing dans la bouche
(Georges-Arthur Goldschmidt, Editions Verdier, 2004; 114 p., 13 €).
Parcours.
On doit à Georges-Arthur Goldschmidt les premières traductions
modernes de Kafka (Le Château, Le Procès), par modernes
il faut entendre différentes de celles, historiques, de Vialatte.
Je me rappelle l'avoir entendu parler à la radio, c'était
passionnant, de la façon de traduire la première phrase
du Procès "Jemand musste Josef K. verleumdet haben, denn
ohne dass er etwas Böse getan hatte, wurde er eines Morgens verhaftet",
disserter longuement sur ce "Jemand" que le "on"
de Vialatte n'avait pas rendu de manière suffisante. J'espérais
retrouver ces réflexions dans ce livre mais si Goldschmidt réserve
une grande part de ses propos à Kafka, il n'y parle pas des problèmes
de traduction. Il évoque pour commencer ses rapports avec la langue
allemande. Juif allemand réfugié en France occupée
dans son enfance, le français est devenu rapidement sa langue.
L'allemand restera pour lui une langue interdite, maudite, car porteuse
de trop de sous-entendus tragiques : "C'était dans ma langue
qu'avait été conçu le crime absolu dont de nouvelles
formes se découvraient chaque jour, toutes désignées
par un vocable dont les éléments simples m'étaient
familiers. Ces termes avaient pénétré l'allemand,
ils étaient partout et ils s'étaient étendus sur
la langue toute entière. Comment pourrais-je désormais l'employer
pour y parler comme tout le monde ? Je sentais, rien qu'à prendre
une phrase allemande en bouche, que rien ne serait jamais plus pareil.
Non seulement on m'avait expulsé de ma langue mais elle avait été
probablement abîmée, contaminée à jamais. Je
savais d'expérience et trop bien ce qu'était le nazisme
pour ne pas sentir que l'allemand avait été atteint au vif
de façon irréparable."
L'apprentissage de la littérature se fait donc pour Goldschmidt
à partir des auteurs français, Pascal et Rousseau principalement.
Ce n'est que plus tard qu'il découvre Nietzsche, Kant, Mann, Kleist,
Hölderlin et donc Kafka. Les pages qu'il consacre à ce dernier
font état de sa fascination, et proposent une analyse assez obscure
à mes yeux, sauf lorsqu'il développe l'idée que j'avais
déjà faite mienne selon laquelle les héros de Kafka
sont en fait une image du lecteur : "C'est pourquoi vouloir figurer
Josef K., le personnage du Procès ou Gregor Samsa de La
Métamorphose ou K. dans Le Château, c'est s'exposer
à un contresens puisque c'est le lecteur qui est chacun de ces
personnages et qu'il ne peut se voir de l'intérieur de lui-même."
Énigme. "Si je ratais le bac une troisième fois,j'étais
assuré de finir japhagnol, voué aux menus emplois et aux
chambres de bonne avec eau sur le palier." Si quelqu'un sait ce qu'est
un japhagnol...
LUNDI.
Courriel. Une demande d'abonnement
aux notules.
TV. Dogville (Lars von Trier,
Danemark, 2003 avec Nicole Kidman, Paul Bettany, Lauren Bacall, Harriet
Andersson, Jean-Marc Barr; diffusé sur Canal + en juin 2004).
Dans les années 30, Grace, poursuivie par des gangsters, se réfugie
dans la commune isolée de Dogville. Les habitants sont très
réticents pour ce qui est de l'accueillir.
On croit d'abord avoir affaire à une parabole sur le thème
de l'hospitalité, de l'accueil de l'autre : "Car j'ai eu faim
et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif et vous m'avez
donné à boire; j'avais soif et vous m'avez recueilli"
(Matthieu, 25; 35-36). Grace parvient à vaincre les réticences,
à s'imposer dans la communauté par sa serviabilité,
sa gentillesse, son humilité. On lui confie petit à petit
de menus travaux, faire la conversation à un aveugle, instruire
les jeunes enfants, s'occuper des groseilliers. Les réticences
du début s'éliminent, on baigne dans la félicité
au son de la musique de Vivaldi. Mais peu à peu, on demande à
Grace de faire de plus en plus de choses, les petits travaux deviennent
des corvées, puis de l'esclavage, jusqu'à ce qu'il ne reste
qu'une solution à Grace : la fuite. Elle est rattrapée,
ramenée à Dogville, jugée, enchaînée,
violée... La paisible communauté du début révèle
son vrai visage, un ensemble de monstres cachés sous des dehors
respectables. C'est la vision de l'humanité selon Lars von Trier,
c'est glaçant, d'autant que la mise en scène a aussi de
quoi intriguer. Dogville est figuré comme un plateau nu, sur lequel
n'apparaissent que quelques éléments de décor : quelques
meubles, un camion, un harmonium, c'est tout. Le reste est absent (on
fait semblant d'ouvrir et de fermer les portes), symbolique (quelques
étais pour figurer une mine) ou simplement dessiné sur le
sol (un chien, ce qui ne l'empêche pas d'aboyer). Les vues prises
en plongée, montrant les personnages s'agitant autour des éléments
dessinés à la craie rappellent les souris de laboratoire
observées par le professeur Laborit dans Mon oncle d'Amérique
d'Alain Resnais. Le dispositif est bien sûr provocateur, dérangeant
mais s'oublie rapidement, participe au succès de l'entreprise von
Trier. Un autre élément de réussite est le son :
les voix des personnages sont envoûtantes, surtout celle de John
Hurt, le narrateur qui commente sur le même ton les événements
les plus anodins comme les plus horribles. De même, la musique ,
le thème de Vivaldi reste identique du début à la
fin, de la félicité à l'horreur. On a au total une
forme totalement originale, risquée, au service d'une fable impitoyable
sur la nature humaine, un des films les plus innovateurs de ces dernières
années. Si von Trier méritait une Palme d'Or cannoise, c'était
davantage pour ce film que pour Dancer in the Dark.
MARDI.
Vie scolaire (fin). L'année
se termine par une journée de marche sous un soleil féroce
avec tous les ingrédients du genre, pique-nique, batailles de bouteilles
d'eau et concours du plus beau coup de soleil, exercice dans lequel j'obtiens
la mention très honorable. Le soir venu, c'est la cérémonie
de fin d'année, les adieux à Ch. pour lesquels j'ai été
désigné orateur, ce qui me permet d'égayer l'assemblée
en citant Bossuet.
MERCREDI.
Vacances (premier jour). Je me lève
avec l'impression de ne pas m'être couché, entre courbatures
et coups de soleil. Je passe la majeure partie de la journée à
essayer de récupérer de celle de la veille. Mon épiderme
affiche le cramoisi d'un supporter anglais oublié sous le soleil
de Coimbra. Mes meilleurs amis du jour s'appellent URGO Brûlures
(Technologie Lipido Colloïde) et LIERAC après-soleil (Baume
pansement zones sensibles). Si les emplettes de la matinée (un
polar et un livre sur la famille de Kafka, fringues en solde) ont un côté
apaisant, l'arrachage d'orties que j'entreprends dans l'après-midi
est franchement hors de propos.
TV. Football. Pays-Bas - Portugal
(1 - 2). Je regarde quelques bribes du match en somnolant. Seule la mention
du nom du capitaine néerlandais me tire de temps à autre
de ma torpeur. Je trouve la façon qu'a Thierry Roland de prononcer
à tout bout de champ "Philip Cocu" extrêmement
désagréable.
JEUDI.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y et à RC, mon exercice de rhétorique à Ch.
TV. Le dernier tango à Paris
(L'ultimo tango a Parigi, Bernardo Bertolucci, Italie, 1972 avec
Marlon Brando, Maria Schneider, Jean-Pierre Léaud, Massimo Girotti,
Marie-Hélène Breillat, Catherine Allégret, Maria
Michi; diffusé sur France 2 en janvier 2000).
Un Américain dont la femme vient de se suicider et une jeune femme
s'enferment pendant trois jours dans un appartement parisien pour se livrer
à un rituel érotique.
Trente ans après sa sortie, l'aspect scandaleux du film est bien
atténué. Je me souviens de ma première vision du
film, qui consistait surtout à guetter quand viendrait l'épisode
attendu du pain de beurre utilisé comme lubrifiant. Société,
cinéma et spectateur ont évolué, et les scènes
chaudes de ce Dernier tango ne paraissent plus vraiment brûlantes.
On peut donc voir le film pour ce qu'il est, une danse de mort entre deux
amants, une somme de désespoir où se cherchent Éros
et Thanatos. Les longs monologues en plan fixe et en huis-clos et la présence
de Jean-Pierre Léaud annoncent La Maman et la Putain d'Eustache
qui sortira l'année suivante.
VENDREDI.
Courrier. Première carte postale
de la saison. Les vacanciers précoces sont les H., qui séjournent
en Hautes-Alpes.
Vie scolaire. Je découvre avec
satisfaction les résultats de mes élèves au brevet.
85 % de réussite pour ma classe de troisième à option
technologique, c'est un beau score, même si les épreuves
n'avaient rien de farouche.
Obituaire. Mort de Marlon Brando.
Évidemment, après les galipettes que je lui ai vu faire
la veille...
Vie sociale. Visite d'HB, nouveau
propriétaire à Mondragon (Vaucluse).
TV. Décalogue 1. Un seul
Dieu tu adoreras (Dekalog, jeden, Krzysztof Kieslowski, Pologne,
1988 avec Henryk Baranowski, Wojciech Klata, Maja Komorowska; diffusé
sur France 2 en janvier 2000).
Pavel, 11 ans, voue une admiration sans bornes à son père,
professeur passionné d'informatique qui explique tous les phénomènes
de l'existence au moyen de données chiffrées.
Dans ses dix films tournés pour la télévision polonaise,
Kieslowski se plaît à illustrer de façon détournée
une phrase du Décalogue. Ici, c'est la foi mathématique,
scientifique du père qui est mise en défaut et conduit à
la catastrophe. La construction dramatique du film est remarquable, comme
l'interprétation des comédiens. Kieslowski pratique un cinéma
du dépouillement dans lequel chaque plan est une affaire de morale.
SAMEDI.
Courrier. AZ m'envoie les 101 avatars
de Nerval de Camille Abaclar, AZ étant lui-même un septième
de Camille Abaclar.
Vie sociale. Nous assistons au mariage
de S et Y. Drôle de sensation que celle de marier ses amis alors
qu'on a l'âge de marier les enfants de ses amis.
Bon dimanche et bonnes vacances pour ceux que cela concerne.
Notules
dominicales de culture domestique n°167 - 11 juillet 2004
DIMANCHE.
Vernissage. Exposition "Rubens
contre Poussin. La querelle du coloris dans la peinture française
à la fin du XVII° siècle" au Musée départemental
d'art ancien et contemporain d'Épinal. Je n'ai pas l'habitude de
ce genre de pince-fesses. A vrai dire, rien ne m'autorise à y assister,
sinon mon intérêt pour la chose peinte, ma curiosité,
mon souci de donner à manger à mes notules et mon statut
envié de contribuable, et c'est sans carton d'invitation et en
affichant des dehors couleur muraille que je pénètre dans
les lieux. Avant d'entendre parler de peinture, il faut écouter
les discours des personnalités politiques, le président
du Musée, un vice-président du Conseil Général,
un vice-président du Conseil Régional qui réveille
l'assistance et lui arrache un rictus en citant Pierre Mauroy (l'exposition
a d'abord été présentée à Arras) et
le Préfet des Vosges qui a du vocabulaire. Vient le tour du conservateur
du Musée, qui entre dans les faits historiques et techniques. Pour
tout dire, et c'est la principale raison de ma présence en ces
lieux, j'ignore tout de cette querelle du coloris qui opposa, à
partir de 1670, les tenants du dessin, Poussin en tête, et ceux
de la couleur emmenés par Rubens. Je suis même étonné
du rôle qu'on y attribue à Poussin puisque, quand je traverse
les salles consacrées à l'École française
au Louvre, c'est à la couleur, à son jaune notamment, que
je reconnais de loin les oeuvres de Poussin. J'apprends donc que coloris
et couleur sont deux choses différentes, que, je cite, "le
premier est une notion qui englobe et dépasse la seconde, en incluant
la composition, le clair-obscur, la vibration de la lumière et
de la touche." Quand, libéré des obligations oratoires,
j'accède aux toiles, je m'aperçois que la différence
entre les deux écoles n'est pas toujours évidente, qu'il
va me falloir creuser le sujet. J'achète le catalogue en vue d'une
prochaine visite plus pointue. C'est qu'il y a de la matière, du
Poussin, du Rubens, donc, mais aussi du Titien, Coypel, Largillière,
Le Brun, Rigaud, et une petite merveille de Paysage au flûtiste
dû en partie à Watteau. Je mets un terme à ma carrière
de pique-assiette, trois petits fours et puis s'en vont, sans avoir écorné
le budget champagne de la manifestation et en étant sûr de
revenir hanter les lieux, en toute légalité cette fois.
Safari photo. Je photographie un Bar
clos à Golbey ("Café de l'étang"), un salon
de coiffure spinalien ("Design'Hair") et deux publicités
peintes à Deyvillers : "Préfontaines vins de table
- Épinal 5 minutes" (je me souviens du "Saint-Dié
40 minutes" qui ornait l'autre mur de la maison, usé par les
intempéries et désormais recouvert d'un crépi neuf)
et "Crédit Lyonnais - Épinal 1 quai Jules Ferry - Capital
& Réserves 1 milliard 208 millions". J'ai dû passer
à peu près autant de fois devant ce mur sans le remarquer.
LUNDI.
Courrier. Je reçois une réponse
du Louvre au sujet de la gratuité. Où je me console en apprenant
que je pourrai bénéficier d'un abonnement annuel à
tarif préférentiel (30 € au lieu de 50) en tant
que professionnel. J'espère qu'on m'invitera aux vernissages.
TV. Sous le signe du taureau
(Gilles Grangier, France, 1968 avec Jean Gabin, Suzanne Flon, Colette
Deréal, Michel Auclair, Raymond Gérôme; diffusé
sur CinéClassics en ?).
Le constructeur Albert Raynal échoue dans le lancement d'un prototype
de fusée. Ses financiers lui tournent le dos. Albert Raynal disparaît.
On devine aisément l'idéologie qui est derrière cette
histoire : éloge de la libre entreprise, entravée par diverses
institutions comme la banque et l'État. Soit. Obstiné (le
taureau du titre, sans doute), Raynal se bat pour que sa société
continue à innover et ne devienne pas une banale fabrique de boulons
et rivets comme ses investisseurs le lui conseillent. Gabin en tête
de mule, avec les phrases d'Audiard en bouche, on connaît. Mais
ici, ça sent la routine. Le manque de conviction est évident
dans son jeu comme dans l'ensemble du film où Gilles Grangier n'essaie
même pas de mettre à profit le suspense que pourrait constituer
la disparition de Raynal. On retiendra seulement un beau numéro
de Michel Auclair qui campe un personnage parfaitement abject.
MARDI.
Lecture. Viridis Candela (Carnets
trimestriels du Collège de 'Pataphysique n° 13, 15 septembre
2003; 82 p., sur abonnement).
Numéro entièrement consacré à l'Institut Pataphysique
Vestrogothique, autrement dit suédois.
Courriel. Deux demandes d'abonnement
aux notules.
TV. Les Forbans de la nuit
(Night and the City, Jules Dassin, G.-B., 1950 avec Richard Widmark,
Gene Tierney, Googie Withers; diffusé sur 13° Rue en 2000).
Un petit rabatteur de boîte de nuit veut devenir organisateur de
combats de catch, une discipline dont Kristo, un caïd de la pègre,
a le monopole.
Curieusement, ce modèle de film noir américain a été
tourné à Londres, Dassin ayant dû quitter les États-Unis
à cause du maccarthysme. Film noir, film nocturne à cent
pour cent, film urbain où l'on voit un loser né courir dans
tous les sens, d'abord en quête, puis en fuite, pour échapper
à son destin. De ce noir intégral se détache la figure
pâle de Richard Widmark, qui échoue dans tout ce qu'il entreprend
avec une constance remarquable. Le tourbillon dans lequel il évolue
étourdit par moment le spectateur, les dialogues hachés
vont souvent trop vite, la musique est parfois aussi assommante, mais
c'est ce que voulait Jules Dassin : dépeindre un monde sans
pitié ni répit, une ville de Londres où l'on retrouve
des traces de Dickens (on y rencontre un directeur de troupe de faux mendiants)
mais aussi des échos de l'Amérique fraîchement abandonnée.
La scène de combat de catch entre deux molosses est un morceaux
d'anthologie.
MERCREDI.
Cérémonie. J'assiste
aux obsèques du père d'un collègue. Plus exactement
à la moitié de la cérémonie, je n'ai pu me
débarrasser des filles qu'assez tard. Ce qui me permet de constater
que la porte de l'église de Chantraine manque d'huile et ruine
tout désir d'entrée discrète en son saint lieu. Cela
me vaut les sarcasmes de mon patron duquel je me sentais plutôt
en droit d'attendre des remerciements pour l'avoir prévenu de la
tenue de l'événement.
Cinéma. Fahrenheit 9/11
(Michael Moore, États-Unis, 2003).
Documentaire.
Voici donc la Palme d'Or du dernier Festival de Cannes, l'histoire américaine
des trois dernières années vue à travers le prisme
Michael Moore. Pour la première fois, celui-ci, omniprésent
à l'image dans The Big One et Bowling For Columbine,
fait preuve d'une certaine discrétion, se limitant presque exclusivement
au commentaire en voix off. Le film s'ouvre sur l'élection contestée
de George Bush fils et ses premiers mois à la Maison Blanche ou
plutôt, partout sauf à la Maison Blanche, en Floride, au
Texas, où il semble plus préoccupé de la tenue de
son swing que du gouvernement de son pays. Arrive le coup de tonnerre
du 11 septembre (scène surprenante où on voit le président,
en visite dans une école, poursuivre paisiblement la lecture d'un
livre d'enfant alors qu'on vient de le prévenir de la catastrophe),
et le récit des manœuvres laborieuses pour faire passer les soupçons
de l'Arabie Saoudite vers l'Irak. L'Irak qui occupe toute la deuxième
moitié du document, images de bombardements, interviews de soldats
américains, avant le retour à Flint, ville natale et point
central du cinéma de Michael Moore pour découvrir la peine
et le combat de la mère d'un soldat tué dans cette guerre.
Pour quelqu'un qui suit correctement l'actualité, le film souligne,
appuie, accentue mais n'apporte pas de révélation : il ressemble
à ce que serait un numéro spécial du Monde Diplomatique
sur le sujet. Numéro attendu, sans surprise, mais nécessaire
dans sa description d'un parcours impitoyable et odieux : la production
d'un mensonge qui induit production de sang et production de haine. Le
risque serait qu'il ne convainque que les convertis mais si l'on en croit
les récents déboires d'Aznar en Espagne, le bon peuple semble
n'apprécier que moyennement d'être manipulé et n'hésite
pas à le faire savoir dans les urnes. Ce qui mène au véritable
but de l'entreprise : Fahrenheit est un film de politique intérieure,
destiné avant tout à faire trébucher Bush aux élections
présidentielles de 2004. Après tout, le cinéma est
un vecteur de paroles, Moore a quelque chose à dire et il s'en
sert. Reste la Palme d'Or, qui est peut-être plus difficile à
justifier...
JEUDI.
Courriel. Échange avec AN à
propos d'Ulysse.
Courrier. J'envoie des coupures à
Y et le programme de l'exposition du Musée départemental
à AN.
TV. Fantômas (André
Hunebelle, France, 1964 avec Jean Marais, Louis de Funès, Mylène
Demongeot, Jacques Dynam; support DVD).
Un personnage mystérieux commet des vols et des crimes sous le
nom de Fantômas. le journaliste Fandor et le commissaire Juve unissent
leurs efforts pour le confondre.
J'ai pour l'instant, on a la cinéphilie qu'on peut, acheté
tous les DVD de la collection "Irrésistible Louis de Funès"
réalisés et distribués en kiosque par les Éditions
Atlas depuis le printemps. Réalisés avec peu de soin si
l'on en croit ce numéro dont la jaquette annonce un titre différent
sur la couverture (Fantômas) et sur la tranche (Fantômas
se déchaîne, le numéro 2 de la trilogie d'André
Hunebelle). Les multiples diffusions télévisées de
Fantômas m'interdisent de dire qu'il s'agit d'une découverte
ou d'une révélation. D'une confirmation plutôt, celle
du fait que de Funès est bien meilleur quand il doit partager l'affiche,
ici avec Jean Marais comme ailleurs avec Bourvil ou Montand dans les réalisations
de Gérard Oury, que quand on le laisse cabotiner en solo comme
l'a trop souvent fait Jean Girault.
VENDREDI.
Courrier. Une carte postale de N qui
visite New York.
TV. Le sixième jour
(Al-Yawm al-sadis, Youssef Chahine, France-Égypte, 1986
avec Dalida, Mohsen Mohieddin, Maher Ibrahim, Chewikar; diffusé
sur ARTE en ?).
Impossible de venir à bout de ce film, phénomène
qui ne s'était pas produit depuis des lustres : j'abandonne,
assommé par l'abondance des dialogues et la mauvaise qualité
de l'enregistrement et peut-être par la conscience du temps qui
fuit. Pourtant, la performance de Dalida semblait étonnante.
SAMEDI.
TV. L'Obsédé
(The Collector, William Wyler, États-Unis, 1965 avec Terence
Stamp, Samantha Eggar; diffusé sur Canal + en ?).
Petit employé de banque effacé et solitaire, Freddy est
fasciné par Miranda, une étudiante qu'il se décide
à enlever pour mieux la séduire.
Le parti-pris de William Wyler est intéressant : une fois Samantha
enlevée et séquestrée, le film s'enferme dans le
huis-clos de la maison de Freddy et n'est plus que le face à face
entre les deux personnages. Jamais, à part un plan sur un titre
de journal, il ne sera question de recherches menées par la famille
ou la police, le monde extérieur n'existe plus. Si Wyler refuse
ainsi le côté policier de l'affaire, c'est pour mieux se
concentrer sur l'aspect psychologique et sur le portrait de Freddy. La
séquence d'ouverture, clairement métaphorique, nous le montre
en train de se livrer à son hobby, la chasse et la collection de
papillons (voir le titre original). La traque de Samantha bénéficie
d'un traitement stylistique soigné, toutes les images sont une
annonce de sa prochaine séquestration : grilles du parce qu'elle
traverse, lamelles du store à travers lequel Freddy l'observe,
cadre du rétroviseur dans lequel il la surveille... La folie de
Freddy, la composition étonnante de Terence Stamp, la cave dans
laquelle il enferme sa proie sont aujourd'hui d'une sinistre actualité.
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°168 - 18 juillet 2004
DIMANCHE.
Devoirs de vacances. Ci-dessous une
page de mon cahier.
Notules.
Une demande d'abonnement en provenance d'Auvergne.
TV. Suspect n° 1 (Série
de Tom Hooper, G.-B., 2003, saison 6, épisode 1/2 avec Helen Mirren,
Oleg Menshikov, Ben Miles, Robert Pugh, Velibor Ropic; diffusé
le soir même sur Canal +).
Suspect n° 1 est une série intermittente, dont les derniers
épisodes vus en France remontent à l'antiquité pré-notulienne.
La commissaire Jane Tennison, campée par la grande Helen Mirren,
en est le personnage central. Elle enquête ici sur le meurtre d'une
jeune Bosniaque dont les racines sont à rechercher dans l'histoire
récente des Balkans. C'est de la grande télévision,
comme les Britanniques savent en faire. Dans les épisodes précédents,
on avait eu le temps de se familiariser avec Jane Tennyson, un personnage
peu ordinaire dans le domaine des séries policières car
si elle est efficace dans son métier, elle n'inspire pas vraiment
la sympathie : hautaine, parfois arrogante, cassante avec ses collègues
dont elle est peu aimée, elle mène sa barque en solitaire
sans se préoccuper des autres. Ce qui fait que sa vie se limite
à sa profession. La série n'offre donc pas de digression
sur sa vie sentimentale comme dans toutes les autres du genre, mais colle
de très près à l'enquête. Celle-ci est de bout
en bout passionnante et n'aboutit pas à la fin de cet épisode.
Vivement dimanche.
LUNDI.
Courrier. Je reçois une carte
postale des V., en vacances à Eygalières (Bouches-du-Rhône)
et ma répartition de services pour la rentrée prochaine.
Grand bassin. J'accompagne Lucie à
la première séance de son stage de natation. A la dérobée,
j'observe un moment son malaise depuis les tribunes, sa difficulté
à évoluer dans un groupe. Je sais de qui elle a hérité
ce handicap. N'empêche, ça me noue le cœur et la gorge.
TV. Classe tous risques (Claude
Sautet, France-Italie, 1965 avec Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Marcel
Dalio, Sandra Milo; diffusé sur La Cinquième en mars 1999).
Le truand Abel Davos est recherché par les polices d'Europe. Après
l'attaque d'un convoyeur à Milan, il regagne la France où
il espère que ses anciens amis l'aideront à se cacher. Mais
les temps ont changé et l'amitié n'est plus ce qu'elle était.
Je croyais avoir déjà vu ce film. En fait je le confondais
avec un autre titre aux résonances ferroviaires, Compartiment
tueurs, de Costa-Gavras. La surprise n'en fut que plus agréable.
Sautet, pour son deuxième film, signe ici un bel exercice de style
dans le genre film noir. Marqué par la mort de sa femme, gêné
par le poids de ses deux jeunes enfants, déçu par l'attitude
de ses anciens complices, Ventura campe un truand fatigué qui cherche
à dissuader un jeune disciple (Belmondo) en qui il se reconnaît
de marcher dans ses traces. La tonalité pessimiste de l'ensemble,
dans laquelle on retrouve la patte de José Giovanni, auteur du
roman source, et le jeu déjà très maîtrisé
de Ventura se combinent pour une belle réussite.
MARDI.
Sortie. Trucs mous, concert de l'harmonie
municipale et défilé à la lumière des flambeaux.
Le feu d'artifice sera admiré de nos fenêtres.
MERCREDI.
Doutes. Depuis dimanche, tout ce qui
porte plume ou micro (journalistes, politiques, responsables de ceci ou
cela, belles âmes et donneurs de leçon) s'est indigné
au sujet d'une agression dans le RER. Même Le Monde qui bénéficie
pourtant d'un temps de réflexion plus long a oublié la loi
élémentaire qui veut qu'on attende qu'une information soit
avérée avant de la publier et, plus encore, de la commenter.
Aujourd'hui, on sait que l'information était fausse. Libération
s'excuse, Le Monde le fera demain mais pas les autres, pas les politiques.
On entend au journal parlé un député (Accoyer) déclarer
en substance que, même si ces faits sont faux, ils auraient tout
aussi bien pu être vrais. On se souvient alors du duo Bush - Blair
justifiant la guerre en utilisant le même argument, l'Irak n'a peut-être
pas d'armes de destruction massive mais aurait très bien pu en
avoir. On avait eu un avant-goût de cette course à la réactivité
quelques jours plus tôt. La guerre des communiqués faisait
rage autour de la mort d'un acteur français : Jean-Pierre Raffarin,
premier ministre, saluait à son propos "l'humour français
bon enfant à mi-chemin entre la gouaille parisienne et le tragi-comique"
et le ministre de la culture, Donnedieu de Vabres, "un éternel
farceur reflet d'un certain visage d'une France profonde". Aujourd'hui,
je doute : Jean Lefebvre est-il bien mort ?
Curiosité. C'est le magazine
Que choisir, je crois, qui publie ces jours-ci un dossier mi-amusant
mi-effarant sur les modes d'emploi. Une autre lecture instructive est
celle des emballages. Ainsi, comment faut-il interpréter cette
étiquette de P'tit Yop chocolat - Yoplait qui indique : "Conservation
à + 6° maxi*" et, plus loin : "* Pour la Belgique
: Conservation à + 7° maxi" ?
TV. Les Hommes de main (Knockaround
Boys, Brian Koppelman et David Lieven, États-Unis, 2001 avec
Barry Pepper, Vin Diesel, Seth Green, Andrew Davoli, John Malkovich, Dennis
Hopper; diffusé sur Canal + en juillet 2004).
Matty, fils d'un parrain new-yorkais, cherche à faire ses preuves
auprès de son père. La première mission que celui-ci
lui confie échoue lamentablement.
Les films de mafia sont par essence des films de famille. Le problème
de l'héritage, de la filiation, au centre de ces Hommes de main,
y apparaît fréquemment. La question est ici de savoir si
Matty a la trempe d'un héritier, puis d'évaluer cet héritage.
Les réalisateurs traitent le sujet d'une façon légère
et amusée dans un premier temps (les efforts de Matty et de ses
acolytes pour récupérer un magot qu'ils ont laissé
échapper) pour finir dans la noirceur quand Matty se rend compte
que ce monde rêvé qu'il voulait intégrer ne vaut pas
tripette. Un polar de série plutôt agréable où
les anciens (Malkovich, Hopper) montrent qu'ils ne sont pas tout à
fait prêts à laisser la place aux jeunots.
JEUDI.
Lecture. Odyssée (Homère,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 115, traduit
du grec par Victor Bérard avec notes de Jean Bérard, introductions,
cartes et plans, index par René Langumier; 1152 p., 44,50 €).
Relecture. Peut-être la dernière. Si j'en crois un récent
numéro du Magazine Littéraire consacré à Homère,
la traduction de Victor Bérard est aujourd'hui considérée
comme vieillotte, à part chez de vieux maîtres comme Paul
Veyne. Je continue à la trouver superbe, beaucoup plus réussie
que celle de L'Iliade par Robert Flacelière qui la précède
dans ce volume et où l'alexandrin apparaît beaucoup moins
naturel.
TV. Le Festin de Babette (Babettes
gaestebud, Gabriel Axel, Danemark, 1987 avec Stéphane Audran,
Hanna Steensgard; diffusé sur Télé Monte-Carlo en
?).
Pour échapper à la répression de la commune, Babette
trouve refuge auprès de deux vieilles filles, Philippa et Martina,
dans un village du Jutland.
C'est un film très littéraire, adaptation soignée
d'une nouvelle de Karen Blixen. On y découvre la vie calme et austère
d'une communauté danoise fortement marquée par la religion
(Philippa et Martina sont les filles du pasteur), dans laquelle Babette
va apporter une peu de sensualité. Le morceau de bravoure, qui
occupe un bon tiers du film, est le somptueux repas français que
celle-ci confectionne avec l'argent qu'elle a gagné à la
loterie. La caméra d'Axel guette les visages, montre la sensualité
qui l'emporte peu à peu sur la rigueur et la componction, la vie
qui recolore petit à petit les joues.
Lecture. Raymond Roussel (François
Caradec, Fayard, 1997; 462 p., 160 F).
Biographie.
Raymond Roussel est un auteur qui se présente tôt ou tard
sur le chemin de quelqu'un qui s'intéresse à l'Oulipo, aux
Papous, à la 'Pataphysique et aux fous littéraires. Perec,
Jean-Christophe Averty, Patrick Besnier, André Blavier apparaissent
d'ailleurs dans la bibliographie de l'ouvrage. Roussel intrigue, mais
Roussel fait peur aussi au non-initié et cette biographie constitue
une bonne préparation à sa lecture proprement dite. Non
qu'on puisse dire, à l'issue de la lecture, qu'on connaît
désormais Roussel. Caradec a beau avoir remué tout ce qu'il
a pu trouver sur Roussel, correspondance, livres, dédicaces, photos,
agendas tenus par sa mère, critiques, brouillons, testaments, témoignages
(surtout ceux de Michel Leiris, dont le père fut l'homme d'affaires
de la famille Roussel), le mystère reste entier : "Au terme
de cette vie prétendument excentrique, on doit reconnaître
que l'œuvre de Raymond Roussel est toujours aussi méconnue. De
son vivant déjà, la critique était partagée;
la presse se gaussait de lui et les surréalistes l'adulaient pour
la même raison : il faisait scandale. Mais rares étaient
ceux qui l'avaient lu et qui avaient quelque raison d'aimer ou de détester
ses livres. Nous n'avons guère fait de progrès."
Raymond Roussel naît en 1877. Il est l'héritier d'une immense
fortune qu'il sacrifiera presque entièrement à éditer
ses livres et à faire monter ses pièces à ses frais.
Pas par caprice, pas par lubie de millionnaire, mais parce qu'il est persuadé,
parce qu'il sait que son oeuvre est celle d'un génie. A l'âge
de dix-neuf ans, il entreprend d'écrire un grand roman en vers
et se sent possédé par une sorte d'extase mystique : "On
sent à quelque chose de particulier que l'on fait un chef-d'œuvre,
et que l'on est prodige : il y a des enfants prodiges qui se sont révélés
à huit ans, moi je me révélais à l'âge
de dix-neuf ans. J'étais l'égal de Dante et de Shakespeare,
je sentais ce que Victor Hugo vieilli a senti à soixante-dix ans,
ce que Napoléon a senti en 1811, ce que Tannhäuser rêvait
au Venusberg; je sentais la gloire... Non, la gloire n'est pas une idée,
une notion que l'on acquiert en constatant que votre nom voltige sur les
lèvres des hommes. Non, il ne s'agit pas du sentiment de sa valeur,
du sentiment que l'on mérite la gloire; non, je n'éprouvais
pas le besoin, le désir la gloire, puisque je n'y pensais pas du
tout auparavant. Cette gloire était un fait, une constatation,
une sensation, j'avais la gloire... Ce que j'écrivais était
entouré de rayonnements, je fermais les rideaux, car j'avais peur
de la moindre fissure qui eût laissé passer au-dehors les
rayons lumineux qui sortaient de ma plume, je voulais retirer l'écran
et tout d'un coup illuminer le monde. Laisser traîner ces papiers,
cela aurait fait des rayons de lumière qui auraient été
jusqu'à la Chine, et la foule éperdue se serait abattue
sur la maison. Mais j'avais beau prendre des précautions, des rais
de lumière s'échappaient de moi et traversaient les murs,
je portais le soleil en moi et je ne pouvais empêcher cette formidable
fulguration de moi-même. Chaque ligne était répétée
en des milliers d'exemplaires et j'écrivais avec des milliers de
becs de plume qui flamboyaient. Sans doute, à l'apparition du volume,
ce foyer éblouissant se serait dévoilé davantage
et aurait illuminé l'univers, mais il n'aurait pas été
créé, je le portais déjà en moi... J'étais
à ce moment dans un état de bonheur inouï, un coup
de pioche m'avait fait découvrir un filon merveilleux, j'avais
gagné le gros lot le plus étourdissant. J'ai vécu
plus à ce moment-là que dans toute mon existence."
Ce n'est pas une pose, lorsqu'il dit ceci, dans Comment j'ai écrit
certains de mes livres, Roussel est absolument sincère, c'est
exactement ce qu'il a ressenti. On a du mal à le croire quand on
sait que le texte qui provoque cette extase, La Doublure, est en
fait une suite de bouts-rimés d'apparence insigne : "il aligne,
dit Caradec, des lignes sur la longueur de la page, et comble ensuite
les vides à l'encre, après avoir noté au crayon le
sens général." La chute n'en est que plus cruelle :
la critique l'ignore ou le moque, mais Roussel persévère,
écrit Impressions d'Afrique, Locus Solus, invente
son fameux procédé dont Michel Leiris donne ainsi les trois
phases de fabrication : "d'abord, la recherche de calembours ou de
phrases à double sens, qui font parfois songer aux vers holorimes;
ensuite l'établissement d'une trame logique unissant ces éléments
disparates; enfin, la rédaction, aussi réaliste que possible,
avec le maximum de rigueur, du texte définitif." L'exemple
le plus fameux est donné par Roussel lui-même dans Comment
j'ai écrit certains de mes livres : "Il s'agit d'un procédé
très spécial. (...) Je choisissais deux mots presque semblables
(faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard et
pillard. Puis j'y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux
sens différents, et j'obtenais ainsi deux phrases presque identiques.
En ce qui concerne billard et pillard les deux phrases que
j'obtins furent celles-ci : 1° Les lettres du blanc sur les bandes
du vieux billard... 2° Les lettres de blanc sur les bandes du vieux
pillard. Dans la première, 'lettres' était pris dans le
sens de 'signes typographiques', 'blanc' dans le sens de 'cube de craie'
et 'bandes' dans le sens de 'bordures'. Dans la seconde, 'lettres' était
pris dans le sens de 'missives', 'blanc' dans le sens d' 'homme blanc'
et 'bandes' dans le sens de 'hordes guerrières'. Les deux phrases
trouvées, il s'agissait d'écrire un conte pouvant commencer
par la première et finir par la seconde." Ce qui n'est rien
d'autre, en somme, que la technique du bout-rimé pratiquée
sur une grande échelle.
François Caradec consacre une grande partie de son livre aux expériences
théâtrales de Roussel, qui lui valurent une notoriété
davantage due aux scandales provoqués par les représentations
qu'au contenu des pièces elles-mêmes. Il faut dire que le
théâtre de Roussel (adaptations de ses romans ou créations)
avait de quoi surprendre quand on sait que les "scènes principales"
d'Impressions d'Afrique présentaient, selon les affiches
publicitaires rédigées par Raymond Roussel lui-même
: "Le ver de terre joueur de cithare; Le nain Philippo dont la tête
normalement développée égale en hauteur le restant
de l'individu; L'unijambiste Lelgoualch jouant de la flûte sur son
propre tibia; Djizmé volontairement électrocutée
par la foudre; La statue en baleines de corset roulant sur des rails en
mou de veau; L'orchestre thermomécanique à bexium; L'horloge
à vent du pays de Cocagne; Les chats qui jouent aux barres; Le
mur de dominos évocateur de prêtres; Le caoutchouc caduc
contre lequel repose à plat le cadavre du roi nègre Yaour
IX classiquement costumé en Marguerite de Faust; Les poitrines
à écho des frères Alcott; Le supplice des épingles."
De fait, ce sont ces fameux rails en mou de veau qui feront de Roussel
une célébrité raillée, un excentrique irrécupérable
aux yeux de ses contemporains et de leurs descendants. Pourtant, Roussel
a du public, des partisans. Les surréalistes le portent aux nues,
le jeune Desnos en tête ("Nous sommes la claque et vous êtes
la joue !") mais on lui reproche son hermétisme et surtout
sa fortune : il loue les théâtres, paie grassement les acteurs.
Sa vie extra-littéraire est également hors normes : son
tour du monde, ses voyages en roulotte automobile ("une automobile
géante, mesurant 9 m sur 2 m 30 et comprenant, par suite de dispositions
ingénieuses, un salon, un studio, une chambre à coucher,
une salle de bains et même un véritable petit dortoir pour
le personnel composé de trois hommes : deux chauffeurs et un valet"
qui intrigue le Pape et Mussolini), ses repas ininterrompus de seize à
vingt-deux services au cours desquels il enchaîne, quotidiennement,
de 12 h 30 à 17 h 30, déjeuner, dîner de midi, collation
de cinq heures et souper du soir, ses lubies, comme celle (qui n'en est
pas une puisqu'elle est partagée par des gens totalement équilibrés,
moi-même entre autres) de ne jamais retourner dans certains lieux
considérés comme tabous parce que se rattachant à
des moments particulièrement heureux de son enfance de peur de
gâcher des souvenirs.
Au fil des années, Roussel parvint à engloutir la majeure
partie de sa fortune. C'est tout de même dans un palace, à
Palerme, qu'il s'éteignit dans des circonstances mystérieuses
le 14 juillet 1933. La pharmacopée qu'il ingurgita au cours de
ses derniers jours, scrupuleusement notée par sa maîtresse,
est proprement stupéfiante. Sa vie semble un échec, la gloire
dont il se sentait paré n'a pas atteint la foule qu'il attendait.
Mais Roussel savait. Le 6 décembre 1932, il écrivait dans
Le Matin : "Aujourd'hui, les plus grands auteurs, les plus grands
critiques ont proclamé le génie - si fortement teinté
de classicisme - de Raymond Roussel et toute la jeunesse littéraire
considère son oeuvre monumentale comme une source inépuisable
où s'abreuveront des générations entières
d'écrivains. Il y a un 'univers roussellien', il y a un 'culte
roussellien', il y a des 'roussellâtres'." Ce qui est exactement
le cas aujourd'hui.
Citations. (A propos de Jules Verne). "C'est Lui, et de beaucoup,
le plus grand génie littéraire de tous les siècles;
il 'restera' quand tous les autres auteurs de notre époque seront
oubliés depuis longtemps. C'est d'ailleurs aussi monstrueux de
le faire lire à des enfants que de leur faire apprendre les Fables
de La Fontaine, si profondes que déjà peu d'adultes sont
aptes à les apprécier." (Raymond Roussel, lettre à
Eugène Leiris, 1921).
"A cette explosion voisine
De mon génie universel
Je vois le monde qui s'incline
Devant ce nom : Raymond Roussel." (Raymond Roussel, Mon Âme,
1894).
Curiosité. C'est Constant Verlot, député des Vosges,
qui écrivit le 21 décembre 1913 à René Viviani,
ministre de l'Instruction publique, pour faire obtenir à Roussel
la rosette d'officier de l'Instruction publique.
VENDREDI.
Courrier. Arrivée d'un disque
des Cowboys fringants, un groupe québécois qui semble
avoir beaucoup écouté Renaud.
Lecture. La natation ou l'Art de
nager appris seul et en moins d'une heure (avec cinq figures) (Garnier
frères, Paris 1870; in Oeuvres complètes, Les presses
du réel 2001, coll. L'écart absolu, préfaces et édition
de Marc Décimo; 1324 p., 250 F).
Il ne sera pas dit que je n'aurai pas fait tout ce qui était en
mon pouvoir pour accompagner Lucie dans ses efforts natatoires. Et Jean-Pierre
Brisset n'est pas pour rien dans le Brevet de 25 mètres en
dos crawlé qu'elle a décroché ce matin, et ce sans
utiliser la ceinture-caleçon aérifère de natation
à double réservoir compensateur inventée et brevetée
par le même Brisset en 1871. La méthode de Brisset, destinée
à faire apprendre la brasse, a ceci d'avantageux qu'elle se pratique
sur la terre ferme : "La plus grande cause que peu d'adultes apprennent
à nager, vient de ce qu'on veut leur donner les leçons dans
l'eau." Elle n'en demande pas moins une bonne dose d'abnégation
: "On répètera cet exercice six cents fois." La
méthode s'accompagne de précieux conseils : "En plongeant
songer de revenir assez tôt à la surface pour respirer."
Enfin, malgré l'excellence de sa méthode, Brisset n'hésite
pas à envisager son échec puisque le dernier chapitre s'intitule
"Premiers soins à donner aux noyés", premiers
soins qui peuvent durer un certain temps puisque "la rigidité
cadavérique n'est pas une preuve certaine de mort, la putréfaction
seule est irrécusable."
Citation, ou Comme on se retrouve. (A propos de ce volume et de la biographie
de Brisset par Marc Décimo) "Ces deux ouvrages parus dans
la collection L'écart absolu constituent un cadeau idéal
pour les amateurs de singularités littéraires. Mais il y
a des chances pour que les acheteurs les gardent pour leur propre plaisir
de lecture, et les rangent à côté des oeuvres, elles
aussi en voie de réédition, d'un des rares alter égaux
du linguiste en folie : Raymond Roussel." (Alain Chevrier, revue
Formules n° 6, 2002).
TV. En territoire indien (Lionel
Epp, France-Italie-Belgique, 2003 avec François Berléand,
Jérémie Rénier, Claire Keim; diffusé sur Canal
+ en juillet 2004).
Un automobiliste renverse deux jeunes en mobylettes et s'enfuit. Cédric,
un jeune homme féru de culture indienne, a tout vu.
On peut se demander pourquoi ce film est passé totalement inaperçu
à sa sortie. Bien sûr, c'est un premier film mais il bénéficie
d'un casting plus qu'honorable (Berléand, dans un de ces rôles
d'ordure qui lui vont bien au teint) et surtout d'une originalité
de ton tout à fait intéressante. Lionel Epp traite un sujet
convenu, une histoire de meurtre caché et de chantage, sur un mode
décalé, en fait une espèce de western berrichon en
multipliant les clins d'œil (l'éolienne de Sergio Leone) et les
manifestations d'humour (le gendarme qui cite Épictète).
En espérant que Lionel Epp aura la possibilité de poursuivre
son itinéraire...
SAMEDI.
TV. La Fureur dans le sang
(Wire in the Blood, série d'Andrew Grieve, G.-B., 2004,
saison 2, épisode 1/4, avec Robson Green, Hermione Norris, Alan
Stocks, Mark Letheren, Elaine Claxton; diffusé le soir même
sur Canal +).
Canal + diffuse cet été plusieurs séries policières
britanniques : Suspect n° 1, [MI-5], En immersion
et cette Fureur dans le sang basée sur la collaboration
entre une enquêtrice et un psychologue - profileur confrontés
ici à un kidnappeur tueur. La première saison a été
diffusée l'été dernier sans que j'y prête attention
ce qui m'étonne car les personnages sont tirés des romans
de Val McDermid, une auteure qui a beaucoup contribué à
dépoussiérer le polar britannique et la collection du Masque
qui a traduit en France les aventures du privé Kate Brannigan.
L'épisode présenté ce soir n'est pas un modèle
d'originalité et souffre d'une fin bâclée. le personnage
du profileur est plutôt du genre agaçant avec ses répliques
qui sont autant de sentences définitives. Néanmoins, comme
la saison ne compte que quatre épisodes, on se laissera peut-être
faire...
Bon dimanche.
Notules
dominicales de culture domestique n°169 - 25 juillet 2004
DIMANCHE.
TV. Suspect n° 1 (Série
de Tom Hooper, G.-B., 2003, saison 6, épisode 2/2 avec Helen Mirren,
Oleg Menshikov, Ben Miles, Robert Pugh, Velibor Topic, Ben Miles, Barnaby
Kay, Robert Pugh, Mark Strong, Tony Pritchard; diffusé le soir
même sur Canal +).
"En Grande-Bretagne, nul ne méprise la fiction et ses spectateurs
- comme en témoignent des productions toujours novatrices."
(Martin Winckler, "Les écrans du mépris", Le Monde
Diplomatique, mars 2004). En voici la preuve. Car il faut bien ici se
rendre à l'évidence : ces deux épisodes constituent
ce qui a été fait de mieux dans la fiction policière
télévisuelle depuis des années. Sans renier les points
de passage obligés du genre (interrogatoires, poursuites, réunions
de crise chez les policiers, prise d'assaut du domicile d'un suspect,
problèmes de l'enquêtrice avec sa hiérarchie, fausses
pistes au service d'un suspense efficace) on y va bien au-delà
avec l'utilisation de l'histoire immédiate (le conflit bosniaque),
et une réflexion intelligente sur les vertus du droit d'asile,
le problème des communautés étrangères dans
l'Angleterre d'aujourd'hui, le choix de certaines valeurs contre la raison
d'état, tout cela servi par une interprétation magistrale.
Chapeau bas.
LUNDI.
Courrier. Cartes postales en provenance
de Hyères (D-G) et du Pays Basque (GN).
TV. Un gosse de la butte (Maurice
Delbez, France, 1964 avec Madeleine Robinson, Daniel Jacquinot, Serge
Nurbet, Suzanne Gabriello; diffusé sur RTL 9 en ?).
Dans le quartier de Ménilmontant (le film est aussi connu sous
le titre Rue des Cascades), un jeune garçon a du mal à
accepter que sa mère cherche à refaire sa vie avec un Noir.
Voilà un film qui accumule à peu près toutes les
maladresses malgré un évident désir de bien faire.
Dans un contexte historique sensible (la fin de la colonisation) il était
plutôt courageux de traiter du racisme à partir d'une histoire
de couple mixte dérangeant. Mais le scénario (tiré
d'un roman de Robert Sabatier) est aussi mièvre que l'interprétation.
Serge Nurbet, un Antillais qui s'est essayé au cinéma mais
a surtout réussi dans le culturisme (il est même devenu M.
Univers), n'était pas de taille à devenir le Sidney Poitier
français. N'importe. Le perecquien trouvera son compte dans cette
histoire tournée en décors naturels à deux pas de
la rue Vilin où Perec passa son enfance. A plusieurs reprises,
on a d'ailleurs la surprise de découvrir un plan, une vue de Paris
prise depuis les hauts de Belleville, exactement semblable à celui
qui clôt le film Un homme qui dort.
MARDI.
Web. La Toile est un désert
en été, les boîtes à lettres sonnent creux.
A peine peut-on sentir un début de frémissement indigné
sur la [listeoulipo] à propos de la suppression des "Décraqués",
l'annexe des Papous, prévue à la rentrée sur France
Culture.
MERCREDI.
Courrier. S & Y traquent désormais
les bars clos et les enseignes de coiffeurs du côté de Sélestat.
Danielle Constantin m'envoie son article sur la rédaction de La
Vie mode d'emploi paru dans la revue Genesis.
Emplettes. J'achète des billets
de train à demi-tarif, les oeuvres de Rimbaud dans la collection
Bouquins, le dernier Connelly et un livre sur Kafka et l'Égypte
(?).
TV. Un nouveau Russe (Oligarkh,
Pavel Lounguine, France/Allemagne/Russie, 2002 avec Vladimir Machkov,
Maria Mironova; diffusé sur Canal + en juillet 2004).
Enquête sur la mort de Platon Makowski, homme d'affaires russe spécialisé
dans les histoires douteuses.
Capitalisme sauvage, enrichissements soudains, mélange de la politique
et des affaires, corruption, mafia, la Russie d'aujourd'hui possède
tous les ingrédients pour confectionner un bon polar. Lounguine,
dans son film précédent, s'était servi d'une fête
pour dresser un état des lieux de son pays (La Noce). Il
quitte ici l'unité de temps et de lieu pour un récit éclaté,
plein de retours en arrière et de points de vue différents,
qui nous montre l'ascension d'un étudiant malin qui va finir par
se brûler les ailes en s'approchant trop près du pouvoir.
Ce n'est pas toujours très simple à suivre, ce qui est d'ailleurs
le cas de la politique intérieure russe, mais c'est souvent captivant,
bien mené et très instructif.
Blague de nouveau Russe : " J'ai acheté cette montre 3 000
dollars chez X.
- Tu t'es fait avoir. J'ai vu la même chez Y à 5 000 dollars.
"
JEUDI.
Courrier. J'envoie une revue de presse
à Y et une lettre à Laure Adler à propos de la suppression
des Décraqués, en me servant du modèle proposé
par Alain Zalmanski sur www.fatrazie.com/petition.htm
Courriel. Échange avec DC à
propos des Cowboys fringants, Renaud et Plume Latraverse.
VENDREDI.
Obituaire. " Je me souviens de
l'époque où Sacha Distel était guitariste de jazz.
" (Georges Perec, Je me souviens)
Courrier. Les VJ sont en Ardèche,
SM a déniché un "Anne Imatiff", un "Créa't'iff"
et un "Coiff'émoi" dans le Haut-Rhin.
TV. La dolce vita (Federico
Fellini, Italie, 1960 avec Marcello Mastroianni, Anita Ekberg, Anouk Aimée,
Alain Cuny, Yvonne Furneaux; support DVD/Le cinéma du Monde).
Les errances nocturnes dans Rome d'un journaliste spécialisé
dans les potins mondains.
A partir de La dolce vita, Fellini tourne le dos au néoréalisme.
Il abandonne les décors naturels, recrée Rome en studio,
se trouve un double en la personne de Mastroianni et entame une oeuvre
profondément personnelle centrée sur ses rapports avec sa
ville, avec les femmes, le monde du spectacle et de la création.
A sa sortie, le film a pu surprendre par sa longueur (trois heures) et
la nouveauté du ton, l'abandon du récit suivi pour une succession
de tranches de vie nocturnes qui montrent Marcello dans différents
milieux. Aucun ne parvient à satisfaire cet homme, épris
d'idéal et exigeant. La société romaine vue par Fellini
est un monde d'apparence et d'apparat, et annonce, comme le constate Michel
Ciment dans un des documents d'accompagnement du DVD, la société
d'aujourd'hui, la prédominance de l'image sur l'être. La
joie de vivre y est factice, on se perd dans des fêtes qui sont
en fait d'une tristesse insondable.
Le jury du Festival de Cannes, présidé par Simenon, attribuera
la Palme d'Or à La dolce vita. Un geste courageux et un
peu provocateur vis-à-vis des institutions, religieuses notamment.
On peut toutefois ne pas considérer le film comme un chef-d'œuvre
absolu, lui reprocher ses longueurs, sa bande-son envahissante. Reste
qu'il contient des scènes qui sont la marque d'un grand créateur,
la baignade d'Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi bien sûr, mais
surtout, à mes yeux, cette ouverture sur la statue d'un Christ-Roi
promenée en hélicoptère au-dessus de Rome et dont
l'ombre cruciforme caresse les façades d'immeubles. Un Christ qu'on
retrouvera dans l'ultime image, celle d'un énorme poisson mort
sur la plage...
Curiosité. C'est un personnage du film, photographe de presse nommé
Paparazzo, qui donnera son nom à la corporation des traqueurs de
vedettes professionnels.
SAMEDI.
Jour de vacances à Saint-Jean-du-Marché.

Courriel.
Un mot fort aimable d'Alain Créhange, qui a apprécié
la notule consacrée à son recueil de mots-valises Le
pornithorynque est un salopare.
GN a oeuvré pour l'Invent'Hair dans le sud-ouest : "Défini'tif"
à Anglet (Pyrénées-Orientales) et "Planet'Hair"
à Peyrehorade (Landes). Pas de trace de "Dax à tifs"
dans ce dernier département.
TV. La Fureur dans le sang
(Wire in the Blood, série d'Andrew Grieve, G.-B., 2004,
saison 2, épisode 2/4, avec Robson Green, Hermione Norris, Alan
Stocks, Mark Letheren, Emma Handy; diffusé le soir même sur
Canal +).
On a ici confirmation des qualités et défauts relevés
lors du premier épisode, un savoir-faire certain, un bon suspense
un peu terni par l'épaisseur des ficelles utilisées.
Bon dimanche.
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